Archives pour: Octobre 2011
"L'art de voler" d'A. Altarriba, la fin des illusions.
"L’art de voler" est un roman graphique qui retrace la vie du père d’A. Altarriba et par la même occasion un morceau de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe au XXème siècle.


"Nous n'irons pas voir Auschwitz" : la mémoire hors des sentiers battus.
Martin et Jérémie Dres se rendent en Pologne en 2010 un an après la mort de leur grand-mère Terma, née Barab avec laquelle ils avaient des liens affectifs très forts. On leur a pourtant dit de "se méfier des Polacks" dans la famille. Ils partent néanmoins, Jérémie d’abord, puis Martin qui le rejoint. Se lançant à la recherche du monde de Terma, celui de l’avant catastrophe, celui dans lequel 3 ,3 millions de juifs vivaient en Pologne, celui du Yiddish et des Shetls, ils découvrent à la fois les relations complexes des polonais à leur histoire d’après la Shoah, les traces de la vie de leur grand mère et de sa famille, et la vie des Juifs de Pologne aujourd’hui.
Car, comme le dit Jean Yves Portel dans sa préface au premier roman graphique de Jérémie Dres, l’originalité de la démarche réside en ce que les deux frères ne se positionnent pas dans la lamentation victimaire, le souvenir inanimé et la mémoire figée. C’est la vie qu’ils sont venus chercher en Pologne, les traces de la vie d’avant mais aussi celles de la vie juive d’aujourd’hui qui prend la forme d’une « renaissance » sur laquelle ils portent un regard critique et curieux. Ils se rendent d’abord à Varsovie où vécut leur grand-mère sans aller plus loin que la porte de la maison où elle grandit. Puis à Zelechow le village de leur grand père ; ils y découvrent, dans ce qui ressemble désormais à un champ abandonné, les tombes de leurs arrières grands parents. Ce détour est l’occasion de revenir sur les difficiles rapports de la Pologne à son histoire, en partie réécrite après la période des camps pour amalgamer dans un statut victimaire unique juifs et polonais tombés sous le joug nazi.
La grande découverte du voyage c’est celle de ce mouvement de « renaissance juive » assez inattendu quand on sait qu’en 1946, alors qu’à peine 300 000 juifs de Pologne ont survécu à l’extermination, un pogrom est perpétré à Kielce contre des juifs revenant d’URSS, enclenchant une ultime vague d’émigration des survivants du génocide. Animé par des associations locales, mais aussi par des rabbins, ce renouveau s’adosse à une histoire interrompue par le cataclysme de la guerre mais alimentée par une mémoire transmise et l'investissement des communautés étrangères (américaines notamment) qui oeuvrent pour son épanouissement. Eclectique, un brin factice, il est ce qui structure et autorise la tenue du principal festival de culture juive à Cracovie. Rappelons que la ville comptait 70 000 juifs avant la guerre, qu'ils ne sont plus qu'une centaine aujourd'hui, et qu'à peine 100 000 juifs vivent encore en Pologne. Pourtant, Cracovie et son ancien quartier juif acceuillent chaque année, musique, cuisine et fims représentatifs de cette renaissance attirant plus de 30 000 visiteurs.
Nos deux auteurs livrent dans ce roman graphique autant d’informations concrètes sur la Pologe d’aujourd’hui que d’interrogations ou d’interpellations sur les évolutions à l’œuvre dans les rapports au passé à l’intérieur des familles de rescapés. Après le période du silence qui a suivi l’anéantissement, après les années 60 qui montrent une progressive libération de la parole des survivants culminant dans ce qu’on apelle ensuite "l’ère du témoin" (1) au moment du procès Eichmann, il y a le poids du passé et d’une mémoire douloureuse qui s’abat sur les enfants de survivants investis d’une mission de perpétuation de l’histoire familiale et de sa mémoire. Effet générationnel possible, Jérémie et Martin Dres, se tournent vers le passé pour mieux appréhender le présent, dans ses multiples dimensions (identitaires,culturelles, familiales et religieuses bien qu'ils ne pratiquent pas). Ils "ne vont pas voir Auschwitz" car résolumment tournés vers l’avenir, celui-ci ne peut être porté par ce lieu morbide entre tous.
(1) Expression empruntée au titre du livre d'A. Wieviorka paru chez Plon en 1998.
"Los Herederos" : la pauvreté en héritage.

Voilà un documentaire qui ne vous fera pas traverser les magnifiques paysages d'une terre arctique où les ours polaires sont en sursis au milieu d'une nature que l'homme s'emploie sans arrêt à souiller, ni plonger dans le bleu pur de l'océan dans le sillage des dernières baleines. Pas de commentaires racoleurs s'adossant à un catastrophisme outrancier sur fond de musique gradiloquente pour vous expliquer les méfaits du réchauffement climatique. Le sujet mérite retenue et humilité, il n'est pas porteur d'une grande esthétique visuelle, et ne s'inscrit pas dans l'air du temps car reste très peu sensationnaliste : pas de fin du monde en vue, ni de crime sanglant, ni de révélations fracassantes.
"Los herederos" ("Les enfants héritiers") est un documentaire d'E. Polgovsky datant de 2008. Il n'arrive qu'en cette fin d'année 2011 en France couvert de récompenses, mais sans doute trop grave, et décalé, il est fort mal distribué hors des salles d'art et d'essai volontaristes. "Los herederos" nous emmène au Mexique,dans 5 régions différentes du pays, toutes rurales mais inidentifiées. Sur les pentes abruptes d'une forêt luxiriante d'altitude sur lesquelles il est malaisé d'avancer, dans les plaines où paissent quelques chèvres, sur un plateau qu'un paysan labourre et ensemence de maïs, dans des régions moins enclavées ou les grandes exploitations commerciales donnent concombres, tomates, et haricots en abondance. Partout des enfants, dépenaillés, chaussures trouées, vêtements élimés, qui portent, cueillent, coupent, tissent, taillent. Le matin qui se lève annonce une journée de labeur à malaxer la terre dans une briquetterie, dans les champs à ramasser les légumes qu'il faut ensuite porter dans des sceaux sans ployer sous la charge, dans la montagne escarpée au sol glissant pour débiter quelques bouts de bois de chauffage. Ici, les petits vont chercher de l'eau, là ils vont cuire les galettes de maïs, ailleurs, la petite semeuse dépose les grains de mais dans les sillons et les recouvre d'une terre poussée par ses sandales un peu grandes, une autre se mettra à actionner le rouet pour alimenter le métier à tisser en fil.

Dans ces campagnes très pauvres, qui ne connaissent qu'un très faible développement, en marge ou aux périphéries de la mondialisation,comme on dit dans les programmes scolaires de géographie, pas de voiture, pas d'électro ménager, pas d'eau courante, pas de réseau électrique. On vit sommairement, et les enfants prennent leur part aux activités qui assurent la subsistance des familles. Cette pauvreté, le réalisateur nous le dit très subtilement, est une pauvreté qui se transmet de génération en génération. Par la symétrie de certains plans, sur les mains d'une aÏeule déformées par des années de labeur et celles d'une petite fille qui abîme les siennes en actionnant les rouages des appareils de filage, par les baskets trouées d'un jeune garçon qui ressemblent à celles d'un adulte qui effectue des travaux de terrassement, E. Pougolsky établit une filiation. Au travail, le regard des enfants est dur, déjà, celui de la jeune fileuse est vide, comme celui de la femme âgée et voutée au visage parcheminé. La peine, l'effort, la concetration au travail se lisent sur les visages des enfants. On ne sait rien de leur état d'esprit, le documentaire étant quasi muet de commentaires. La parole des enfants au travail n'est pas recueillie, et malgré l'aridité de la méthode, cela n'enlève rien à la force de conviction de ce qui est montré. De temps à autre, un morceau de musique vient habiller les images, les accompagner dans un tourbillon de plans plus rapides qui évoque l'oubli d'un âpre quotiqien et l'étourdissement de la fête, durant laquelle les enfants se parent de masques, dansent et rient. Il n'y a pas que de l'accablement et une dénonciation en creux dans "Los Herederos", on y trouve aussi des fulgurances poétiques, en pointillés.
Los Herederos - Les enfants héritiers - Bande Annonce
Le travail des enfants concerne presque 250 millions de garçons et de filles âgés de 5 à 17 ans dans le monde. Au Mexique, 3.5 millions d'enfants sont au travail (pour une population totale de 10 millions d'habitants) et 70% d'entre eux ne reçoivent aucun salaire pour le travail effectué (1) . Cela n'empêche pas leur scolarisation, qui n'est pourtant pas montrée à l'écran soit qu'elle soit considérée comme hors sujet, soit que le documentariste est choisi de nous laisser une part de travail à faire, mais vraisemblablement pas pour susciter la commisération du spectateur, on comprend rapidement que ce n'est pas le fond de commerce de notre documentariste.
A l'heure où la seule façon d'envisager le progrès pour l'humanité est imposé par les grandes puissances mondiales comme une véritable religion sous la forme du développement durable (ou soutenable), à coup de culpabilisation du chaland, "Los herederos" remet les pendules à l'heure et nous questionne fortement sur cette grille de lecture possible du développement futur des sociétés. En effet, dans ces espaces en marge de la mondialisation et de la financiarisation de l'économie, la déforestation est une question de survie avant d'être une question environnementale, l'agriculture fonctionne à l'énergie animale et humaine, et les déchets se récupèrent. Les problématiques de ces paysans ne cadrent pas avec celles du développement durable, et le mettent sur la touche. "Los Herederos" replace au centre ce que le développement durable, dans son instrumentalisation la plus malhonnête, a mis en option : la question sociale, celle des solidarités Nord/Sud, le progrès pour tous aujourd'hui et non le progrès pour demain réservé aux enfants de ceux qui, consentants ou à leurs corps défendnats, auront su distancer les autres.
(1) Source "le Grand Journal", journal francophone du Mexique. N. Quirion, 12/06/2009





24.10.11 13:24:58,
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