Samarra


Catégories: BD-Manga, Manga

Quelques BD sur nos étagères...

par Aug Email

Voici quelques BD qui traînent sur nos étagères depuis quelques temps ou qui viennent tout juste d'y arriver !

 

Les meilleurs ennemis : Une histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen Orient par Jean-Pierre Filiu & David B. (Futuropolis, 2011; Première partie 1783-1953)

 

Dans le flot des nouvelles qui nous proviennent du monde entier, il est parfois difficile d’y voir clair. Que ce soit pour comprendre les enjeux d’une crise lointaine ou pour maîtriser les évolutions, le journal télévisé ou même la presse écrite sont souvent loin d’être suffisants. Vous serez sans doute sceptique si je vous dis que la BD peut y contribuer… Et pourtant, elle offre la possibilité d’embrasser de vastes sujets, parfois brûlants. Il en est ainsi de l’ouvrage à quatre mains signé par Jean-Pierre Filiu et David B. Ce projet, de l'aveu même des deux auteurs, est né à Blois il y a quelques années, lors des Rendez-Vous de l'histoire organisés chaque année sur les bords de Loire. Les débats et conférences permettent à des historiens spécialistes de différentes périodes et régions d'échanger avec leurs pairs ainsi que des écrivains...et donc des dessinateurs de BD ! Le goût de David B. pour l'histoire n'est pas nouveau. L'un des tous premiers articles de ce blog était consacré à sa série Par les chemins noirs sur l'aventure de D'Annunzio à Fiume. Jean-Pierre Filiu est pour sa part un historien réputé de l'Islam et des relations internationales, notamment à Sciences-Po. [Ci-contre, les deux auteurs présentant la BD à Blois, octobre 2011;Photographie Aug]

 

 

Ils ont donc choisi de retracer les relations entre les Etats-Unis et le Moyen Orient en remontant assez loin dans le temps, dès la création des Etats-Unis. Ils commencent même par évoquer l'épopée de Gilgamesh, récit babylonien antérieur au XVIIème siècle... avant notre ère !  Mais c'est pour mieux parler du présent et de la Guerre en Irak, à l'heure où les dernières troupes américaines viennent de quitter le pays. Ils alternent les temporalités et les échelles. Le premier volume couvre ainsi un siècle et demi, du bombardement de la Régence de Tripoli par des expéditions américaines (deux siècles avant l'intervention de 2011...) au coup d’Etat orchestré par la CIA pour renverser Mossadegh en Iran en 1953. Mais à l’intérieur de ce temps long qui permet de montrer les tendances sur le long terme, les auteurs se penchent sur des évènements ponctuels qu’ils estiment importants ou révélateurs des caractéristiques de la politique américaine au Moyen-Orient. Ainsi de la rencontre en 1945 entre le Président Franklin Rossevelt et le roi Ibn Saoud qui scelle l'alliance garantissant au premier un approvisionnement en pétrole et à l'autre la garantie de la sécurité. L'épisode iranien de 1953 occupe une large place tant il constitue pour la CIA un cas d'école de sa capacité à intervenir de manière indirecte mais très efficace, notamment en finançant ceux qu'elle veut favoriser. Rappelons que le coup d'Etat qui a permis au Shah de s'accaparer le pouvoir a été encouragé par les Américains après que le Premier Ministre Mossadegh, de tendance progressiste, ait décidé de nationaliser l'industrie pétrolière, se mettant à dos les Britanniques et les Américains. Quant aux échelles, on passe sans difficulté (c’est le grand avantage de la BD…) des grandes idées des relations internationales (isolationnisme, unilatéralisme, réalisme,…) aux anecdotes les plus improbables : les fils Saoud voulant regarder des films peu recommandables à bord du Quincy en 1945, le Shah d’Iran montant sur une table pour discuter avec Kermit Roosevelt de la CIA....

 

Vous ne vous ennuierez donc pas en lisant ce premier tome. Les deux autres tomes qui couvrent les périodes les plus récentes devraient suivre si le succès est au rendez-vous. Nous les attendons avec impatience ! Voici un extrait qui parle de la naissance du terme de "Moyen Orient" dans le discours occidental.

 

 

 

AD La Nouvelle-Orléans après le déluge par Josh Neufeld (La Boîte à Bulles, 2011)

 

Josh Neufeld est un dessinateur de New York. En octobre 2005, il s'est porté volontaire pendant quelques semaines dans le Mississippi pour venir en aide aux victimes de l'ouragan Katrina qui venait de frapper le Golfe du Mexique. Il y a beaucoup discuté avec les réfugiés de la Nouvelle-Orléans de ce qu'ils avaient alors enduré. Il en a fait la base d'une BD, d'un "comic" au sens américain du terme. L'essentiel de son oeuvre n'est d'ailleurs pas une oeuvre de fiction mais relève du reportage BD voire du roman graphique. Son prochain travail (déjà publié en anglais) porte d'ailleurs sur Bahreïn). Ceux qui suivent Samarra connaissent notre intérêt pour la Nouvelle-Orléans. Je vous invite d'ailleurs à vous reporter à notre dossier sur le sujet pour en savoir plus sur l'histoire de la ville et l'ouragan Katrina.


L'auteur suit cinq personnages pour explorer cinq manières différentes de traverser l'épreuve terrible du passage du cyclone. Son usage de la couleur est intéressant dans une ville où la couleur de peau peut déterminer beaucoup de choses, à commencer par la vulnérabilité face aux aléas. Les images sont en effet saturées par une couleur qui domine chaque séquence : le cyclone, l'inondation, la vie après. Même si la réaction des autorités est abordée, c'est une histoire vue d'en bas qui nous est contée au travers de la lutte pour sauver ce qui peut l'être, la perte des repères habituels, la disparition des objets les plus chers, l'altération des capacités de jugement, la violence individuelle ou institutionnelle, la solidarité, l'absence de solidarité...

Le titre évoque d'ailleurs l'idée que ce fut pour beaucoup une "année zéro". A.D. en anglais signifie Anno Domini (Année du Seigneur), c'est l'équivalent de notre "après Jésus-Christ". (pour voir le blog de Josh Neufeld)

 

Voici un petit extrait issu de la version originale :

 

 

Une balle dans la tête par Corbeyran et Jef (Emmanuel Proust, 2009)

 

 La dernière BD dont je vous parle aujourd'hui a pour décor l'Irlande. Elle associe, ce qui n'est pas courant, le conflit nord-irlandais et les mythes les plus anciens de l'île. L'histoire met en scène des jeunes de l'IRA, luttant contre la présence britannique au début des années 1970. Le chef du groupe se fait tirer dessus lors d'une manifestation qui dégénère. Son frère est prêt à toutes les représailles. Pour éviter un bain de sang, l'un des membres du groupe décide de renouer avec des pratiques occultes traditionnelles pour identifier le tireur...

Il se rend donc régulièrement dans un tumulus qui ressemble fortement à celui de Newgrange qui ne se situe pas au Nord mais dans la République d'Irlande, tout près du site de la fameuse bataille de la Boyne (1690). Il s'agit d'un monument construit à l'époque néolithique (vers 3200 av. J.-C.). Sa pièce centrale est éclairée lors du solstice d'hiver. Le site est classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Le voici en photo suivi de deux extraits de la BD [photos Aug].

 

 

 

 

 

 

 

"Les chroniques de Jérusalem" de Guy Delisle.

par vservat Email

L'annonce de la parution de nouvelles chroniques de Guy Delisle est toujours synonyme de grande excitation (autant que quand approche le Tour de France pour Blot, à dire vrai). Ce dessinateur québéquois, issu du monde de l'animation, suit depuis plusieurs années sa compagne qui intervient aux 4 coins de la planète humanitaire en tant que volontaire pour l'ONG Médecins Sans Frontières. Après Shenzhen en Chine  et Pyongyang en Corée du Nord, vinrent en 2007 les "Chroniques Birmanes".

 

Cette année, Guy Delisle pose avec sa femme, son fils et sa fille, ses valises pour une année à Jérusalem-Est, partie arabe de la ville de tous les dangers. Et là l'excitation n'en est que décuplée car chacun, en se procurant cette dernière livraison, se demande comment cet auteur aussi truculent que clairvoyant dans ses façons de croquer des situations humanitaires et géopolitiques vives va s'en sortir avec Jérusalem. La réponse est : mieux que tout à fait bien, merci, c'est, sans doute, son meilleur volume à ce jour.

 

 

Guy Delisle parviendrait presque à nous faire croire qu'il est totalement naïf dans cette affaire, mais on sent qu'il a l'oeil et l'esprit aiguisés sur l'analyse de situations internationales tendues, voire inextricables, qu'il questionne de façon souvent inattendue. Il arrive aussi bien à rendre le dramatique de certaines situations (l'expulsion des arabes par les colons), que leur côté totalement suréalistes (le père de famille qui se promène armé de son fusil dans le dos au Zoo, tout en poussant son gamin dans son landau).

 

Capable en quelques pages de restituer l'insupportable tension des checkpoints ou des contrôles à l'aéroport, de saisir la paranoïa ambiante autour du Mur, ou de traduire l'absurdité de certaines situations nées des préjugés et de l'invasion du religieux dans l'espace public, Guy Delisle dépeint aussi toute la complexité et la variété du territoire dans lequel il séjourne. Animé d'une insatiable curiosité et d'une générosité évidente, il parvient aussi bien à s'infilter dans  Mea Shaerim, le quartier ultra orthodoxe de Jérusalem, qu'à Tel Aviv, capitale moderne et progressiste de l'état tout en nous promenant, comme un bon guide touristique dans tous les lieux saints de la ville, rendant compte de son épaisseur historique, sans se départir d'un humour salutaire face aux diverses tracasseries qui font le quotidien d'un territoire en tension permanente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soucieux de ne pas s'enfermer dans des schémas pré-établis il refait plusieurs fois le même parcours, (à Hébron par exemple, une fois avec les partisans des colons, l'autre fois avec d'ancien soldats qui devenus de l'organisation "Breaking The silence"), explore aussi bien  les traditions religieuses juives que les territoires palestiniens,  le tout avec quelques cartes rendues très lisibles en raison de leur simplification en croquis. A l'humanitaire et aux questionnements géopolitiques se mêle le quotidien d'un père de famille un peu débordé qui navigue assez facilement dans le milieu des expatriés, des ONG, ce qui insère des moments de légèreté dans ses chroniques. La partie centrale du livre s'arrête assez longuement sur l'opération "plomb durci" que l'auteur met en images. Lancée en décembre 2008 au motif de stopper les tirs de roquettes lancées depuis Gaza, elle consiste en une série de frappes aériennes menées par Tsahal (armée israëlienne) contre ce territoire enclavé au sud du pays qui se solde par 1400 morts. On comprend alors avec quelle rapidité les tensions peuvent s'exacerber et la situation s'envenimer en une escalade aussi incontrôlable qu'effrayante. 

 

 

 

 

En attendant la prochaine destination, faites un tour chez votre meilleur libraire et achetez lui un aller pour Jérusalem, façon chroniques de Guy Delisle, cela contribuera à renouveler passablement votre regard sur ces sacrés lieux.

 

 

 

Entretien avec Borris, l'auteur de Lutte majeure.

par blot Email


Pour prolonger la lecture du post de l'histgeobox consacré à la 7ème symphonie "Léningrad" en Ut majeur, de Chostakovitch, nous vous suggérons de lire la passionnante BD consacrée à l'histoire de cette symphonie : Céka et Borris, Lutte Majeure, Casterman (coll. Kstr), 2010.

 

Alors que le siège de la ville fait rage, Staline réclame la reformation de l'orchestre symphonique de Léningrad pour d'interpréter l'oeuvre que Chostakovitch vient d'achever. C'est à cet épisode un peu oublié que Borris et Céka s'intéressent dans leur remarquable Lutte majeure. L'ambiance graphique, sombre, témoigne admirablement des souffrances extrêmes endurées par la population civile, mais aussi des incroyables ressources qu'elle parvient à mobiliser dans sa résistance acharnée. L'intrigue de Céka, particulièrement prenante, nous fait dévorer d'une traite cette petite histoire humaine - celle de l'officier Vlakov et de la hautboïste Irina- qui s'insère avec bonheur dans la grande.

 

Nous avons posé quelques questions à Borris qui a eu la gentillesse de nous faire ces réponses éclairantes. Merci à lui.

 

 

1. Pouvez-vous revenir sur votre parcours personnel ?

 

Bac A3 option Arts plastiques, puis une maîtrise d’Arts plastiques à Paris I. J’ai commencé à dessiner des bandes dessinées courtes en 1999 pour le fanzine PLG puis dans des ouvrages collectifs aux éditions Petit-à-Petit. A partir de 2001, j’ai commencé à travailler comme illustrateur.


2. Qu'est-ce qui vous a décidé à consacrer un album au siège de Leningrad et à la 7ème Symphonie?

 

Le sujet vient de l’émission de radio « Là bas si j’y suis » diffusée sur France Inter en mai 2005 (rediffusion d’une émission de 1998).

La dernière rescapée des musiciens ayant donné ce concert symphonique à Leningrad pendant le blocus allemand témoignait au micro de Daniel Mermet et de Zoé Varier. Nous avons été très impressionnés à l’écoute de ce reportage qui utilise dans son montage des extraits sonores de la 7ème symphonie de Chostakovitch pour ponctuer une histoire incroyable, celle d’un orchestre composé de gens mourant de faim mais déterminés à résister jusqu’au bout au blocus.

L’envie de raconter ça en bande dessinée provient directement de l’émotion produite par ce témoignage. Quand je me suis dit que j’aimerais dessiner cette histoire, je ne savais même pas où se trouvait Leningrad et que cette ville s’appelait actuellement Saint-Pétersbourg.

 

3. Pourquoi avoir choisi de représenter les personnages sous les traits d'animaux?

 

Les lecteurs pensent souvent que le choix de ces animaux est symbolique. En fait non. Je dessine ces cochons anthropomorphes depuis longtemps, pour de tout autres sujets. Sur ce projet, j’ai essayé avec des humains mais cela ne fonctionnait pas. Cela manquait considérablement d’énergie et d’émotion… Cela donnait l’impression que l’on allait faire une énième BD historique sur un fait édifiant.

 

Le projet était autre. Nous voulions raconter l’histoire de la réalisation de ce concert en nous concentrant sur le courage immense de la population qui a donné vie à cette résistance civile.

Ce n’est donc pas l’histoire dans le sens d’une succession d’actes avérés que nous voulions faire passer mais plutôt ce qui relève pour nous du mythe dans cet acte collectif insensé. Nous n’avions d’ailleurs pas d’autre choix, nous ne sommes pas spécialistes de la période (nous ne sommes pas historiens) et nous ne parlons pas russe… Ce qui ne simplifie pas les recherches.

Le fait de dessiner des animaux nous a donc permis de nous libérer de l’historicité et de nous concentrer sur la fiction, l’émotion et le symbole que représente ce concert.

 

Qu’ils soient tous des cochons, russes ou allemands, permettait de ne pas en faire une fable mais de mettre tout le monde au même niveau, dans le même bourbier en réalité, afin qu’il n’y ait pas de hiérarchie mais juste une humanité en souffrance.

 

De cela découle un dernier avantage, cela permettait également, me semble-t-il, de mettre de la distance et de rendre moins violentes certaines réalités, comme celle du cannibalisme par exemple…


4. Vous mariez avec bonheur histoire et fiction. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre manière de travailler (sur quelles sources ?)

 

Céka s’est beaucoup documenté et a en particulier épluché « Les 900 jours, le siège de Leningrad » de Harrison E. Salisbury, un récit détaillé au jour le jour du blocus.

 

De mon côté, j’ai eu plusieurs fois de la chance dans les recherches iconographiques. Par exemple, la Maison des sciences de l’Homme a fait une exposition de photographies russes prises pendant le siège, ils avaient réalisé un site Internet très complet. Ces photos en noir et blanc ont pas mal conditionné le style graphique, très dense en noir.

Il y a également un film russe de 1957 sur le sujet, la Symphonie de Leningrad d’un réalisateur nommé Agranenko. Nous avions repéré cela sur Internet. Il n’y a qu’une copie du film en France, et le distributeur est à dix minutes de chez moi et a eu la gentillesse de nous prêter une cassette vidéo. Grâce à cela, je pense que les vues de la salle de la Philharmonie où s’est déroulé le concert sont assez proches de la réalité.

 

Pour répondre à votre question plus précisément, il n’y a aucune méthodologie de notre part. Les sources étaient multiples et tout compte fait assez désordonnées... Pour essayer de faire des parcours crédibles dans la ville, j’ai passé quelques journées sur Google Earth, armé de plans de Saint-Pétersbourg. J’avais également des photos prises par des russes sur place à qui j’ai pu faire quelques commandes, notamment pour la Maison de la radio dont je ne trouvais pas trace sur internet.

 

5. Pouvez-vous revenir sur votre collaboration avec Ceka ? Quels sont vos rôles respectifs ?

 

Céka est le scénariste de l’histoire. Nous nous sommes rencontrés lors de la réalisation d’une petite bande dessinée courte dans un ouvrage collectif chez Petit-à-Petit « Jules Verne en Bandes dessinées ».

Il avait envie depuis longtemps de travailler sur la période du Blocus de Leningrad car il avait vu un reportage télévisé qui l’avait beaucoup marqué. Je crois que l’idée de mettre en image la route du lac Ladoga l’intéressait fortement.

Pour Lutte Majeure, il m’a envoyé le scénario découpé au fur et à mesure en 4 parties (si mon souvenir est bon). Je dessinais et faisais les recherches visuelles au fur et à mesure également.

 

6. Enfin quels sont vos projets ?

 

Pour l’instant pas de projet signé en bande dessinée, je gagne ma vie en faisant de l’illustration. J’apprends à faire du scénario et développe dans un blog, sous forme de strips, la vie d’un cochon assis sur un hippopotame, perdus dans la Brie. (Hippolyte et Jérémie).

 

 

Liens:

- Le site de Borris.

- Bar à BD.

- Céka revient sur la symphonie de Chostakovitch.


"L'art de voler" d'A. Altarriba, la fin des illusions.

par vservat Email

"L’art de voler" est un roman graphique qui retrace la vie du père d’A. Altarriba et par la même occasion un morceau de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe au XXème siècle.
 
De la guerre civile à la résistance : un destin happé par l’histoire.
 
De nos jours, dans une maison de retraite, un vieil homme de 90 ans, échappant à la surveillance du personnel s’élance par la fenêtre et se suicide. Cet homme c’est Antonio Altarriba et sa vie a épousé l’histoire tourmentée de l’Europe au siècle dernier. Il est né à son début, à Penaflor, bourg reculé d’Aragon où la faim des terres pousse des paysans bourrus et mal dégrossis à élever des murs. Trop étouffant pour Antonio, qui mal aimé de ses parents, fuit vers la grande ville la plus proche : Saragosse. Fasciné par les automobiles, il apprend seul à les conduire.
 
Ses rêves d’un avenir vrombissant sont toutefois rapidement engloutis dans le chaos de la guerre civile qui suit l’établissement de la deuxième république espagnole et le gouvernement du Front Populaire lorsque le général Franco et ses phalanges débarquent au sud de l’Espagne et affrontent les républicains. Antonio fuit l’armée et rejoint les combattants anarchistes de la CNT au front. Avec l’avancée de la guerre civile et la déroute des républicains, il est exilé en France prenant part à cet exode massif de la Retirada. Il est donc de ceux qui connaissent les camps d’internement pour les réfugiés espagnols du sud de la France (Saint Cyprien dans son cas). A la guerre civile succède la guerre mondiale. Réfugié dans une famille en Creuse, il entre en résistance et rejoint Marseille la guerre finie. Dans ces temps incertains de l’immédiate après guerre, il trafique du charbon avec un ancien camarade. Peu satisfait des perspectives qui s’ouvrent à lui, il décide de rentrer au pays.
 
Une image de la Retirada : réfugiés fuyant la
guerre et passant le col du Perthus, début 1939.
 
 
 
Des idéaux au pragmatisme : une vie broyée.
 
Rentrer c’est accepter de mourrir un peu. Oubliées les alliances de plomb fondues dans le métal d’une balle et réparties entre ses compagnons de combat anarchistes, et couber l’échine devant l’ancien ennemi : le franquiste. C’est aussi accepter de travailler avec des verreux, faute de mieux et mettre un mouchoir sur ce pour quoi, plus jeune, on a vibrer et pris les armes. 
 
Le marriage pourrait constituer un nouveau départ. Mais l’épouse devenue mère, se plonge dans la bigotterie et la vie de couple devient ainsi une nouvelle prison de l’âme.  La paternité apporte bien à Antonio quelques joies furtives lorsqu’il consent enfin à confisquer à sa femme une part de l’éducation de son fils. Cependant, le temps passant, le face à face entre les deux époux devient insupportable et Antonio libère son fils du poids de sa vieilesse : il intègre une maison de retraite. Ultime enfermement, ultimes souffrances, ultimes pertes de repères (à l’image d’un pays qui doit se réadapter à la démocratie) et longue dépression jusqu’à cette libération qui sera définitive et qui nous ramène au départ de son histoire.
 
 
 
 
 

Trois lectures pour une même réussite.
 

 

On peut lire ce roman graphique de trois façons différentes, superposables et toutes satisfaisantes. 
 
Premièrement , cela va un peu de soi ici, on peut en goûter la trame historique. En particulier sur les deux  premiers chapitres, qui s’étirent de la Deuxième république espagnole à la fin du deuxième conflit mondial, Altarriba et son camparse Kim, au dessin, restituent avec précision des moments marquants, douloureux, mais aussi portés par de sincères engagements, de l’histoire de l’Espagne. Bien qu’ils soient engloutis dans le chaos des guerres successives, cela permet au lecteur de se replonger dans des enjeux moins "valorisés" (et pour cause) de l’histoire des Espagnols dans ce premier XXème siècle, en tous cas de ce côté des Pyrénées : c’est le cas en particulier de la Retirada, cet exil terrible des civils espagnols fuyant la guerre et le franquisme à qui la France offrit généreusement des camps d’internement honteux dans les provinces frontalières (actuelles pyrénées orientales ou Ariège par exemple). C’est aussi l’occasion de rappeler que l’histoire n’est jamais linéaire et manichéenne, que parmi les républicains il y eut de fortes dissensions entre communistes et anarchistes, et que certains combattants issus de leurs rangs se sont transformés en parfait franquistes ensuite, faisant bouger effrontement les lignes des stéréotypes.
 
On peut aussi, en se documentant un peu (1) si necessaire, essayer de mesurer ce que ce récit imagé peut avoir comme écho dans l’Espagne d’aujourd’hui. Couvert de récompenses, et auréolé d’un succès important, "L’art de voler" rend compte, par cette jauge, d’une des grandes préoccupations actuelles de l’Espagne qui reste la gestion de l’après franquisme, celle de la mémoire, et de la reconnaissance des victimes. La loi d’amnestie des crimes franquistes votée en 1977 a été secouée par l’adoption en 2007 de la loi dite "de la mémoire historique" permettant aux descendants des victimes d’entreprendre des recherches. C’est à partir de cette loi que les fosses communes où étaient entassées les victimes du franquisme ont été ouvertes, et que s’est déchainée la polémique autour des démarches entreprises par le juge Garzon. Celui-ci s’appuyant sur le principe de "compétence universelle" qui permet de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité quelle que soit leur nationalité ou celle de leurs victimes (arrêt du 5/10/2005 du tribunal constitutionnel) entendait s’en servir pour juger les crimes et criminels  franquistes. Alors que les fosses  s’ouvraient (dont celle du poète martyr F. Garcia Lorca) et que la figure du petit fils de républicain envahissait l’espace public espagnol, les démarches du juge Garzon ouvraient la boîte de Pandore en Espagne pour les familles de combattants ou de victimes du franquisme qui n’avaient jusqu’alors jamais obtenu droit de cité ou réparation. Il n’est pas ininteressant donc, de parcourrir "L’art de voler" avec cette grille de lecture à l’esprit, même si ce n’est pas totalement le coeur du sujet, cette thématique est présente en creux.
 
Fosse commune de Monte de la Andaya près de Burgos,
ouverte en 2006 à la demande de l’ARMH (association pour
la Récupération de la Mémoire Hsitorique) contenant les 
corps de 70 républicains fusillés par les franquistes en aout
et septembre 36. 
 
En dernier lieu, on peut aussi prendre "L’art de voler" comme le témoignage à deux voies amalgamées (celle du père, celle du fils) rendant compte de la vie d’un homme dont les illusions vont exploser au contact de l’histoire, que ses choix plus ou moins contraints et lucides vont conduire à une lente extinction, bien plus morale que physique, ravageant les fondements même de sa vie. Réflexion sur une vie tourmentée et sur les relations qui en ont découlé, sur les rendez vous manqués avec un fils investi d’une tâche insurmontable qui trouve finalement une rédemption ou une absolution en nous livrant la vie de son père telle qu’il l’a ressentie et comprise, aidé par un dessinateur dont les métaphores graphiques sont puissantes et porteuses.
 
(1) Sur ce thème et ses enjeux je vous renvoie aux articles de Mari Carmen Rodriguez aux adresses suivantes :
 
 
 
 Merci à Céline de m’avoir conseillé et prêter ce roman graphique. 
 
 

Pyongyang en BD, Guy Delisle au royame d'Ubu

par died Email

 

Guy Delisle est un dessinateur/animateur québecois de grand talent http://www.guydelisle.com/  (voir en particulier ces carnets de croquis). Il a publié une série d'albums remarqués sur des pays dans lesquels il s'est rendu pour son travail. Shenzhen, la Birmanie et Pyongyang.



Animateur, la mondialisation et les délocalisations du travail l'ont amené à se rendre par exemple en Corée du Nord. Il a décidé de rédiger une chronique drôle de ces observations lors de son séjour. On peut dire qu'il appartient à ce nouveau courant de la BD, le BD-journalisme à l'instar de Joe Sacco par exemple. 
D'ailleurs Delisle a passé une année à Jérusalem et il en a fait une chronique sur un blog, peut-être que ce séjour donnera également lieu à un nouvel opus de sa série....de reportage ? Sur le blog, on voit de chouettes croquis sur le mur qui sépare la Palestine d'Israël.... http://www.guydelisle.com/WordPress/?paged=2 
 
POur revenir à Pyongyang, on suit le personnage dans sa vie quotidienne, dans ses pensées, ses divagations parfois. On s'attache à cette espièglerie dans un contexte anachronique.....celui d'un système totalitaire de type stalinien. On a le sentiment de faire une voyage dans l'espace mais aussi dans le temps, les années 30 ou 50 !
 
                                               Divagations et quotidiens !
 
Le personnage multiplie les références et les clins d'oeil........ Il franchit la douane avec le roman 1984 (de George Orwell)....et tente de le faire lire à son traducteur. Car, en effet, très rapidement, on constate que Guy n'est pas libre. Il est constamment accompagné de son chauffeur et de son traducteur. Comme tout bon occidental libre, il  tente à plusieurs reprises de déjouer leur surveillance pour errer librement dans Pyongyang. 
 
 
 Mais il est sans cesse rattraper ....Le lendemain, on lui fait la morale et surtout on sait où il s'est rendu grâce à la grande capacité de surveillance du régime.
Toujours dans le registre des allusions, Guy évoque la série culte des années 60 avec Patrick Mac Gohann qui incarné, Numéro 6 qui était enfermé dans une île et ne pouvait s'en échapper sans être repris par une masse blanche informe.....
 
 
 
Cet album assez dense permet à Guy Deslile de multiplier les exemples qui, accumulés nous donnent une bonne idée de la vie quotidienne dans ce régime hors du temps. 
Il multiplie les allusions aux différentes pénuries auxquelles sont confrontés les Coréens du Nord.......d'abord les coupures d'électricité....les bâtiments sont rarement éclairés, dans les musées qu'il visite, on allume les salles au moment de son passage et on les ré-éteint aussi vite. Les grands magasins sont vides ou manque affreusement de choix. Les restaurants n°1,2 ou 3 proposent la même carte et sont généralement vides... car réservés seulement aux étrangers. 
Il en profite aussi pour expliquer comment l'aide alimentaire a été détourné par la bureaucratie du régime et que beaucoup d'ONG ont décidé de quitter le pays. 
 
 
Mais bien sûr, le plus drôle (et inquiétant à la fois), le plus anachronique c'est le culte de la personnalité organisé autour de Kim Il Sung et de son fils Kim Jong Il. Tout étranger arrivant dans la capitale doit par exemple, se prosterner devant l'énorme statue.....
 
 
 
Et puis, les portraits de ces maîtres de la pensée s'immiscent partout.....La propagande nazie + la propagande stalinienne n'arrivent pas à la cheville de ce régime !
 

Dans cette planche, Deslile s'amuse un peu à la manière de Windsor Mac Cay dans Little Nemo. 
Mais surtout, on apprend que l'idéologie sous-jacente à ce royaume d'Ubu se nomme le Juché. Il s'interroge aussi sur l'adhésion des masses. Dans quelle mesure croient-elles aux discours et à ce qu'on les oblige de dire ? Il laisse planer le doute parfois et  c'est inquiétant !
 
 
 
Outre le culte de la personnalité, Deslile souligne l'embrigadement de la société. La jeunesse est sans cesse occupée à défiler....ou à préparer les prochains défilés... 
 
 
 
Enfin, Deslile souligne la paranoïa entretenue artificiellement par le régime....la construction d'abris atomiques, une sur-militarisation....l'organisation de la haine orchestrée contre les EU et son allié la Corée du Sud. Il aborde également la question de la réunification....et là encore, il manie la dérision et la drôlerie pour montrer aussi l'impossibilité de discuter sérieusement avec son traducteur.
 
 
 Je terminerai en vous conseillant de lire cette BD qui brosse un portrait sans concession de ce régime et multiplie les détails édifiants comme par exemple la politique eugéniste que mène l.....les camps de prisonnier, les procès....dont le petit jeu que nous soumet l'auteur nous rappelle bien sûr les célèbres procès staliniens. 
 
 
 
 


Et en citant encore Deslile : "C'est pas pour dire mais la Corée du Nord, c'est pas très reggae comme pays".  C'est sûr !!!



Aller plus loin : une version roman-photo.....est publiée aussi...intéressante car on y confronte les photos et les dessins.


Jean-Christophe Diedrich

 

Traits Résistants : l'exposition.

par vservat Email

En mars dernier, Xavier Aumage, archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne nous accordait deux entretiens retranscrits sur Samarra. Il avait alors coiffé une deuxième casquette, celle de commissaire de l'exposition intitulée "Traits Résistants", organisée par le CHRD (1) de Lyon.
 
Il nous avait, à cette occasion, expliqué comment le travail de l'archiviste avait rencontré celui des créateurs de BD pour donner naissance à une nouvelle série intitulée "Résitances" et un one shot mettant à contribution plusieurs auteurs "Vivre libre ou mourir" (à paraître).
 
Ces entretiens nous avaient aussi permis de découvrir comment de la fin de la guerre à nos jours la BD s'était saisie du sujet de la Résistance.
 
Ils constituaient une mise en bouche alléchante ; la visite de l'exposition confirme le travail passionnant et très riche effectué autour du thème retenu.
 
 
 
 
La visite guidée est sur l'histgeoblog.

Dernière carte postale du Japon de Florent Chavouet : Manabé Shima.

par vservat Email

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
F. Chavouet, Manabé Shima.
 
 
 
La parution de ce deuxième volume de Florent Chavouet est porteuse d'une bien mauvaise nouvelle : il quitte le Japon. Après avoir croqué Tokyo du haut de sa chaise pliante dans l'incomparable "Tokyo Sanpo", il se met en quête, pour nous faire partager ses derniers mois au Japon, d'une destination insulaire "petite par la taile et le nombre de ses habitants, et isolée mais ncore accessible". Adieu la mégalopole et les koban tokyoïtes, bonjour Manabé Shima, caillou de 1,49 km² de la préfecture d'Okoyama, dans la mer de Seto. Inutile de vous faire des cheveux blancs si vous ne situez pas car, d'une part, Florent Chavouet est un as de la cartographie (si bien qu'il nous gratifie d'une carte de l'île élaborée par ses soins et détachable en fin de volume) , et, d'autre part, une foisla dernière page tournée, cette petite île n'aura plus aucun secret pour vous. En effet, "Manabé Chiba" est une sorte de guide touritisque, humoristique et coloré de cette minuscule île japonaise.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A voir à Manabé Shima :
 
Si vous décidez de vous embarquer avec Florent Chavouet pour Manabé Shima, il faudra consentir à vous arrêter dans les hauts lieux de l'île.
 
 
On commencera par le bar piégé d'Ikkyu San, grand amateur de Shôshû, dans lequel vous pouvez prendre un abonnement quotidien, hebdomadaire ou mensuel. Attention, si vous ne vous asseyez pas au bon endroit, vous pourriez bien en resortir après la fonte des glaces. Si jamais vous ne trouvez pas Ikkyu San dans son bar, il y a quelques chances de le rencontrer au temple, en maître de cérémonie "distribuant du Dieu" dans un équilibre précaire (rapport à son alcoolémie).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Florent Chavouet, Manabé Shima.
 
 
Sur Manabé Shima, le port est, bien évidemment,  un lieu stratégique. Il faudra, par conséquent, faire un arrêt au Kaisôten d'Atsumi, mère de 5 enfants et tenancière du lieu. Ce faisant, vous en profiterez  pour passer vous coups de fil car c'est là que se situe le seul téléphone de l'île.
 
 
Aucune chance que vous manquiez le gori-gori, surtout les soirs de fête, ce sera d'ailleurs peut être l'occasion de participer à un somptueux barbecue tout en torturant un tako innocent mais sûrement délicieux cuit de cette façon.
 
 
Ne partez pas de l'île sans faire quelques lichés romantiques devant un spot labu-labu.
 
 
 
A faire sur Manabé Shima :
 
 
Impossible de s'ennuyer sur ce caillou !  
 
 
Tout un éventail d'activités sont à votre disposition :
 
 
- s'exercer à la pêche au crabe ou au tako, ou au fugu, ou encore à toute une série d'autres poissons aux noms aussi mystérieux qu'évocateurs. A déguster accompagnés de légumes locaux cultivés en toute quiétude grâce à diverses sortes d'épouvantails.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
F. Chavouet, Manabé Shima, pêche au crabe.
 
 
 
- étudier les moyens de transports locaux et leur customisation : la mini-car (le "chaînon manquant entre la tondeuse à gazon et l'automobile"), la mamie mobile qui présente de grandes possibilités en matière de tuning, le vélo de Mr Technologie, ou le pick up d'Ikkuya San.
 
 
 
- observer les techniques de combat et les conquêtes territoriales des différents gangs de l'île : celui du caïd, ou celui des Hippies. Parfois des luttes hautement stratégiques s'engagent pour la simple possession d'un trou dans le mur nécessitant la maîtrise de techniques de combat affûtées.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
F. Chavouet, Manabé Shima, questions géopolitiques.
 
 
- participer aux festivités de l'île : les hana-Bi forcément nocturnes, une représentation de kagura, une tentativede capture d'umibotaru.
 
 
Si vous vous y perdez un peu dans tout ça, pas de panique un lexique est fourni à la fin pour y voir plus clair. En outre si vous bouquinez manabé Shima sur la plage, un cahier de jeu est fourni est habilement dissimulé à l'intérieur. 
 
 
 
C'est donc une excursion en immersion complète à laquelle nous convie l'auteur. Mais par delà l'exotisme et le ton un peu moqueur (mais souvent très tendre) qu'il emploie, c'est avant tout pour les merveilleuses compositions graphiques de Chavouet qu'on souhaite rester et retourner sur son île japonaise. Dans une explosion de couleurs franches et toniques, il arrive par l'acuité de son regard et la restitution d'une foule de détails, à rendre très proche l'univers de l'île et de ses habitants y compris les plus encombrants et sans gêne. Et quand il repart au bout de 2 mois de Manabé Shima, on regrette que le séjour ait été si court. 
 
 
 
Vivement le prochain carnet de voyage car Florent Chavouet, on vet bie le suivre au bout du monde.
 
Pour suivre Florent Chavouet et déguster de savoureux sushis plusieurs adresses rendez vous sur son site  ou sur son blog
 

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