Samarra


Archives pour: Octobre 2011

"L'art de voler" d'A. Altarriba, la fin des illusions.

par vservat Email

"L’art de voler" est un roman graphique qui retrace la vie du père d’A. Altarriba et par la même occasion un morceau de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe au XXème siècle.
 
De la guerre civile à la résistance : un destin happé par l’histoire.
 
De nos jours, dans une maison de retraite, un vieil homme de 90 ans, échappant à la surveillance du personnel s’élance par la fenêtre et se suicide. Cet homme c’est Antonio Altarriba et sa vie a épousé l’histoire tourmentée de l’Europe au siècle dernier. Il est né à son début, à Penaflor, bourg reculé d’Aragon où la faim des terres pousse des paysans bourrus et mal dégrossis à élever des murs. Trop étouffant pour Antonio, qui mal aimé de ses parents, fuit vers la grande ville la plus proche : Saragosse. Fasciné par les automobiles, il apprend seul à les conduire.
 
Ses rêves d’un avenir vrombissant sont toutefois rapidement engloutis dans le chaos de la guerre civile qui suit l’établissement de la deuxième république espagnole et le gouvernement du Front Populaire lorsque le général Franco et ses phalanges débarquent au sud de l’Espagne et affrontent les républicains. Antonio fuit l’armée et rejoint les combattants anarchistes de la CNT au front. Avec l’avancée de la guerre civile et la déroute des républicains, il est exilé en France prenant part à cet exode massif de la Retirada. Il est donc de ceux qui connaissent les camps d’internement pour les réfugiés espagnols du sud de la France (Saint Cyprien dans son cas). A la guerre civile succède la guerre mondiale. Réfugié dans une famille en Creuse, il entre en résistance et rejoint Marseille la guerre finie. Dans ces temps incertains de l’immédiate après guerre, il trafique du charbon avec un ancien camarade. Peu satisfait des perspectives qui s’ouvrent à lui, il décide de rentrer au pays.
 
Une image de la Retirada : réfugiés fuyant la
guerre et passant le col du Perthus, début 1939.
 
 
 
Des idéaux au pragmatisme : une vie broyée.
 
Rentrer c’est accepter de mourrir un peu. Oubliées les alliances de plomb fondues dans le métal d’une balle et réparties entre ses compagnons de combat anarchistes, et couber l’échine devant l’ancien ennemi : le franquiste. C’est aussi accepter de travailler avec des verreux, faute de mieux et mettre un mouchoir sur ce pour quoi, plus jeune, on a vibrer et pris les armes. 
 
Le marriage pourrait constituer un nouveau départ. Mais l’épouse devenue mère, se plonge dans la bigotterie et la vie de couple devient ainsi une nouvelle prison de l’âme.  La paternité apporte bien à Antonio quelques joies furtives lorsqu’il consent enfin à confisquer à sa femme une part de l’éducation de son fils. Cependant, le temps passant, le face à face entre les deux époux devient insupportable et Antonio libère son fils du poids de sa vieilesse : il intègre une maison de retraite. Ultime enfermement, ultimes souffrances, ultimes pertes de repères (à l’image d’un pays qui doit se réadapter à la démocratie) et longue dépression jusqu’à cette libération qui sera définitive et qui nous ramène au départ de son histoire.
 
 
 
 
 

Trois lectures pour une même réussite.
 

 

On peut lire ce roman graphique de trois façons différentes, superposables et toutes satisfaisantes. 
 
Premièrement , cela va un peu de soi ici, on peut en goûter la trame historique. En particulier sur les deux  premiers chapitres, qui s’étirent de la Deuxième république espagnole à la fin du deuxième conflit mondial, Altarriba et son camparse Kim, au dessin, restituent avec précision des moments marquants, douloureux, mais aussi portés par de sincères engagements, de l’histoire de l’Espagne. Bien qu’ils soient engloutis dans le chaos des guerres successives, cela permet au lecteur de se replonger dans des enjeux moins "valorisés" (et pour cause) de l’histoire des Espagnols dans ce premier XXème siècle, en tous cas de ce côté des Pyrénées : c’est le cas en particulier de la Retirada, cet exil terrible des civils espagnols fuyant la guerre et le franquisme à qui la France offrit généreusement des camps d’internement honteux dans les provinces frontalières (actuelles pyrénées orientales ou Ariège par exemple). C’est aussi l’occasion de rappeler que l’histoire n’est jamais linéaire et manichéenne, que parmi les républicains il y eut de fortes dissensions entre communistes et anarchistes, et que certains combattants issus de leurs rangs se sont transformés en parfait franquistes ensuite, faisant bouger effrontement les lignes des stéréotypes.
 
On peut aussi, en se documentant un peu (1) si necessaire, essayer de mesurer ce que ce récit imagé peut avoir comme écho dans l’Espagne d’aujourd’hui. Couvert de récompenses, et auréolé d’un succès important, "L’art de voler" rend compte, par cette jauge, d’une des grandes préoccupations actuelles de l’Espagne qui reste la gestion de l’après franquisme, celle de la mémoire, et de la reconnaissance des victimes. La loi d’amnestie des crimes franquistes votée en 1977 a été secouée par l’adoption en 2007 de la loi dite "de la mémoire historique" permettant aux descendants des victimes d’entreprendre des recherches. C’est à partir de cette loi que les fosses communes où étaient entassées les victimes du franquisme ont été ouvertes, et que s’est déchainée la polémique autour des démarches entreprises par le juge Garzon. Celui-ci s’appuyant sur le principe de "compétence universelle" qui permet de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité quelle que soit leur nationalité ou celle de leurs victimes (arrêt du 5/10/2005 du tribunal constitutionnel) entendait s’en servir pour juger les crimes et criminels  franquistes. Alors que les fosses  s’ouvraient (dont celle du poète martyr F. Garcia Lorca) et que la figure du petit fils de républicain envahissait l’espace public espagnol, les démarches du juge Garzon ouvraient la boîte de Pandore en Espagne pour les familles de combattants ou de victimes du franquisme qui n’avaient jusqu’alors jamais obtenu droit de cité ou réparation. Il n’est pas ininteressant donc, de parcourrir "L’art de voler" avec cette grille de lecture à l’esprit, même si ce n’est pas totalement le coeur du sujet, cette thématique est présente en creux.
 
Fosse commune de Monte de la Andaya près de Burgos,
ouverte en 2006 à la demande de l’ARMH (association pour
la Récupération de la Mémoire Hsitorique) contenant les 
corps de 70 républicains fusillés par les franquistes en aout
et septembre 36. 
 
En dernier lieu, on peut aussi prendre "L’art de voler" comme le témoignage à deux voies amalgamées (celle du père, celle du fils) rendant compte de la vie d’un homme dont les illusions vont exploser au contact de l’histoire, que ses choix plus ou moins contraints et lucides vont conduire à une lente extinction, bien plus morale que physique, ravageant les fondements même de sa vie. Réflexion sur une vie tourmentée et sur les relations qui en ont découlé, sur les rendez vous manqués avec un fils investi d’une tâche insurmontable qui trouve finalement une rédemption ou une absolution en nous livrant la vie de son père telle qu’il l’a ressentie et comprise, aidé par un dessinateur dont les métaphores graphiques sont puissantes et porteuses.
 
(1) Sur ce thème et ses enjeux je vous renvoie aux articles de Mari Carmen Rodriguez aux adresses suivantes :
 
 
 
 Merci à Céline de m’avoir conseillé et prêter ce roman graphique. 
 
 

"Nous n'irons pas voir Auschwitz" : la mémoire hors des sentiers battus.

par vservat Email

Martin et Jérémie Dres se rendent en Pologne en 2010 un an après la mort de leur grand-mère Terma,  née Barab avec laquelle ils avaient des liens affectifs très forts. On leur a pourtant dit de "se méfier des Polacks" dans la famille. Ils partent néanmoins, Jérémie d’abord, puis Martin qui le rejoint. Se lançant à la recherche du monde de Terma, celui de l’avant catastrophe, celui dans lequel 3 ,3 millions de juifs vivaient en Pologne, celui du Yiddish et des Shetls, ils découvrent à la fois les relations complexes des polonais à leur histoire d’après la Shoah, les traces de la vie de leur grand mère et de sa famille, et la vie des Juifs de Pologne aujourd’hui. 

 

 

Car, comme le dit Jean Yves Portel dans sa préface au premier roman graphique de Jérémie Dres, l’originalité de la démarche réside en ce que les deux frères ne se positionnent pas dans la lamentation victimaire, le souvenir inanimé et la mémoire figée.  C’est la vie qu’ils sont venus chercher en Pologne, les traces de la vie d’avant mais aussi celles de la vie juive d’aujourd’hui qui prend la forme d’une « renaissance » sur laquelle ils portent un regard critique et curieux. Ils se rendent d’abord à Varsovie où vécut leur grand-mère sans aller plus loin que la porte de la maison où elle grandit. Puis à Zelechow le village de leur grand père ;  ils y découvrent, dans ce qui ressemble désormais à un champ abandonné, les tombes de leurs  arrières grands parents. Ce détour est l’occasion de revenir sur les difficiles rapports de la Pologne à son histoire, en partie réécrite après la période des camps pour amalgamer dans un statut victimaire unique juifs et polonais tombés sous le joug nazi.

 

 

La grande découverte du voyage c’est celle de ce mouvement de « renaissance juive » assez inattendu quand on sait qu’en 1946, alors qu’à peine 300 000 juifs de Pologne ont survécu à l’extermination, un pogrom est perpétré à Kielce contre des juifs revenant d’URSS, enclenchant une ultime vague d’émigration des survivants du génocide. Animé par des associations locales, mais aussi par des rabbins, ce renouveau s’adosse à une histoire interrompue par le cataclysme de la guerre mais alimentée par une mémoire transmise et l'investissement des communautés étrangères (américaines notamment) qui oeuvrent pour son épanouissement. Eclectique, un brin factice, il est ce qui structure et autorise la tenue du principal festival de culture juive à Cracovie. Rappelons que la ville comptait 70 000 juifs avant la guerre, qu'ils ne sont plus qu'une centaine aujourd'hui, et qu'à peine 100 000 juifs vivent encore en Pologne. Pourtant, Cracovie et son ancien quartier juif acceuillent chaque année, musique, cuisine et fims représentatifs de cette renaissance attirant plus de 30 000 visiteurs.

 

 

Nos deux auteurs livrent dans ce roman graphique autant d’informations concrètes sur la Pologe d’aujourd’hui que d’interrogations ou d’interpellations sur les évolutions à l’œuvre dans les rapports au passé à l’intérieur des familles de rescapés. Après le période du silence qui a suivi l’anéantissement, après les années 60 qui montrent une progressive libération de la parole des survivants culminant dans ce  qu’on apelle ensuite "l’ère du témoin" (1) au moment du procès Eichmann, il y a le poids du passé et d’une mémoire douloureuse qui s’abat sur les enfants de survivants investis d’une mission de perpétuation de l’histoire familiale et de sa mémoire. Effet générationnel possible, Jérémie et Martin Dres, se tournent vers le passé pour mieux appréhender le présent, dans ses multiples dimensions (identitaires,culturelles, familiales et religieuses bien qu'ils ne pratiquent pas). Ils "ne vont pas voir Auschwitz" car  résolumment tournés vers l’avenir,  celui-ci ne peut être porté par ce lieu morbide entre tous.

 

(1) Expression empruntée au titre du livre d'A. Wieviorka paru chez Plon en 1998.

 

"Los Herederos" : la pauvreté en héritage.

par vservat Email

 

Voilà un documentaire qui ne vous fera pas traverser  les magnifiques paysages d'une terre arctique où les ours polaires sont en sursis au milieu d'une nature que l'homme s'emploie sans arrêt à souiller, ni plonger dans le bleu pur de l'océan dans le sillage des dernières baleines. Pas de commentaires racoleurs s'adossant à un catastrophisme outrancier sur  fond de musique gradiloquente pour vous expliquer les méfaits du réchauffement climatique. Le sujet mérite retenue et humilité, il n'est pas porteur  d'une grande esthétique visuelle, et ne s'inscrit pas dans l'air du temps car reste très peu sensationnaliste : pas de fin du monde en vue, ni de crime sanglant, ni de révélations fracassantes.

 

 

"Los herederos" ("Les enfants héritiers") est un documentaire d'E. Polgovsky datant de 2008. Il n'arrive qu'en cette fin d'année 2011 en France couvert de récompenses, mais sans doute trop grave, et décalé, il est fort mal distribué hors des salles d'art et d'essai volontaristes. "Los herederos" nous emmène au Mexique,dans 5 régions différentes du pays, toutes rurales mais inidentifiées. Sur les pentes abruptes d'une forêt luxiriante d'altitude sur lesquelles il est malaisé d'avancer, dans les plaines où paissent quelques chèvres, sur un plateau qu'un paysan labourre et ensemence de maïs, dans des régions moins enclavées ou les grandes exploitations commerciales donnent concombres, tomates, et haricots en abondance. Partout des enfants, dépenaillés, chaussures trouées, vêtements élimés, qui portent, cueillent, coupent, tissent, taillent. Le matin qui se lève annonce une journée de labeur à malaxer  la terre dans une briquetterie, dans les champs à ramasser les légumes qu'il faut ensuite porter dans des sceaux sans ployer sous la charge, dans la montagne escarpée au sol glissant pour débiter quelques bouts de bois de chauffage. Ici, les petits vont chercher de l'eau, là ils vont cuire les galettes de maïs, ailleurs, la petite semeuse dépose les grains de mais dans les sillons et les recouvre d'une terre poussée par ses sandales un peu grandes, une autre se mettra à actionner le rouet pour alimenter le métier à tisser en fil

 

 

Dans ces campagnes très pauvres, qui ne connaissent qu'un très faible développement, en marge ou aux périphéries de la mondialisation,comme on dit dans les programmes scolaires de géographie, pas de voiture, pas d'électro ménager, pas d'eau courante, pas de réseau électrique. On vit sommairement, et les enfants prennent leur part aux activités qui assurent la subsistance des familles. Cette pauvreté, le réalisateur nous le dit très subtilement, est une pauvreté qui se transmet de génération en génération. Par la symétrie de certains plans, sur les mains d'une aÏeule déformées par des années de labeur et celles d'une petite fille qui abîme les siennes en actionnant les rouages des appareils de filage, par les baskets trouées d'un jeune garçon qui ressemblent à celles d'un adulte qui effectue des travaux de terrassement, E. Pougolsky établit une filiation. Au travail, le regard des enfants est dur, déjà, celui de la jeune fileuse est vide, comme celui de la femme âgée et voutée au visage parcheminé. La peine, l'effort, la concetration au travail se lisent sur les visages des enfants. On ne sait rien de leur état d'esprit, le documentaire étant quasi muet de commentaires. La parole des enfants au travail n'est pas recueillie, et malgré l'aridité de la méthode, cela n'enlève rien à la force de conviction de ce qui est montré. De temps à autre, un morceau de musique vient habiller les images, les accompagner dans un tourbillon de plans plus rapides qui évoque l'oubli d'un âpre quotiqien et l'étourdissement  de la fête, durant laquelle les enfants se parent de masques, dansent et rient. Il n'y a pas que de l'accablement et une dénonciation en creux dans "Los Herederos", on y trouve aussi des fulgurances poétiques, en pointillés.

 

 

 

Los Herederos - Les enfants héritiers - Bande Annonce 

 

 

Le travail des enfants concerne presque 250 millions de garçons et de filles âgés de 5 à 17 ans dans le monde. Au Mexique, 3.5 millions d'enfants sont au travail (pour une population totale de 10 millions d'habitants) et 70% d'entre eux ne reçoivent aucun salaire pour le travail effectué (1) . Cela n'empêche pas leur scolarisation, qui n'est pourtant pas montrée à l'écran soit qu'elle soit considérée comme hors sujet, soit que le documentariste est choisi de nous laisser une part de travail à faire, mais vraisemblablement pas pour susciter la commisération du spectateur, on comprend rapidement que ce n'est pas le fond de commerce de notre documentariste.

 

 

A l'heure où la seule façon d'envisager le progrès pour l'humanité est imposé par les grandes puissances mondiales comme une véritable religion sous la forme du développement durable (ou soutenable), à coup de culpabilisation du chaland, "Los herederos" remet les pendules à l'heure et nous questionne fortement sur cette grille de lecture possible du développement futur des sociétés. En effet, dans ces espaces en marge de la mondialisation et de la financiarisation de l'économie, la déforestation est une question de survie avant d'être une question environnementale, l'agriculture fonctionne à l'énergie animale et humaine, et les déchets se récupèrent. Les problématiques de ces paysans ne cadrent pas avec celles du développement durable, et le mettent sur la touche. "Los Herederos" replace au centre ce que le développement durable, dans son instrumentalisation la plus malhonnête, a mis en option : la question sociale, celle des solidarités Nord/Sud, le progrès pour tous aujourd'hui et non le progrès pour demain réservé aux enfants de ceux qui, consentants ou à leurs corps défendnats, auront su distancer les autres.

 

 

 (1) Source "le Grand Journal", journal francophone du Mexique. N. Quirion, 12/06/2009

 

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