Samarra


Archives pour: Avril 2011

Entre Galway et Dublin : polars irlandais.

par vservat Email

On a beau tenter de s'en éloigner, il y a toujours un moment où elle vous rattrape. En ce moment pascal qui colle à son histoire (de l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, au Good Friday Agreement marquant le début de l'apaisement en Irlande du Nord signé en 98), l'Irlande se rappelle inévitablement à nos bons souvenirs.
 
Voici donc quelques pistes de lecture dont pourront se saisir ceux qui sont en vacances, tout autant que ceux qui profitent de ce week-end prolongé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Commençons par les 3 premiers volumes de la série des aventures de Jack Taylor par Ken Bruen (1) qui nous emmènent plein ouest, à Galway. « Delirium Tremens », « Toxic Blues », et « Le mystère des Magdalènes » (collection folio policier) content les « enquêtes et pérégrinations » d’un ex-flic de la garda siochana (police nationale irlandaise) qui n’a conservé de son ancien emploi que quelques contacts bien placés, mais toutefois malveillants, et une veste tout temps de la circulation, article 8234, que lui réclament régulièrement, par lettre recommandée, les services du Ministère de la justice, soucieux de récupérer les biens du gouvernement.
 
 
Les amateurs d’intrigues policières à grand supense dans lesquelles il faut traquer l’indice menant au meurtrier à chaque page en seront pour leurs frais car ce n’est pas dans la distillation mesurée des preuves accablant le meurtrier que réside l’intérêt de lire Ken Bruen. En effet, ici, le fond de l’enquête et l’identification des coupables sont souvent secondaires, d’autant plus que Jack Taylor, devenu détective privé, rate souvent sa cible. Taylor est un privé pour le moins atypique . Dire qu’il est porté sur la bouteille serait un doux euphémisme, c’est un alcoolique sévère qui rend compte de son addiction au fil des pages avec un réalisme assez efferaynt parfois. Il sait alterner, avec peu de discernement, d’autres pratiques addictives touchant à la consommation d’héroïne ou de médicaments. A ce stade, on comprend que notre privé a un rapport compliqué avec l’existence et ses corrélégionnaires en ce bas monde : en enfilade, on citera son père, homme adulé, décédé et malmené par son épouse ; sa mère et son confesseur à qui il voue une haine particulière ; ses conquêtes féminines, qu’il a bien des difficultés à conserver ; ses amitiés souvent mises en péril par l’alcool et son caractère versatile et ses anciens collègues. Comment dès lors s’attacher à un tel personnage ? C’est que Le portrait de notre privé ne s’arrête pas là. C’est aussi un fin lettré, grand connaisseur du polar américain, dont il a une connaissance encyclopédique, autant que de poésie. Il séduit également par sa profonde humanité, son altruisme parfois gauche mais sincère. Il n’est pas pour autant mielleux et ses réparties (en particulier quand elles s’adressent au confesseur de sa mère et visent l’Eglise) son souvent cinglantes.
 
 
 
L’autre argument qui rend les polars de Bruen très séduisants est qu’ils savent jouer des spécificités irlandaises à l’exception notable du premier volume, vraisemblablement parce qu’il introduit la série. En effet, l’intrigue de « Toxic Blues » (volume 2) tourne autour de l’assassinat de plusieurs « Tinkers » ou travellers. Ces nomades,certains descedants de la paysannerie pauvre chassée de ses terres par les Landlords durant la Grande Famine du milieu du XIX siècle, sont encore très nombreux en Irlande (25 000 peut être) et leur présence sur l’île est attestée depuis le Moyen Age. Ils se sédentarisent de plus en plus aux confins des grandes villes, tout en conservant une culture qui leur est propre avec notamment l’usage d’une langue spécifique, le shelta, et une organisation sociale clanique.
 
A son titre, « Le mystère des Magdalènes », on aura compris que l’intrigue du 3° volume des aventures de Jack Taylor a pour toile de fond le scandale des couvents de la Madeleine en Irlande. Ceux-ci, affliés à l’eglise catholique romaine servaient de lieu de redressement, pour filles mères notamment, jusqu’à des temps très récents (le dernier couvent a fermé en 1996). Qu’elles aient fauté, qu’elles aient été abusées, ou qu’elles se soient prostituées, placées là par leur propre famille ou l’Eglise, les jeunes pensionnaires , souvent affectées à des travaux de blanchisserie, subissaient en fait sévices et travaux forcés, emmurées dans ces couvents. Vraisemblablement un fond de mauvaise conscience perdure dans la société irlandaise moderne dans la mesure où ces couvents furent très longtemps acceptés comme des institutions socialement nécessaires au maintien des bonnes mœurs. C’est ce point précis que Bruen utilise comme ressort de son intrigue.
 
 
 
 
 
L’auteur des "Disparus de Dublin" (collection 10/18), Benjamin Black, écrit sous un pseudonyme. Il nous emmène à Dublin, dans les années 50, et situe son intrigue dans la haute société de la ville très proche de l’église catholique. On y voit s’affronter deux personnages l’un légiste, l’autre médecin accoucheur . Le point de départ de leur face à face est la disparition suspecte du cadavre d’une jeune femme enceinte, Christine Falls, dont l’enfant a, lui aussi, mystérieusement disparu.
 
Dans une période où l’on sent pointer le basculement des moeurs vers davantage de liberté (à travers le personnage de la fille de l’obstétricien notamment), Benjamin Black aka John Banville, un des plus célèbres et brillants écrivains irlandais actuels, arrive à restituer dans son roman, un parfum de fin d’époque, légèrement suranné qui fait que le lecteur perçoit très subtilement ce point de basculement de l’époque.
 
Ce faisant, le roman nous emmène, par l’alternance assez irrégulière des chapitres dans une autre ville « irlandaise » : Boston. C’est l’occasion de se remémorrer l’histoire de ces liens ténus de part et d’autre du grand océan.  Boston fut, en effet, une terre d’accueil très importante pour les migrants irlandais dans la deuxième moitié du XIX siècle tant et si bien qu’on estime qu’en 1900, la moitié de la population de la ville est d’origine irlandaise. La communauté se concentre dans les quartiers de South Boston et du North End. (Rappelons que le magnifique roman de D. Lehanne « Un pays à l’aube » présenté, ici même, il y a quelques temps, s’inscrit dans ces quartiers et communautés irlandaises aux lendemains de la Grande Guerre). C’est Boston qui fut le berceau de l’union de deux grandes familles irlandaise immigrées appelées à marquer l’histoire politique des Etats-Unis : celle des Fitzgerald et celle des Kennedy… Aujourd’hui , un tiers de la population bostonienne serait encore d’origine irlandaise, le North End (comme on le voit déjà dans le roman de Lehanne étant progressivement devenu la Little Italy de la ville). Les disparues de Dublin réapparaissent elles de l’autre côté de l’Atlantique ? Possible. A vous de lire.
 
 
(1) J'en profite pour remercier l'éminent spécialiste de l'Irlande qui m'a conseillée dans cette lecture, son avis était, comme souvent, éclairé.

 

Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.

par vservat Email

Nous nous interessions, il y a quelques temps sur l'Histgeobox à deux titres des Clash datés de 1979, "London Calling" et "Guns of Brixton". Si l'hiver 78-79 évoque bien peu de choses de ce côté-ci du Channel, il en va différemment en Angleterre. Cet hiver vit, en effet, naître et se développer un mouvement social de très grande ampleur. Moins important que d'autres sur cette même période, il a toutefois laissé une trace indélébile dans la mémoire collective. Le Sun, tabloïd bien connu, parle alors du "winter of discontent" ou "hiver du mécontentement". Le terme est depuis passé dans le langage courant et l'épisode est devenu un véritable mythe politique Outre-Manche, tant et si bien qu'il y a quelques jours encore le Guardian publiait un article sur les émeutes de Brixton de 1981, les qualifiant de "summer of discontent".
 
 
Tournant majeur de l'histoire sociale britannique, le "winter of discontent" est aussi un point de basculement de l'histoire syndicale et politique du pays, qui conduisit à l'avènement du thatchérisme, dont les années Blair ne constituent aucunement une rupture. (1) 
 
 
Cette référence incontournable nous incite évidemment à regarder avec un oeil vigilant ce qui se passe aujourd'hui en matière de luttes sociales de l'autre côté de la Manche, que ce soient  les grandes manifestations étudiantes contre la hausse des droits d'entrée à l'université de l'automne dernier, ou celles, plus récentes,  des travailleurs du secteur public contre les coupes budgétaires du gouvernement Cameron. Passé et présent, en la matière, peuvent-ils se lire en mirroir?
 
Pour retracer le fil des évènements de cet "hiver du mécontrentement", pour en délimiter la portée sociale, mais aussi pour en saisir les enjeux politiques et syndicaux, nous avons demandé à Marc Lenormand, doctorant en études anglophones à l'Université de Lyon 2 (2), dont le travail de thèse porte sur « L'hiver du mécontentement” de 1978-1979 : le mouvement social britannique face à la crise du travaillisme et la nouvelle droite thatchérienne », de bien vouloir répondre à quelques questions sur le sujet et de prolonger son analyse sur la façon dont le monde de la culture, à l'instar des Clash, a pu rendre compte de cette période. 
 
 
 
 
 
 
En France, le "winter of discontent" de l'hiver 79 est relativement mal connu, alors qu'il est un véritable mythe politique en Angleterre, réactivé constamment et passé dans le langage usuel (il y a encore quelques jours, un article du Guardian transformait les émeutes de Brixton de 1981 en "summer of discontent"). Pourquoi tient-il une telle place dans l'imaginaire politique britannique ?
 
 
Effectivement, le rôle de mythe politique fondateur que l' "hiver du mécontentement" joue dans la Grande-Bretagne post-thatchérienne peut surprendre, d'autant que les années 1970 et 1980 en Grande-Bretagne ont été marquées par de nombreux conflits sociaux dont beaucoup ont dépassé les conflits de l'hiver 1978-1979 en durée, en intensité et en termes d'impact sur l'activité économique du pays.
 
On peut donner à cette focalisation sur l' "hiver du mécontentement" des explications de plusieurs ordres. Il y a tout d'abord le terme lui-même, "hiver du mécontentement", introduit par le rédacteur en chef du Sun en référence au premier vers de la pièce Richard III de Shakespeare, une oeuvre littéraire dont le désordre social et politique du royaume constitue un thème majeur.
 
Il y a ensuite la conjoncture politique. Ce conflit précède de quelques mois la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai 1979. Comme les conservateurs ont commencé à roder leur rhétorique anti-syndicale pendant l'hiver 1978-1979 et qu'ils ont fait campagne 
sur le thème du retour à l'ordre social au printemps 1979, les conflits de l'hiver 1978-1979 ont été vus comme un facteur déterminant dans ce changement de gouvernement qui constitue la principale rupture politique dans l'histoire de la Grande-Bretagne depuis 1945. Même si l'on peut attribuer le changement de gouvernement à d'autres facteurs (désaffection des couches populaires pour un gouvernement qui mène une politique d'austérité économie, déception d'une partie de l'électorat en Ecosse et aux Pays de Galles suite à l'échec des référendums sur l'autonomie), les conservateurs au pouvoir à partir de 1979 ont constamment réactivé la mémoire de ces conflits pour motiver leur politique anti-sociale et anti-syndicale et identifier leurs adversaires politiques travaillistes à la menace du chaos social et politique.
 

 

 
 
 
Margaret Thatcher prend la tête du parti conservateur en 1975. Elle remporte les élections générales de mai 79 et devient premier Ministre.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Enfin, au sein même du parti travailliste et du mouvement syndical, l'aile dite "modernisatrice" s'est pareillement servie de la mémoire de l' "hiver du mécontentement" et de la défaite travailliste dans un contexte de conflictualité sociale pour imposer un recentrage du parti travailliste et du mouvement syndical et une acceptation de l'ordre social et politique thatchérien. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, l' "hiver du mécontentement" est une référence centrale aussi bien pour la droite que pour le centre-gauche, et un mythe politique très efficace pour disqualifier toute contestation sociale.
 
 
 
Pouvez vous nous dire ce qui se déroule durant le "winter of discontent" de 1979 ?
 
Après que le gouvernement travailliste a décidé à l'été 1978 et pour la quatrième année consécutive d'imposer un plafond aux augmentations salariales (+5% au maximum à une période ou l'inflation est supérieure à 10% par an), la contestation part des usines Ford au mois d'octobre 1978. Ford est un foyer de contestation ouvrière traditionnel. Ce qui est moins attendu, c'est qu'après que les ouvriers de Ford ont obtenu un accord salarial favorable, toute une série de secteurs se mettent en grève. Un conflit social majeur affecte le transport routier au mois de janvier 1979. Les routiers bloquent les ports et les zones industrielles, et provoquent un ralentissement de l'activité économique. Alors que l'opposition conservatrice demande que l'état d'urgence soit déclaré et l'armée appelée en renfort, le gouvernement travailliste s'y refuse pour éviter d'envenimer la situation. Les routiers obtiennent satisfaction de leurs revendications à la fin du mois, au moment où démarre l'autre conflit majeur de l'hiver 1978-1979, dans les services publics. Les travailleurs de ce secteur ont été affectés tout particulièrement par le contrôle strict des augmentations de salaire et par les réductions budgétaires menées depuis 1975, et le mouvement qui démarre le 22 janvier 1979 fait suite à une multiplication des conflits locaux dans ce secteur. Les organisations syndicales organisent des grèves roulantes (chaque service, chaque hôpital, chaque école se met en grève l'une après l'autre) et des grèves éclairs (une heure ou une journée) pour ne pas pénaliser des salariés aux revenus déjà très faibles et parce qu'elles anticipent une grève longue et dure. Le conflit se poursuit tout au long du mois de février, et dans certains secteurs et localités jusque mi-avril.
 
Les revendications sont loin d'être entièrement satisfaites, mais le gouvernement promet la mise en place d'une commission pour étudier les conditions de salaires des personnels des services publics, ce qui incite certains syndicats à signer les accords salariaux assez peu favorables qui leur sont proposés.
 
 

 
 
 
 
 
 Les travailleurs des services publics réclamant des hausses de salaire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Qu'est-ce qui se joue en matière de bouleversements économiques et sociaux durant cette période?
  
Il me semble qu'il y a deux évolutions socio-économiques majeures pendant cette période de la deuxième moitié des années 1970. La première, c'est une transformation des politiques économiques. Du fait de l'orientation internationale de l'économie britannique, et dans un contexte marqué par l'augmentation du prix du pétrole et des matières premières depuis le début des années 1970, la Grande-Bretagne connait à la fois un fort déficit de sa balance des paiements, un ralentissement de la croissance de son PNB (Produit national brut) et une forte inflation. C'est une situation difficile, mais aussi nouvelle par rapport à la période dite de "l'âge d'or" (équivalent britannique des trente glorieuses françaises) de l'après-Guerre, et par rapport à laquelle les économistes et les politiciens sont désemparés. Alors que les remèdes traditionnels, comme les politiques de relance de l'économie, échouent et ne font qu'aggraver l'inflation, de nouvelles théories connaissent une fortune croissante auprès des dirigeants politiques et économiques. Il s'agit d'un ensemble de théories, que nous appellerions aujourd'hui néo-libérales, et qui attribuent les maux de l'économie britannique à des dépenses publiques trop élevées et à un poids trop important des organisations de travailleurs. Ces théories se répandent grâce à l'action de réseaux intellectuels très structurés au sein des milieux universitaires, journalistiques, financiers et politiques. Elles ne convainquent pas encore un patronat britannique attaché à la paix sociale et au compromis historique avec le mouvement syndical, mais elles pèsent sur la décision politique à la fois de l'intérieur (par leur influence au sein des ministères, et notamment du Trésor britannique) et de l'extérieur (par la pression des marchés financiers, dont la confiance devient un élément essentiel pour garantir la stabilité d'une économie). Un épisode célèbre de ce tournant néo-libéral des politiques publiques est l'intervention du FMI (Fonds monétaire international) à l'automne 1976, dont la délégation vient dicter au gouvernement britannique un plan d'austérité en échange d'un prêt. Les historiens et les économistes débattent aujourd'hui pour savoir si le gouvernement travailliste de 1974-1979 s'était converti à cette nouvelle doctrine économique. Ce qui nous importe, c'est que les politiques sociales et économiques s'infléchissent fortement à partir du milieu des années 1970.
 
L'autre évolution socio-économique majeure de la période, qui a d'ailleurs un impact sur la dégradation de la balance des paiements britanniques, est la désindustrialisation. L'emploi industriel atteint un pic à la fin des années 1960, après quoi il diminue continuellement. Le ralentissement fort de la croissance économique britannique en 1973-1974 (années du choc pétrolier) et dans les années qui suivent, puis la récession de la période 1979-1981 provoquent la fermeture de nombreuses usines et de nombreuses suppressions d'emplois, dans un secteur qui constituait le bastion du mouvement syndical britannique.
 
 
 [symbole de la désindustrialisation : les usines de la British Leyland au bord du gouffre en 1979]
 Piquet de grève à la Britich Leyland qui produisait alors des
Jaguar, mini Austin et Rover.
 
 
 
Comment cet épisode va-t-il agir sur le paysage syndical et celui des luttes sociales? A-t-il laissé des traces dans le paysage actuel? Peut on établir un lien avec les derniers mouvements de protestation contre les coupes budgétaires en Angleterre?
 
Ce qui est remarquable dans l' "hiver du mécontentement", c'est qu'il s'agit du premier mouvement social de grande ampleur qui mobilise principalement les travailleurs des services publics, et notamment des travailleuses femmes. Un grand nombre de femmes de ménage, dames de cantine, concierges, éboueurs, jardiniers, ambulanciers, infirmières et autres salariés qui se mettent en grève au cours de l'hiver 1978-1979 le font pour la première fois. En ce sens, l' "hiver du mécontentement" constitue à la fois l'aboutissement d'une décennie d'extension des luttes sociales par delà les bastions ouvriers traditionnels des mines et de l'industrie manufacturière vers les services publics, et l'annonce du déplacement du centre de gravité du mouvement syndical et des luttes vers les syndicats du service public, évolution dont témoignent les mouvements de protestation de ces dernières années contre la baisse du pouvoir d'achat des salariés des services publics, et le mouvement qui s'esquisse contre les coupes budgétaires brutales du nouveau gouvernement libéral-conservateur.
 
Même si la Grande grève des mineurs de 1984-1985 demeure la principale confrontation sociale des trente dernières années (tant par sa durée que par sa violence), ces décennies ont été également marquées par des grèves importantes chez les infirmières (1982) et les ambulanciers (1988). En dépit des réductions budgétaires drastiques opérées dans les services publics dans les années 1980 et 1990 par les gouvernements conservateurs (réduction du budget des collectivités locales, externalisation des services, privatisation des entreprises publiques), les syndicats des services publics ont contenu la baisse de leur nombre d'adhérents, pendant que les effectifs des syndicats du secteur manufacturier, des transports et de l'énergie étaient décimés. Avec le renforcement de la place des syndicats des services publics au sein du TUC (Trades Union Confederation), la confédération des syndicats britanniques, de nouvelles questions ont également fait leur apparition parmi les priorités du mouvement syndical, notamment celle de la représentation et de la participation des femmes et des minorités ethniques.
 
 
 
 
 
 
Infirmières de la NHS en grève durant le "winter of discontent".
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En termes de revendications, il est effectivement possible de faire un parallèle entre le mouvement actuel et l' "hiver du mécontentement", qui tous deux prennent pour cible des politiques d'austérité. En revanche, il est nécessaire aussi de souligner la transformation du contexte social et institutionnel depuis 1979 : les syndicats font face à un gouvernement conservateur violemment hostile (alors que le gouvernement travailliste de 1974-1979, quelles que soient les politiques qu'il mettait en oeuvre, était lié au mouvement syndical) ; les possibilités d'action des syndicats ont été sévèrement réduites par une série de lois anti-syndicales votées par la majorité conservatrice au Parlement dans les années 1980 ; enfin le mouvement syndical dans son ensemble a été affaibli par son déclin numérique et sa marginalisation politique. Une nouveauté, dont les effets restent à mesurer, est la conjonction potentielle sur certaines revendications entre le mouvement syndical et le mouvement de contestation estudiantin qui a émergé à l'automne. Un certain nombre d'actions (notamment celles menées par le collectif UK Uncut contre les entreprises qui pratiquent l'évasion fiscale) sont bien reçues dans le mouvement syndical. Reste à voir si cela débouche sur une vraie convergence.
 
 
 

 
Comment cet épisode va-t-il contribuer à bouleverser les rapports de force entre les travaillistes et les conservateurs en ouvrant les portes du pouvoir à Margaret Thatcher?
 
L'arrivée au pouvoir des conservateurs thatchériens marque à de nombreux égards une rupture dans l'histoire politique et institutionnelle de la Grande-Bretagne. Margaret Thatcher est arrivé à la tête du parti conservateur en 1975 suite à la chute du précédent gouvernement conservateur face à une grève des mineurs, et sur un programme de rupture avec le conservatisme de compromis social jusqu'alors majoritaire au sein de la direction du parti. Une fois au pouvoir, les conservateurs rompent avec la politique de concertation avec le mouvement syndical qui prévalait depuis l'après-Guerre. Les syndicats sont institutionnellement marginalisés, symboliquement disqualifiés, légalement neutralisés, enfin réprimés par la police et la justice britanniques lorsqu'ils s'opposent à l'imposition du nouvel ordre social et économique thatchérien.
 
Cette rupture dans les politiques publiques et cet affaiblissement du mouvement syndical produisent des transformations au sein du parti travailliste. Le débat sur l'attitude à adopter face au gouvernement thatchérien aboutit à une sécession de l'aile droite du parti travailliste qui forme le SDP (Social Democratic Party), dont le bon score aux élections de 1983 permet aux conservateurs de se maintenir au pouvoir. Au sein du parti travailliste, cette reconfiguration du champ politique et social donne des arguments à l'aile centriste désireuse de distancier le parti du mouvement syndical. Le parti travailliste rechigne à soutenir les mineurs en grève en 1984-1985, et la nouvelle défaite travailliste en 1987 amorce un processus dit de "modernisation" du parti, marqué par un recentrage politique, une marginalisation du rôle des syndicats en son sein et enfin, après l'arrivé de Tony Blair à la tête du parti en 1994, une acceptation du nouveau cadre social et économique mis en place par les conservateurs.
 
 
 
 
 
 
 
Affiche de campagne du New Labour pour les élections de 1997. Tony Blair et son image envahissent les affiches.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le parti travailliste qui accède de nouveau au pouvoir en 1997 sous le nom de "New Labour" ne promet qu'une inflexion sociale d'un ordre économique thatchérien devenu indiscutable. La question demeure de savoir dans quelle mesure l' "hiver du mécontentement" de 1978-1979 a contribué à l'arrivée au pouvoir des conservateurs et à cette transformation du parti travailliste. La façon dont les politiciens et les médias conservateurs ont mis en oeuvre des stratégies rhétoriques associant la crise sociale et politique du pays à l'incompétence des travaillistes et à la toute-puissance des syndicats a été étudiée de manière convaincante par des politistes britanniques. Cependant, de là à conclure que les conflits sociaux de l'hiver 1978-1979 ont été, à travers ce travail de construction discursive, le facteur déterminant de la victoire conservatrice en mai 1979, il y a un pas qu'on peut hésiter à franchir.
 
En étudiant les évolutions du mouvement syndical et la montée de la contestation face aux politiques d'austérité dans les années 1970, on peut tout aussi bien affirmer que les élections de mai 1979 sont moins une victoire conservatrice qu'une défaite travailliste, et que les travaillistes doivent la désaffection de leur électorat traditionnel à l'adoption de politiques économiques hostiles aux salariés.
 
 
 
 

Le "London Calling" des clash mis à part, quelles autres oeuvres évoquent/ se réfèrent à ce moment de l'histoire britannique contemporaine?
 
 
On peut tout d'abord penser aux productions artistiques contemporaines de 1978-1979. 1979 est l'année de la sortie du film "La vie de Brian" des Monty Pythons, dont une scène fameuse tourne en dérision le sectarisme de la gauche radicale britannique.
 
C'est aussi l'année de la sortie de toute une série d'oeuvres musicales qui reprennent la thématique de la désintégration sociale et de l'aliénation, comme les albums "The Wall" des Pink Floyd et "Unknown Pleasures" de Joy Division. Ces derniers sont représentatifs de l'émergence d'une série de groupes aujourd'hui caractérisés comme post-punk (avec en tête The Cure), dont les mélodies mélancoliques contrastent avec l'énergie du punk. Si, avec ces nouveaux groupes, la veine nihiliste subversive du punk prend progressivement un tournant plus noir et perd sa dimension libératrice, il n'en reste pas moins que c'est le punk qui est le courant musical marquant des années 1978 et 1979 en Grande-Bretagne, derrière des figures tutélaires comme les Clash ou les Sex Pistols. Peu de groupes font certes de leur chansons des commentaires sociaux aussi explicites que les Clash dans leurs différents albums ou The Jam dans leur album Settings Sons (1979).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il est cependant difficile de ne pas faire de parallèle entre d'un côté les interrogations sur le déclin de l'économie britannique, la crise de l'idéologie travailliste, la désindustrialisation et l'extension de la conflictualité sociale, et de l'autre côté l'adoption de ce genre musical et de l'imaginaire qui lui est lié par une frange considérable de la jeunesse britannique. Cette situation sociale et politique se reflète tout particulièrement à travers la scène street punk, aussi appelée oï. C'est la musique associée à la mouvance skinhead, qui revendique dans ses vêtements et les thèmes de ses chansons une identité ouvrière. La fin des années 1970 sont le moment où cette mouvance, traditionnellement ancrée à l'extrême gauche et porteuse d'une hostilité de classe à l'égard de la police et de l'Establishment, connaît une scission entre une fraction attirée par les thèmes néo-nazis dans un contexte de montée de l'extrême droite sous la forme du National Front, et une fraction qui développe des thèmes antifascistes.
 
Par ailleurs, il y a un ensemble de productions artistiques qui font référence rétrospectivement à cette période. Je ne connais pas d'oeuvre de fiction située spécifiquement dans cette conjoncture historique de l'hiver 1978-1979, mais la décennie 1968-1979 a été amplement abordée par les artistes.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En littérature, il faut mentionner "Bienvenue au club" de Jonathan Coe (2001), le portrait d'un groupe d'adolescents qui grandit à Birmingham dans les années 1970, avec en toile de fond les conflits sociaux aux usines British Leyland, la violence de la guerre civile nord-irlandaise et l'émergence de la musique punk. A la télévision, la série "Life on Mars" (3) met en scène un policier des années 2000 qui est projeté dans les années 1970. Elle illustre remarquablement la représentation de cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne comme une préhistoire où le machisme et la brutalité des policiers n'ont d'égal que l'archaïsme du monde du travail.

 
 
 
Tous nos remerciements à Marc Lenormand pour avoir bien voulu répondre à nos questions !
 
Etant donné les nombreuses références qu'il nous a données, terminons en musique cet entretien.
 
 

 

 Notes :

(1) Se référer en particulier à l'ouvrage de Keith Dixon, "Un digne héritier", Raison d'agir, 2000.

(2) Marc Lenormand est donc doctorant en études anglophones (Université Lyon 2, laboratoire Triangle UMR 5206). Il a publié 

« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


« Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

(3) Samarra a consacré un article à cette série. Il est disponible ici.


Bibliographie :

Marc Lenormand« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


Marc Lenormand, « Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

Keith Dixon, "Les évangélistes du marché", Raison d'agir, 1998, 2008 pour la réédition.

Un article de la BBC sur les élections générales de 79.
Un article de la BBC sur le 
"winter of discontent"
Un article du Guardian partant des
 mémoires de J. Callaghan.
Un autre article du Guardian sur les
 grèves du secteur public de 1979.
Une conférence de Colin Ray, Université de Sheffield, 
The "Winter of discontent" in British politics", 2009 (cliquer sur le texte "opening conférence")
Une autre conférence de B. Lemonnier, université de Paris X Nanterre, "
L'Angleterre depuis 45 : les enjeux d'une histoire culturelle", 1997

Le péril jeune.

par blot Email

« Le père redoute ses enfants. Le fils s’estime l’égal de son père et n’a plus pour ses parents ni respect, ni crainte. Ce qu’il veut, c’est être libre. Les élèves couvrent leur professeur d’insultes. Les jeunes veulent tout de suite la place de leurs aînés; les aînés pour ne pas paraître retardataires ou despotiques, consentent à cette démission. »

Si ces propos sonnent à nos oreilles de manière familière, ils sont pourtant attribués à Platon, il y a plus de 2500 ans.

Sans remonter si loin, depuis le XIXème siècle, une partie de la classe politique et des médias ne rechigne pas à brandir à intervalle irrégulier et dans des contextes spécifiques, le "péril jeune". Les caractérisations dénigrantes et la hantise de la transgression imposent alors la figure de la délinquance juvénile, érigeant la jeunesse en menace.

La question s’inscrit donc dans une histoire longue qui tranche avec les perceptions de l’instant.

 

La « jeunesse coupable » est identifiée sous les monarchies censitaires et le second empire sous les traits des petits vagabonds des grandes villes (le gamin de Paris) et des nouvelles couches de migrants prolétarisés, entassés dans les faubourgs ou les quartiers pauvres ("les classes dangereuses"). Au début du XXè, la figure de l’ « apache » symbolise l’essor de la criminalité juvénile. La question disparaît avec la grande guerre pour ne ressurgir qu’aux lendemains de la suivante avec l’apparition du phénomène des « blousons noirs ». Depuis une trentaine d’années, elle se polarise sur la jeunesse immigrée de banlieue. Ces représentations alimentent une obsession sécuritaire, repérable d’un siècle à l’autre. En 1907 déjà, un reporter notait : «L’insécurité est à la mode, c’est un fait».

 

Personnage du tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple (1830) qui a inspiré à Victor Hugo le Gavroche des Misérables (1862).

 

  C'est avec le XIX° que la délinquance juvénile devient un objet de préoccupation spécifique. La notion d'adolescence est encore plutôt floue et l'on parle plus volontiers "d'enfants". Le regard porté sur la jeunesse s'avère très ambivalent, à l'image de la figure du gamin de Paris qui émerge et se développe alors. Héroïsé par Victor Hugo sous les traits de Gavroche, le « gamin » jouit sous sa plume d’une image très positive qui masque en fait le regard majoritairement hostile que portent les élites sur les enfants des rues. Il n'est que de lire le cruel portrait qu'en dressent les Goncourt en 1866 : « «Je n’ai jamais vu dans l’enfance une pareille fleur de fumier, une pareille coulée d’argot, une âme si flétrie, quelque chose produisant en vous une répulsion, qui va presque jusqu’à la peur – toutes les corruptions et toutes les canailleries de Paris dans un petit monstre de l’âge de la Première Communion, poussé au moral comme un sang où se seraient succédé trois générations de vérole ; un de ces enfants où tout le mal, tout le vice d’une capitale de deux millions d’hommes est en effrayante miniature.» Misérable et vagabond, le gamin doit être encadré et remis dans le droit chemin. Ce sera le rôle des maisons de corrections à la discipline stricte. Or à la fin du siècle, "le gosse des rues" supplante le gamin de Paris. Les lois scolaires adoptées par la République naissante contribuent à modifier le regard porté sur cette jeunesse qui doit être désormais prise en charge et intégrée. Les enfants des rues ne sont plus envisagés comme des voyous, mais des victimes d'un ordre social injuste. La scolarisation de masse contribue alors à faire disparaître les hordes de gamins des rues livrés à eux-mêmes. L'archétype du danger social est désormais incarné par l'adolescent, dont l'apache s"ompose comme la figure la plus menaçante à compter des années 1900.

 

 La presse populaire en plein essor impose le terme apache pour désigner les jeunes délinquants issus du milieu ouvrier, qui permet en outre de cristalliser l'anxiété d'une société industrielle en pleine mutation. Les journaux placent le fait divers à la une et donnent une large publicité aux méfaits des jeunes voyous qui opèrent en bandes, formant pour les observateurs une véritable micro- et contre-société. Né sur le pavé de Paris, l'Apache vit dans les quartiers excentrés de la capitale depuis la destruction du vieux Paris populaire par Haussmann (Belleville, la Chapelle, la Villette au Nord et à l'est, Javel, Grenelle et la Glacière au sud). Pour se faire comprendre facilement, sans éveiller les soupçons, les Apaches apprennent à jaspiner le jars, c'est-à-dire parler l’argot. Dans leurs bouches, les policiers se transforment en "roussins", les couteaux en "surins", les femmes en "gerces"... L'apache est dépeint comme un oisif qui vit des charmes de sa "gonzesse". Quand il n'est pas souteneur, il se fait voleur. Groupés en bandes, ils obéissent à un chef. La grande guerre clôt ce « moment apache » et l'angoisse sécuritaire qui l'accompagne. Il faut attendre la seconde guerre mondiale pour observer un phénomène comparable, dans un contexte néanmoins très différent.

 

 Dès son avènement, le régime de Vichy cherche en effet à encadrer « la jeunesse » en lui inculquant les principes moraux de la Révolution nationale. Ceux que l’on appelle les zazous ne se reconnaissent pas dans ce carcan strict. Citadins, et surtout parisiens, les zazous revendiquent leur liberté et se distinguent par un genre de vie susceptible de les distraire du contexte sociopolitique pesant. Agés de 18 à 25 ans, ils fréquentent les cafés du Quartier Latin et raffolent des dancings, écoutent du jazz, arborent des vestes longues et des pantalons larges (quand Vichy appelle à utiliser le tissu avec parcimonie), portent des cheveux longs. Sans remettre en cause frontalement les idées de Vichy, leur retrait assumé des affaires publiques et leur style de vie excentrique et anticonformiste les placent en porte-à-faux. Au moment où Pétain réclame un engagement de tous pour la patrie, les zazous font preuve de nonchalance et refusent de travailler, autant de pratiques sociales intolérables pour un pouvoir qui combat "l'esprit de jouissance". Initialement considérés comme des snobs ou des "fils à papas" inoffensifs, les zazous sont bientôt perçus par la presse collaborationniste comme une jeunesse dépravée à éradiquer. Une autre jeunesse, la Jeunesse populaire française, organise des expéditions punitives contre les zazous. Molestés, rasés, ils sont envoyés à la campagne pour constater sans doute que "la terre, elle, ne ment pas." Cette répression précipite le déclin du phénomène zazou.

 

 

 La paix revenue et la République restaurée, les jeunes déviants n’en continuent pas moins d’inquiéter. Dans la seconde moitié des années 1950, alors que les Trente Glorieuses assurent au pays une relative prospérité, les changements que connaît alors la société française font craindre "une crise de la jeunesse". Le 24 juillet 1959, deux groupes de jeunes provoquent des incidents dans le XVème arrondissement. Le lendemain, une bande de garçons sème la terreur dans un dancing de Bandol. Aussitôt la presse nationale fait sa Une sur les "Blousons noirs", nouveau synonyme de « mineurs délinquants ». Le phénomène inquiète et peut être relié à l'apparition d'une "culture jeune" dont les référents culturels se trouvent outre-Atlantique. Férus de rock'n'roll, ils admirent de jeunes acteurs tels le Marlon Brando de "l'équipée sauvage » ou le James Dean de "la Fureur de vivre". D’aucuns dénoncent l'influence nocive de la culture américaine sur une jeunesse en manque de repère. "... La lecture des "comics"... le goût du cinéma, de la télévision qui engendre la passivité, tout pousse le jeune vers le climat de la bande..." peut on lire dans un article du Figaro en août 1959. Armés de chaînes de vélos ou de cran d’arrêt, ces jeunes issus de la classe ouvrière, âgés de 15 à 20 ans, arborent blousons de cuir noir et jeans. Journaux et reportages télévisés se gargarisent des cas de viols collectifs, d’actes de vandalisme en marge des concerts des vedettes: (débordements après un concert de Vince Taylor à l'Olympia en 1961). Ce battage médiatique se poursuit de 1959 à 62, avant de disparaître aussi vite qu’il était apparu. Au fond, les BN forment une microsociété, refuge pour une jeunesse à la recherche de sensations, refusant le destin tout tracé de leurs parents qui triment à l’usine.

 

Les blousons noirs vivaient dans la capitale ou dans les cités qui sortent alors de terre en périphérie des grandes villes. Vingt ans plus tard, dans ces cités HLM de banlieue les troubles se multiplient, souvent à la suite de meurtres à caractère raciste ou de contrôles policiers qui dérapent. De véritables émeutes urbaines éclatent ainsi dans la banlieue lyonnaise_ aux Minguettes en 1981, à Vaulx-en-Velin en 1990_ dans l’ensemble des quartiers sensibles du territoire après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois (93) en octobre 2005. Ces émeutes mettent en évidence les difficultés d’existence auxquelles sont confrontés de nombreux jeunes, souvent issus de l’immigration. Les grands ensembles, largement dégradés depuis leur création, connaissent un processus de ghettoïsation caractérisé par la concentration des populations pauvres, majoritairement jeunes et issues de l’immigration, touchées par le chômage et la dissolution du lien social. Les difficultés économiques et d’intégration contribuent à alimenter une petite délinquance endémique fondée sur les vols avec violence, rackets, cambriolages, mais aussi l’essor du vandalisme qui revêt des formes très spectaculaires telles que les « rodéos », incendies volontaires de véhicules et de biens publics. Ce phénomène préoccupant est exploité par une idéologie sécuritaire souvent teintée de racisme.

 

Le 25 octobre 2005, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy répond à la salutation d’une habitante d’Argenteuil : « Vous en avez assez de cette bande de racailles… On va vous en débarrasser. »

 

Paris Match "dialogue avec ses lecteurs", en janvier 1962.

 

* Au-delà des différences et du contexte forcément spécifique dans lesquels s’inscrivent les épisodes précédemment évoqués, de nombreuses permanences et similitudes peuvent être relevées. Avec le développement de l'ère médiatique, ce thème stéréotypé devient omniprésent et s'appuie sur des forfaits réels, mais largement exagérés.

 

Dans tous les cas précédemment mentionnés, la jeunesse des auteurs d’actes délictueux est brocardée. Le Petit Journal peut écrire en 1907 : «L’opinion publique s’émeut du nombre sans cesse croissant des jeunes criminels.[…] En aucun temps, on ne vit dans le crime pareille précocité, et il est à craindre que ce fléau ne soit pas enrayé de sitôt, car la progression est constante des crimes et délits commis par des jeunes gens. » L’assertion selon laquelle « des jeunes de plus en plus jeunes commettent des actes de plus en plus graves », a valeur d’axiome, alors qu’elle est difficilement vérifiable.

 

Le grégarisme de ces « jeunesses dangereuses » alimente un sentiment de peur. Le phénomène des bandes d’apaches, de blousons noirs ou de jeunes des cités, qui se rassemblent pour en découdre en certaines occasions, inquiète des pouvoirs publics prompts à dénoncer leur violence. La plupart des affrontements opposent les bandes entre elles ou avec les forces de l’ordre. En 1902, une jeune prostituée, Amélie Elie alias Casque d'Or, est l'objet d'une lutte sanglante entre deux chefs de bandes rivales, Manda de la Courtille et Leca de Charonne, en plein Paris. En janvier 2001, deux importants groupes de jeunes banlieusards se bagarrent à la Défense, à la grande stupeur des passants. Affrontements d’autant plus anxiogènes qu’ils se déroulent hors du « cadre naturel » des bandes, les fortifs pour les uns, les cités banlieusardes pour les autres.

 

L’intense territorialisation de ces phénomènes constitue un autre point commun. Les rixes entre bandes ont souvent pour motif le contrôle de territoires, identifiés comme des fiefs à défendre, à coups de surin, de chaînes de vélo ou aujourd’hui d’armes à feu. L’intrusion des forces de l’ordre dans ces quartiers suscite l’ire des jeunes et expliquent qu’ils servent de cibles privilégiées. 

 

L’apparition des différentes figures de la délinquance juvénile procède largement d’une surexposition médiatique. Ainsi le gamin de Paris, les blousons noirs, les apaches sont des productions multi médiatiques mobilisant toutes les formes de productions culturelles disponibles. Presse, littérature, puis cinéma et télévision abordent à loisir les traits constitutifs de ces archétypes: leurs codes, rites, argot et costumes. Les médias d’information utilisent d’ailleurs les mêmes procédés tout au long de la période en érigeant des faits divers exceptionnels en événements symptomatiques de l’époque, afin de suggérer que les mœurs se détériorent. A cet égard, les phénomènes apaches et blousons noirs relèvent en grande partie d’une construction médiatique, non pas que les faits incriminés n’existent pas, mais parce que leur description exagère considérablement le phénomène. L’enflure médiatique contribue ainsi largement à alimenter la peur du jeune. Impossible de nier pour autant l’existence de périodes de fortes tensions sociales s’accompagnant d’une aggravation objective et réelle de la délinquance juvénile.

 

 

Les délits reprochés frappent aussi par leur permanence. Il s’agit avant tout de délits mineurs. Vols et petits trafics, sont autant de modalités de survie pour le gamin de paris ou l’apache, auxquelles se greffent les attraits propres à la consommation et aux frustrations qu’elle engendre dans nos sociétés d’abondance. Ces larcins ciblent les nouveaux biens de consommation – voitures et mobylettes chez les blousons noirs, téléphones portables aujourd'hui. Des délits plus graves sont aussi commis. Ainsi on reproche aux blousons noirs de viols collectifs qui ne sont pas sans évoquer les tournantes dans les cités.

 

 

  A toutes les époques, la société alentour n’a de cesse de comprendre les raisons de la délinquance juvénile. Les autorités pointent du doigt les nouveaux médias dont l’influence pernicieuse ne fait aucun doute : théâtre de boulevard sur le gamin de Paris, cinéma et radio chez les blousons noirs, internet pour les jeunes de banlieues. Les causes de la délinquance juvénile seraient aussi à rechercher du côté d’un encadrement familial défaillant, à l’absentéisme des pères, à une éducation laxiste ou encore à l’oisiveté, « mère de tous les vices »... Les apaches vivent en marge du monde de l’usine et des charmes de leurs gonzesses. Blousons noirs et jeunes de banlieues, désoeuvrés, « tiennent les murs » en contrebas des HLM, sans chercher à travailler. La marginalisation sociale, subie ou assumée, perturbe des sociétés structurées autour du travail salarié.

 

 

Aujourd’hui, la misère accroît les problèmes familiaux (divorces, diminution de l'autorité parentale). La mort des grandes croyances collectives affecte nos sociétés consuméristes, de plus en plus individualistes. La disparition de structures d’encadrement des jeunes, liés au militantisme politique ou syndical, la raréfaction des éducateurs, les difficultés d'adaptation de la France à la massification de l’enseignement font que, dans les quartiers populaires, les parents restent désormais souvent les seuls pour encadrer les jeunes. Autant d’éléments qui permettent sans doute de comprendre le durcissement apparent de la délinquance ces dernières années.

 

 

 Par les débats qu’elle suscite la délinquance juvénile est devenue dans nos sociétés un sujet de préoccupation prioritaire. Les périodes de tensions alimentent une surenchère sécuritaire qui évite de se poser les raisons des déviances. Ainsi le phénomène apache impose un vaste débat sur la sécurité. La presse dénonce "l'armée du crime" composée de milliers de voleurs et d'assassins. D'aucuns parlent d'une "crise de la répression". L'inefficacité de la police et le laxisme supposé de la justice seraient à l'origine du récidivisme. En 1907, le Petit Journal déplore: "Jamais les criminels n'ont été aussi précoces qu'aujourd'hui. Et, comme par un défi au bon sens, c'est à l'heure ou le manque d'éducation a supprimé pour eux toute sanction morale qu'on s'applique à adoucir les sanctions pénales et à leur enlever la dernière crainte qui leur restait: celle du gendarme." Bien sûr la réalité s'avère beaucoup plus complexe, mais l'épouvantail apache, habilement utilisé par les contempteurs d'une République encore fragile, aboutit au maintien de la peine de mort après d'âpres débats parlementaires. Aujourd’hui, les « sauvageons » et autres « racailles » stigmatisés à l’envi nourrissent une idéologie sécuritaire aux forts accents xénophobes. Quand certains proposaient de fouetter les apaches, on suggère désormais d’identifier les délinquants potentiels (sic) dès 3 ans.

 

Le facteurs explicatifs de la délinquance juvénile présentés avec une certaine hauteur de vue par Robert Badinter.

 

Les réponses avancées face aux jeunes déviants oscillent entre prévention et répression. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les enfants, restent soumis aux mêmes peines que les adultes. Les monarchies constitutionnelles opèrent une distinction. Des lieux spécifiques apparaissent pour prendre en charge l’ « enfance coupable » comme la prison pour mineurs de la Petite Roquette, des maisons de corrections. L’action répressive y prend le pas sur l’éducatif. En 1905, le juriste Paul Cuche aspire à transformer les colonies pénitentiaires en « véritable bagne pour enfant.» L’ordonnance de 1945 promulguée par le gouvernement provisoire rompt avec cette logique en affirmant le primat de l’éducatif sur le répressif et place cette question sous l’angle de la protection de l’enfance.

 

Ci-dessous une sélection de morceaux.

L'inévitable Aristide Bruant nous propose une virée chez les apaches. La rumeur et le 3ème Oeil se chargent de donner la parole à la jeunesse "des tiéquar". Brigitte Fontaine en duo avec M ressuscite la chanson d'Andrex sur les Zazous. Quant à Renaud, il est une bande de jeune à lui tout seul (enfin c'est lui qui le dit...).

 

 

Sources:

- Dominique Kalifa : « Crime et culture au XIXème siècle », Perrin, 2005.

- Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka (dir.) «Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France, XIXe-XXIe siècle» (avec Ivan Jablonka), PUF, 2009.

- L'émission "Concordance des temps" (France Culture) du 3 juillet 2010: "Les bandits imberbes: délinquance juvénile et angoisse sociale". Jean-Noël Jeanneney reçoit Jean-Jacques Yvorel.

- Jean-Jacques Yvorel: "Le plus grand danger social, c'est le danger imberbe" (La vie des idées.fr).

- Bruno Icher: "Zoot alors", Libération du 14 août 2010.

- Dossier "Chantons sous l'occupation" du Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon.

- Deux posts que nous avons consacré aux apaches sur l'histgeobox (via les chansons de Bruant).

 

Liens:

- Jean-Pierre Trescol propose une étude de la chanson La chasse à l'enfant de Prévert et Kosma.

- Entretien avec Marwan Mohammed "De quelles bandes parle-t-on?" (Télérama.fr).

- "Enfants bagnards" (Historia).

 

Lapiro de Mbanga libéré.

par blot Email

Nous vous avons parlé à plusieurs reprises de Lapiro de Mbanga. Ce chanteur camerounais fut condamné par la dictature de Biya à trois ans de prison pour avoir "incité à l'émeute" (à la suite des grandes manifestations contre la cherté de la vie qui ont eu lieu à la fin du mois de février 2008). Il vient de sortir de prison.

Liens:

- Sur Samarra: "Liberté pour Lapiro".

- Afrik.com: "Lapiro de Mbanga: le combat continue".

- Mondomix: "Cameroun: bienvenue chez vous, monsieur Lapiro!"

- Freemuse: "Singer Lapiro de Mbanga released from prison".

 

1962: le temps des yéyé.

par blot Email

http://4.bp.blogspot.com/-YEkTvAUYDdw/TXixXHsVdeI/AAAAAAAABP8/3EaUKrWtofs/s1600/02-Salut-Les-Copains.jpg

Au cours des années 1950, la hausse de la natalité, du temps libre et du pouvoir d'achat des adolescents constituent autant de facteurs permettant l'émergence de la jeunesse comme acteur social et culturel. Comme jamais auparavant , les jeunes se distinguent de leurs parents. Nous nous intéresserons ici plus particulièrement au phénomène yéyé dont l'apparition s'explique, entre autres, par l'existence d'un public potentiel conséquent, par la prise de conscience de ce marché par les acteurs économiques (industrie du disque avec l'apparition du microsillon, l'émission Salut Les Copains sur Europe N°1...) en lien avec l'essor des médias de masse.

 

Lire la suite sur l'histgeobox consacré au titre "l'idole des jeunes" de Johnny Hallyday.

 

 

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