Samarra


Catégorie: Films

Le musée Carnavalet fait revivre le peuple de Paris au XIX siècle.

par vservat Email

Alors que l’histoire sociale est devenue le parent pauvre des programmes scolaires proposer une exposition sur le peuple de Paris au XIX siècle peut paraître un pari risqué. Il est pourtant tenu de fort belle façon par le le musée Carnavalet qui ne désemplit pas et qui nous confirme, si besoin en était que l’histoire sociale nous parle, et que les anonymes, qu’on les aborde individuellement ou collectivement, nous disent beaucoup du passé mais aussi de nous-mêmes, aujourd’hui.

 

Une tentative de définition :

 

Alors qu’il surgit en histoire dans le récit de Michelet le peuple reste un objet d’étude difficile à cerner, aux contours mouvants, aux visages multiples, et on apprécie que l’exposition s’ouvre par une tentative de définition. Aux deux extrêmités du grand écart qui en donne à un bout une image d’épinal pittoresque et à l’autre celle d’une populace dangereuse et vulgaire, quelques critères fédérateurs sont retenus pour définir le « peuple » : des travailleurs manuels, une faible éducation et des revenus modestes. C’est à partir de cette défintition que nous embarquons pour un voyage à travers le long XIX siècle de la Révolution Française à la Première Guerre Mondiale.

 

 

 

Un peuple en mouvement :

Le peuple de Paris au cours de ce long XIX siècle est affecté et accompagne de profondes mutations. En effet, du fait de la croissance démographique la population de la capitale s’accroit considérablement passant de 500 000 habitants en 1801 à 4 millions d'habitants en 1900. Cette montée en nombre est essentiellement dûe à l’apport de l’exode rural. Paris attire donc une population masculine dans la fleur de l’age, susceptible de vendre sa force de travail dans la capitale. Même si  les migrations ne sont que saisonnières, laissant certaines régions aux mains des femmes devenues temporairement célibataires, le mouvement de fond de croissance de la population urbaine est en marche. L’adage selon lequel le parisien est avant tout un provincial déraciné est déjà tout à fait valide à l’époque !

 

Le peuple de Paris est également contraint de s’adapter et de se déplacer au gré des tranformations de l’espace parisien. Celui-ci est en complète reconfiguration sous les effets cumulés de l’industrialisation, de l’arrivée du chemin de fer mais aussi des grands travaux voulus par le baron Haussmann. Les quartiers centraux les plus populaires sont rénovés, l’ancienne enceinte des fermiers généraux devient caduque, Paris étouffe sous la pression démographique. L’enceinte Thiers va en constituer les nouvelles limites. Autour de celle-ci se développe la zone, territoire à l’urbanisation mal contrôlée, qui accueille les déplacés du centre, entâchée par sa mauvaise réputation.

 

 

 

[source Wikipedia]

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin le Paris du XIX siècle n’est pas encore totalement le Paris ouvrier. C’est encore la ville  des petits métiers, ceux des ambulants, des journaliers, qui forment un main d’eouvre souple aux activités des plus variées : porteur d’eau (ci-contre), marchand de coco, cette eau de réglisse rafraichissante, mais aussi vitrier, fort des Halles, égoutier, balayeur de rue. Certains travaillent à la capitale de façon saisonnière et se spécialisent par région : des maçons creusois aux ramoneurs savoyards, toute une panoplie de professions est présente dans la capitale, même si certains secteurs dominent (comme celui du bâtiment avec ses tailleurs de pierre, ses charpentiers et surtout ses habitudes d’embauche corporatistes que la loi le Chapelier ne brisera que difficilement). Il y a aussi cette foule de domestiques dont une des figures emblématiques est la bonne, à qui l’on réserve l’escalier « honteux » des immeubles.

Des hommes au travail donc, en nombre, mais aussi des femmes qui se spécialisent dans les métiers du textile et de linge : modistes, repasseuses, lingères dont la nature des activités se modifie avec l’emprise des exigences de la fabrication à la pièce dans le cadre de la révolution industrielle.

 

Dans l’intimité du peuple de Paris :

L’exposition, s’appuyant notamment sur les travaux de Georges Vigarello, nous propose de pénétrer dans l’intimité du peuple de Paris. Y sont présentés à la fois ses habitudes et codes vestimentaires, mais aussi l’étude de ses postures (les manches retroussées et le torse nu sont des signes d’appartenance au monde du peuple de la capitale qui aime à montrer sa force physique),  de ses manières parfois groosières à l’image de celles de la « poissarde » (ci-contre, mains sur les hanches), l’évolution de son hygiène corporelle ou son goût très spécifique pour le tatouage.

 

 

 

 

Nous suivons le peuple de Paris dans ses logements souvent caractérisés par ce qu’on appelle la misère domiciliaire : des garnis dans lesquels règne la promiscuité, aux logements ateliers qui mêlent activité professionnelle et vie familiale dans un espace unique, souvent étriqué et malsain, en passant par les taudis, foyers à tuberculose, le logement est bien un des points noirs de la vie du peuple de Paris.

Ce peuple besogneux nous est aussi présenté dans ces moments de loisirs dont le cabaret est le point de ralliement du moins pour les hommes. On s’y retrouve pour jouer aux cartes, fumer la pipe et boire de l’absinthe. Une trilogie qui nous est familière. Il y a aussi les promenades du dimanche sur les Champs-Elysées, la pêche aux abords du Pont Neuf, le théatre et le spectacle de rue, la fête foraine. La vie du peupleparisien n’est donc pas que misère et labeur et comporte quelques compensations que l’exposition décline dans toute leur variété.

 

 

 

 

 

 

[Daumier, croquis pris au théatre, 1864]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Classes laborieuses, classes dangereuses :

L’exposition ne délaisse pas pour autant les figures fantasmées et violentes du peuple de Paris. Son apparition dans l’histoire reste associée à la période révolutionnaire et pour partie aux sans-culotte qui en sont l’incarnation la plus galvaudée. De ces classes dangereuses qui dressent des barricades à plusieurs reprises dans les rues de la capitale au cours de ce long XIX siècle, et dont la cosncience de classe est en formation sont extraites quelques figures emblématiques qui catalysent les peurs et par contre coup, les volontés de contrôle ou de repression du reste de la société : parmi elles le tsigane, figure de l’étranger, le gamin de Paris, les Apaches qui sèment la pagaille en bandes organisées au tournant du siècle ou encore les anarchistes. On peut constater que le goût conjugué du public et de la presse pourles hauts faits des malfrats permet déjà d’alimenter allègrement les rubriques faits divers des journaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au milieu du bruit et de la fureur du peuple, certains font le pari d’en extraire ou de fabriquer des « bons pauvres ». De l’hospice au livret ouvrier en passant par le développement de la prophylaxie morale sont autant d’indicateurs identifiés comme des moyens de remettre les brebis égarées dans le droit chemin. L’Eglise tente également un retour en force sur le contrôle des consciences et de la vie familiale en dépit du développement d’un anticléricalisme de plus en plus affirmé.

 

 

Des guinguettes aux barricades, voici donc une passionnante exposition sur le peuple de Pairs qui s’accompagne d’un catalogue qui est une mise au point scientifique remarquable avec des contributions aussi prestigieuses que pointues de G. Vigarello, F. Jarrige, N. Jacobwicz ou D. Kalifa.

Une recommandation pour finir : y aller le matin de préférence à l’ouverture pour en profiter pleinement, ne pas souffrir de la foule et faire la queue, l’exposition rencontrant un grand succès.

The Hour, la série sur l'Angleterre des années 50

par died Email

 

 

Il ne faut plus s'étonner aujourd'hui, les séries TV sont devenues en une décennie un genre cinématographique à part entière....où les scénaristes mettent en place dans la longueur des personnages complexes et des intrigues haletantes. The Hour est l'exemple de la série réussie.

Bien plus encore, elle est une série estampillée "qualité supérieure" et "appellation d'origine contrôlée"production BBC à consommer sans modération. Cela tombe bien, il n'y a que 6 épisodes pour cette première saison. Aussi a-t-elle tout de suite attiré mon attention. Non seulement parce qu'elle a l'originalité de nous emmener dans une époque peu explorée par les séries mais parce que la photographie est soignée.

En un clin d'oeil, les décors, les costumes nous plongent dans ll'Angleterre du début de la Guerre froide avec un rare sens du détail (voir les illustrations).   L'histoire nous conduit successivement dans les rues de Londres, les appartements au confort limité ou dans un manoir de l'aristocratie britannique. Mais l'essentiel de l'intrigue se déroule  dans les bureaux et les studios de la BBC.  Le décor s'inscrit plus largement dans une toile de fond historique, l'affaire du canal de Suez en octobre-nov 1956 et la répression soviétique en Hongrie. 

Deux jeunes journalistes se voient confier une nouvelle émission d'information à la BBC. Bel Rowley (Romola Garaï qui a déjà tourné pour les plus grands : Woody Allen, Kenneth Branagh ou François Ozon) est la principale héroïne et  vient de se voir attribuer le poste, très convoité de productrice de l'émission : ce qui est assez rare pour un époque plus marquée encore qu'aujourd'hui par la mysoginie. Jeune mais aussi jolie, elle entraîne dans son aventure son camarade, Dominic West qui est de la trempe des journalistes incorruptibles qui ne lâchent jamais leur enquête contre vents et marées : un vrai pitbull (tout le contraire de Claire Chazal) qui cherche la vérité sur une sombre histoire. Mais revenons à l'émission !

 

The Hour diffusée à la BBC semble jouer sur la nouveauté. Son présentateur, un bellâtre séducteur, ambitieux peine à trouver ses marques mais il emballe quand même la belle productrice. The Hour rencontre alors le succès tant espérer car l'émission sait  parler d'actualité tout en essayant (sans jamais y arriver complètement) de s'extraire de la  contrainte de la censure du pouvoir politique....C'est là tout l'intérêt de la série : comment les démocraties (déjà anciennes) gèrent la liberté de l'information à la télévision dans les années 50 ?  A l'instar du Ministère de l'information dans la France gaullienne, les Britanniques de la BBC doivent aussi apprendre à composer avec les maîtres censeurs qui traînent dans les couloirs et les bureaux de la BBC.

Enfin, il y a une enquête policière :  des morts, des assassinats.....et un truc plus grave qui rime avec espionnage. Mais je n'en dis pas plus !

 

Un article dans un autre blog compare cette série à Mad Men, il y a des liens, c'est sûr mais pas tant que cela. Et comme dans Mad Men, le générique est extraordinairement réussi.

Enfin, voici la bande annonce sur la BBC two !

 

 

 

Jean-Christophe Diedrich

 

"Exhibitions, l’invention du sauvage" au Musée du quai Branly.

par vservat Email

Rendre compte de 5 siècles de regards posés sur « l’autre » par des yeux européens (du continent ou installés Outre Atlantique), tel est le pari de l’exposition « Exhibitions, l’invention du sauvage », présentée depuis quelques jours et jus'au mois de juin, au Musée du Quai Branly. De l’altérité importée des terres découvertes au XVème siècle sur les rivages et dans les cours du vieux continent, aux zoos humains du XIX siècle finissant, c’est dans ce « théâtre du monde» que  se jouent aussi bien une mise en spectacle de la différence, qu’une volonté d’adosser la domination blanche à des théories « scientifiques » afin de mieux en délivrer une propagande légitimante.

 

En faisant une belle place à l’enchainement des regards portés sur l’autre, (monstruosité, sauvagerie, animalité, exotisme) l’exposition nous aide aussi bien à comprendre le monde d’hier que celui d’aujourd’hui, reprenant à leur source les préjugés et idées  racistes. Elle nous aide à saisir comment, par le biais du divertissement et du spectacle notamment, s’est construite, en 5 siècles, une image infériorisée et dégradée de l’autre d’autant plus acceptable qu’elle s’est introduite en douceur dans les consciences collectives.

Placée sous la tutelle de Lilian Thuram, commissaire de l’exposition, « Exhibitions » donne à voir à travers un nombre colossal de documents certains aspects du travail mené notamment au sein du laboratoire de recherche Achac (1) par Pascal Blanchard et ses équipes depuis 1989.

 

 

Puisqu’elle s’attache à nous faire découvrir le « théâtre du monde » dans lequel l’autre est mise en scène, l’exposition propose un parcours en 4 actes à la dramaturgie d’une inégale intensité mais présente de bout en bout. Elle se fixe également pour but de redonner une identité, une humanité à toutes ces personnes, hommes, femmes et enfants, qui furent utilisées de façon dégradante et exploitées pour mieux légitimer la puissance de cette partie du monde dans laquelle perdurentjusqu'à aujourd’hui des stéréotypes et des schémas de pensée datant de l’époque des « Exhibitions ».

 

Au cours de l’acte 1 intitulé « La découverte de l’autre : rapporter, collectionner, montrer », nous naviguons essentiellement dans les cours européennes du XV° au XVIII° siècle. Là sont « montrées » des personnes ramenées sur les rives du vieux continent par les explorateurs de retour de leurs expéditions autour du monde. Il en va ainsi des 4 Inuits du Groenland exhibés à la cour de Frédéric III de Prusse en 1664 ou d’Omai, originaire du Pacifique qui suscite l’engouement des anglais et satisfait leur soif d’exotisme (il sera reconduit sur ses terres natales par Cook en 1784). Au cours de cette période, en Europe, il y a également un attrait certain pour les « curiosités » qu’elles soient des objets exotiques collectionnés dans un cabinet ou qu’elles s’incarnent en des individus présentant des caractères extraordinaires. Il en va ainsi d’Antonietta Goncalves, affublée d’une pilosité envahissante sur le visage ou de Madeleine de la Martinique qui souffre, pour sa part, de dépigmentation. 

 



"Groenlandais" Thiob, Cabelou, Gunelle et Sigio. Attribué à S. Von Hager 1654.

[photo@vservat]







 

 

 

 

De la fin du XVIII° siècle au début du XIX° siècle, on voit s’opérer un glissement dans l’appréhension de l’altérité. Saartjie Baartman, que l’on connait désormais sous le nom de « la vénus noire », en est emblématique. Cette jeune Bochimane arrachée à ses parents et son pays à l’âge de 19 ans, suscite à la fois l’intérêt des européens pour son fessier proéminent (la « vénus noire » est en effet stéatopyge) mais aussi celui de scientifiques, en particulier de l’équipe du muséum d’histoire naturelle de Paris, qui l’étudie de son vivant, puis réalise des moulages de son corps et conserve certains de ses organes dans le formol.

 

 

 

Le céphalomètre de Dumoutier, 1842. (à gauche)

 

 

L'"Histoire naturelle du genre humain" de J-J Virey, 1801. (à droite)

 

 

[Photos@vservat]


 
 
 
 
 
 
 
 


 
 

Voici venu le temps de passer à l’acte 2 « Monstres et exotiques : observer, classer, hiérarchiser » dans lequel les scientifiques élaborent un discours sur la hiérarchie des races qui vient conforter les représentations sur la prétendue infériorité des non-européens.  A cette même époque, les « monstruosités » jusqu’alors souvent exposées à des groupes sociaux limités, se popularisent. Partout en Europe, et la vénus Hottentote, en est encore une fois un exemple représentatif (2), sont donnés à voir des spectacles mettant en scène des « freaks ». Londres en est la capitale, mais Paris ou d’autres grandes villes du continent participent à cette mondialisation de l’entertainment. Aux Etats-Unis, le cirque Barnum propose également ce type de « divertissements » dans lequel l’exposition  d’indigènes est, en fait, un sous genre. On y montre bien sûr, des personnes atteintes d’infirmités ou de particulairtés (géants, nains, siamois etc), mais aussi d’autres, comme Saartjie Baartman que l’onmet en scène en accuentuant leur animalité, leur sauvagerie. Cette façon particulière de regarder l’autre façonne l’esprit des européens et cela sert de façon très utile les intérêts des états qui se lancent alors dans l’expansion coloniale. 

 

 

Affiche de l'exhibition de l'homme lion, Maong Phoset. (à gauche).



A droite, le smagnifiques portraits des Sioux lakotas réalisés par Gertrude Kasebier. 

[photos@vservat]

 

 

 

 

L’acte 3 nous propulse dans une nouvelle ère, celle du « show ethnique ». Nous sommes désormais dans le dernier quart du XIX siècle. Les grandes villes d’Europe possèdent leurs salles réservées pour ce type de spectacle : les Zoulous se produisent aux Folies Bergères de Paris, l’Egyptian Hallde Londres ou le Panoptikum de Berlin, sont d’autres lieux clés en Europe. L’affiche joue un rôle déterminant dans la promotion de ces spectacles et l’exposition en propose un très grand nombre afin que le visiteur puisse en saisir les codes et les messages. Outre Atlantique, le show de Buffalo Bill, "Wild West", pour lequel 50 à 60 Sioux Lakotas sont embauchés et qui se produit de 1887 à 1906 est un autre exemple de ces shows ethniques, extrêmement populaires. (3)

 


Affiche du spectacle des Zoulous aux Folies Bergères. 

 

 

[Photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’acte 4 propose, en dernier lieu, au visiteur de faire plus ample connaissance avec les « Mises en scènes raciales et ethniques » qui prennent une dimension tout à fait inédite avec la multiplication des expositions coloniales, universelles ou les reconstitutions de villages dans les jardins d’acclimatation : c’est le temps des zoos humains. Ces mises en scène  viennent en appui de l’entreprise coloniale européenne. C’est là que se fabrique et qu’est exposé le négatif, le contre-exemple, l’antithèse de l’européen à l’échelle de la culture de masse. A la sauvagerie mise en scène dans un décorum qui convoque exotisme et dangerosité, peur et fascination, s’oppose le progrès et la modernité des nations européennes organisatrices.

 

 

 

 
Magnifique affiche d'A. Mucha pour l'exposition Universelle de Saint Louis en 1904.
 
 
 
[photo@vservat]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

C’est donc une exposition très riche qui nous est proposée. Deux remarques toutefois. La profusion de documents (4) conduit parfois à une certaine lourdeur qui ne sert pas forcément la démonstration, la répétitivité ou l’empilement n’étant pas toujours plus efficace que le discernement. L’exposition comprend un « appendice » sur la mémoire des « exhibitions » qui prend la forme de 4 vitrines où sont présentés des documents parfois intimes (au sens où ils circulèrent dans les sphères privées), en très grand nombre, sans grande lisbilité. Etant donné la prétention de l’exposition à faire résonner les problématiques évoquées dans le présent,  il aurait peut être été intéressant de rationnaliser davantage le choix des documents exposés dans le cœur du parcours de façon à mieux en exploiter la toute dernière thématique, qui se trouve un peu sacrifiée.

 

En outre, on ressort avec l’impresssion que le regard des européens sur l’autre n’est jamais sorti des « modèles », des stéréotypes  véhiculés par les « exhibitions ». Il y a pourtant vraisemblablement eu des voix discordantes, on ne les entend que très peu. Il aurait été utile de réserver une partie de l’exposition ou d'ajouter un espace dédié à ces autres regards, à ces autres discours sur l’autre, peut être rares, atypiques, inaudibles ou simplement opposés aux « exhibitions ». Leur absence, à l’exception, notable, d’un citation de Léon Werth (5),  est un peu regrettable.

 

Le repas des Zoulous, exposition d'un

groupe de 13 Zoulous à Londres, 1853.

par N. Henneman. [photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

notes : 

(1) Pascal Blanchard est chercheur associé au CNRS. Il a publié un certain nombre d'ouvrages sur le fait colonial et la culture coloniale. Le laboratoire ACHAC travaille sur la colonisation, l'immagratoion et le post-colonialisme.

(2) Avant son arrivée à Paris où  elle sera étudiée par l'équipe du museum d'histoire naturelle, Saartjie Baartmann est également une attraction dans la capitale britannique. Quand elle arrive à Paris, ses spectacles londoniens l'ont déjà rendue célèbre.

(3) Au même moment, les Indiens des Grandes Plaines sont repoussés vers l'Ouest et massacrés. Les Sioux lakotas du spectacle de Buffalo Bill, paradoxalement, sont préservés sous leur forme "mise en scène" dans leur tradition pendant que d'autres nations indiennes sont englouties avec leurs traditions par la domination que leur impose les européens.

(4) L'exposition a bâti un epartie de sa promotion sur le nombre exceptionnel de documents présentés ("500 pièces et documents")

(5) Léon Werth en 1912 parle de "Tous ces gens sur qui la civilisation n'a passé que comme un dressage ont des instincts de marchands d'esclaves" à propos des organisateurs de spectacles ethniques.

 

 

 

 

Regards sur l'Italie des années de plomb. (1)

par vservat Email

Cette semaine la chaîne Franco Allemande Arte propose toute une série de programmes sur l'Italie. L'occasion pour Samarra de proposer des compléments à ce que vous aurez le temps de regarder dans cette riche programmation. Pour commencer, voici une présentation de deux ouvrages traitant de façons forts différentes, mais peut être, complémentaires, de l'Italie de l'après guerre, en s'arrêtant bien sûr sur ces années de plomb au cours desquelles un activisme politique violent, d'extrême gauche et d'extrême droite, met en péril l'assise du modèle construit par la Démocratie Chrétienne. 
 
 
 
 
"Dolce Vita : 1959-1979" de S. Greggio, editions Strock, 2010.
 

Simonetta Greggio écrit ici une chronique très singulière de l’Italie contemporaine. Dans  « Dolce Vita, 1959-1979 », elle louvoie, en effet,  entre fiction et reconstitution historique pour livrer une œuvre poignante, originale et savante sur ces 20 ans d’une Italie qui bascule subitement dans la violence aveugle, le terrorisme et laisse ses démons (mafias, corruption, nostalgiques du Duce) tracer, en sous main, l'autoroute qu'empruntera le cavaliere S. Berlusconi, très récemment déchu. 

 

Son livre est une broderie impressionniste autour d’un dialogue entre un homme aux portes de la mort et son confesseur. Sur Ischia, une des trois îles de la sublime baie de Naples, le prince Malo, aristocrate aussi flamboyant que décadent, livre à son confesseur Saverio, homme aux sentiments torturés, les secrets de sa vie dissolue. La vie du prince se mêle intimement à l’histoire de son pays, aux évolutions politiques, révélant la face sombre et les intrigues qui se trament  dans l’ombre de la toute puissante  Démocratie Chrétienne.

 

De tous les grands moments de la vie publique et surtout culturelle de l’Italie d’après guerre, homme à femmes, on le découvre à la première romaine de la  « Dolce Vita » de Fellini. Le film marque un tournant  dans l’histoire culturelle et cinématographique du pays ; il donne le la aux années qui vont suivre : un parfum de scandale, d’insouciance, une libération certaine des mœurs, un art de vivre aussi qui font qu’on se tourne vers l’Italie comme vers une référence qui donne le tempo, permet de sentir l’air du temps. La carrière du film jusqu'à son triomphe à Cannes, (marquée de quelques soubresauts et surprises) est un des fils rouges du récit de S. Greggio. Grace à lui elle nous emmène dans une Italie entrant, non sans tensions, dans la modernité avec des transformations sociales fortes, se traduisant par l’adoption de la loi autorisant le divorce, ou par des épisodes plus symboliques telle l’apparition de la mini jupe.

 

Autour de ce dialogue et de la « Dolce Vita » de Fellini, l’auteure, par touches successives et alternées, nous plonge également dans les affres d’une démocratie fragilisée, dans laquelle les pouvoirs traditionnels (l’Eglise) sentent le vent tourner et œuvrent en sous main pour récupérer la part d’influence qui leur échappe. On découvre également la lente décadence du pouvoir en place, qui sclérosé et usé cherche son salut dans les compromissions, la corruption et les scandales de mœurs, les financements douteux. Une Italie dans laquelle les forces politiques donnent naissanceà des mouvements violents (terrorisme noir des nostalgiques du fascisme, terrorisme rouge des organisations d’extrême gauche) qui plongent le pays dans un bain de sang jusqu’à l’épisode hautement traumatique de l’exécution d’Aldo Moro.

L’auteure par ce procédé un peu particulier, arrive à dépeindre la  décomposition intérieure du monde politique italien, gangréné, gagné par la putréfaction, et s’en sert comme élément explicatif de l’Italie d’aujourd’hui dans laquelle le monde politique se vautre dans les scandales sexuels, financiers, et judicaires. Entre la lumière de la baie de Naples, les dialogues prononcés par Mastroianni, les errements des responsables politiques, Simonetta Greggio réveille nos mémoires, convoque des images familières, ravive nos imaginaires, suscite leur mise en réseau, en cohérence dans un exercice d’équilibriste qu’il est très méritant de tenir jusqu’au bout. Si celui-ci donne une vision des faits dont on peut discuter (comme pour tout travail historique), il restitue une atmosphère mi nostalgique, mi terrifiante en ce qu’elle porte d’éléments de compréhension du présent.

 

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La fiction, pourtant documentée, de Simonetta Greggio ne saurait suffire à qui veut se plonger dans les problématiques de l’Italie des années de plomb, nonobstant les qualités intrinsèques de son ouvrage.
 
Pour qui souhaiterait une approche plus scientifique, on peut se procurer le très bon ouvrage de Philippe Foro édité chez les non moins remarquables éditions Vendémiaire. Professeur à l’université de Toulouse Le Mirail celui-ci propose «Une longue saison de douleur et de mort : l’affaire Aldo Moro ». En quelques 200 pages, il donne un récit aussi clair que passionnant et documenté sur cette période tourmentée de l’histoire de l’Italie contemporaine.
 
Les 55 jours que durent l’enlèvement d’Aldo Moro forment le récit nodal de son enquête : il en présente « l’avant » afin que le lecteur saisisse bien le contexte et les enjeux de cet épisode, restitue l’intensité dramatique du « pendant », montrant à la fois les compromissions, les choix opérés, les questionnements soulevés et en interroge enfin « l’après » qui transfigure ce terrible moment en une affaire susceptible de donner une nouvelle clé de lecture du paysage politique italien d’hier et d’aujourd’hui. Tel le révélateur chimique agissant sur une photo, l’affaire Aldo Moro fait venir au jour, même s’il reste des zones d’ombre, le jeu terrifiant de forces politiques inféodées à des organisations occultes (services secrets, mafias, loges maçonniques) qui tentent, par des choix aux conséquences terribles de maintenir, d’accroître ou de consolider leur place sur l’échiquier.
 
Alors que la Démocratie Chrétienne s’essouffle au pouvoir et se décrédibilise à force de jouer le pivot des alliances parlementaires, le Parti Communiste, longtemps ostracisé (guerre froide oblige), se repositionne sur l’échiquier politique en s’alliant, sur proposition de Moro d’ailleurs, à la Démocratie Chrétienne (ce que l’on appelle alors le « compromis historique »). Cette alliance radicalise la position de l’extrême gauche. Certains plongent dans l’action terroriste (c’est le cas des Brigate Rosse, qui enlèvent Moro). En même temps, profitant d’un affaiblissement de la république italienne, les nostalgiques du fascisme sèment la terreur et la mort lors d’une série d’attentats sanglants, donnant aux partisans de la thèse d’une démocratie en péril l’occasion de s’arcbouter davantage sur la droite (nul ne cède cependant à la tentation de basculer dans une situation d’état d’urgence par exemple). S’ajoutent une Eglise qui voit son influence remise en cause par l’adoption de la loi sur le divorce, des syndicats puissants, des services secrets actifs, la mafia qui n’est jamais très loin et des loges maçonniques dont on n’a pas encore fini d’explorer les ramifications (dont la fameuse Propogada Due ou P2, Silvio Berlusconi y est enregistré au n°1816…).
 
Aldo Moro, pendant sa détention 
par les Brigades Rouges.

 
Si l’auteur conserve un récit chronologique de facture assez classique, les 6 parties de son ouvrage ne le dispensent aucunement de mener un vrai travail d’histoire critique sur le sujet et d’en accepter les limites (en ne cédant pas systématiquement aux chants des sirènes diffusant soit des théories du complot, soit des raisonnements téléologiques). S’il y a bien une affaire en cours puisque différentes pièces restent toujours inaccessibles, et le rôle de certains toujours trouble, l’auteur ne se perd pas en spéculations, étaye les pistes sérieuses, restitue les éléments avérés, jauge la crédibilité des différentes théories sur le rôle des organisations occultes et de leur relais. Tant et si bien que les affrontements, directs ou indirects, entre les différentes forces dans l’espace public et politique permettent à l’auteur de déjouer l’évidence, (ce n’est certes pas le premier à le faire). Si ce sont bien 2 des membres du commando des Brigades Rouges qui abattent Moro au matin du 9 mai 1978, les choix opérés par les principales forces politiques participent au  processus qui conduit à l’exécution de cet homme. De l’inflexibilité de la DC, qui condamne ainsi, sa figure emblématique, au Parti Communiste qui ne fait pas un geste en faveur de Moro, (notamment pour ne pas être associé aux Brigades Rouges et ne pas perdre sa position fraichement acquise de parti avalisé par le cénacle politique), les responsabilités sont lourdes. Et que dire de l’Eglise et du Pape Paul VI qui dans son unique adresse aux ravisseurs emploie, pour leur demander la grâce d’une de ses ouailles les plus ferventes, le terme de « libération sans condition », annihilant d’un même coup la possibilité de toute issue négociée ?
 
Finalement ce qui interpelle dans cet enchevêtrement de prises de positions mortifères pour l’homme politique italien le plus en vue de l’époque, abandonné par ses pairs, livré sans défense à ses bourreaux, c’est sans doute la capacité de l’auteur à rendre compte des aspects terriblement humains du drame qui se joue lors de l’enlèvement d’Aldo Moro. Et ce qui apparaît alors c’est bien qu’exécuté par ses ravisseurs, ce sont les forces les plus proches de la victime se montrent les plus réfractaires à la sauver, ce qui n’est pas sans provoquer un très grand malaise, malaise que l’on ne se privera sans doute pas de rapprocher de l’état actuel du monde politique italien.
 
 
 
9 mai 1978, via Fani, Rome, le corps d'A. Moro
est retrouvé dans le coffre d'une 4L Renault.

 
Les deux ouvrages présentés ici se rejoignent sur le fil ténu d’un document qui résume à lui seul l’intensité de la tragédie humaine qui s’est jouée autour de l’enlèvement et de l’assassinat d’Aldo Moro, tragédie qui n’a pourtant pas pris le dessus sur la raison d’état. Ce document est la dernière lettre que l’onorevole Aldo Moro adresse à sa femme, reproduite in extenso par Foro, Simonetta Greggio n’en gardera, pour sa part, qu’une phrase qui se dispense de commentaires « Tout est inutile quand on ne veut pas ouvrir la porte ».
 

PS : Un remerciement appuyé, amical et chaleureux à Genevieve R. qui m'a conseillé le livre de S. Greggio et qui a mis ainsi ma curiosité en éveil sur ce sujet.

This is England

par blot Email


Jeudi 24 novembre, Arte diffuse This is England, réalisé par Shane Meadows en 2006.

Nous sommes en 1983 dans une ville côtière du Nord de l'Angleterre en prise avec les difficultés économiques que traverse alors le pays. Shaun, 12 ans, est un garçon solitaire lorsqu'il rencontre au début des vacances d'été un groupe de skinheads qui l'adopte comme mascotte. Le jeune garçon découvre alors un autre univers, dans lequel il semble s'épanouir, tout au moins jusqu'à l'arrivée de Combo, un skinhead raciste et plus âgé, fraîchement sorti de prison...

 

 

Sans être un chef d'oeuvre, le film a le mérite de nous plonger au Royaume Uni, à un moment essentiel de son histoire. Sur fond de guerre des Malouines, le pays, alors dirigé par la dame de fer, connaît de graves tensions raciales. Or ici, le réalisateur se focalise sur les milieux skinheads alors en pleine mutations.

 

 

* Mais d'où viennent les skinheads?

A la fin des années 60, des Mods qui fréquentent  les clubs de reggae de Londres découvrent les musiques noires américaines, en particulier le ska. C'est de ces groupes que sont issus les premiers skinheads, des adolescents originaires des milieux ouvriers anglo-jamaïcains britanniques. Ils se dotent progressivement de valeurs communes et de répères identitaires: passion pour les musiques jamaïcaines, adoption d'un style vestimentaire spécifique... 

 

 

Groupes de Skinhead première génération sur Piccadily. Cheveux courts voire rasés, ils arborent chemises blanches, bretelles, parfois des costumes. Ces tenues martiales rappellent les difficultés de l'existence et la nécessité de se battre pour s'en sortir. 

 

 

Au cours des années 1980, le mouvement se divise. Si beaucoup de skins restent peu politisés, on voit néanmoins se développer une mouvance extrémiste de droite. Influencés par les discours xénophobes du National front, ses adeptes s'en prennent violemment aux communautés immigrées, en particulier pakistanaises. Ces skins racistes au crâne rasé (Skinehead), chaussés de Dr Martens, arborent désormais des tenues paramilitaires et adoptent la Oï, sorte de punk rock dont le nom vient de l'argot anglais, contraction de "Hey you!" . Par réaction, les redskins - skins anti-fascistes qui écoutent du ska, la musique originelle du mouvement- s'organis et se livrent à des batailles rangées avec leurs adversaires.

 

 

 

 L'intérêt du film réside enfin dans sa bande originale avec des extraits de titres reggae et surtout le sublime "Dark end of the street", sommet de deep soul interprété par James Carr. A écouter ici.

 

Bref, un film à ne pas manquer.  

 

 

 Sources:

 - Esther Benbassa (dir): Dictionnaire du racisme, de l'exclusion et des discriminations, Larousse, 2010.

- Maison des images: "This is England" (PDF)

- Zéro de conduite: "âge tendre et tête de skin."

- La critique du film sur Télérama.fr par l'excellente Mathilde Blottière (bise soeurette).

 

 

Liens:

- Skinheads and reggae.

 

Philippe Cognée, l'urbain troublé

par died Email

 

Philippe Cognée (né en 1957 en Loire Atlantique) est un peintre français de l'urbain. Il propose une approche singulière de nos espaces quotidiens. Ces peintures sont généralement le fruit d'un traitement particulier. En effet, elles sont toutes marquées par une impression de flou, un éclaboussement de lumière.....finalement très photographique.
 

 

 
Il procède en effet de la façon suivante : lire les indications sur l'image qui suivante.
 
 
 
Voici une interview de Philippe Cognée
 
mais aussi qlq toiles ici

 
 
En dehors de l'aspect purement technique de sa création, Philippe Cognée nous emmène dans un univers quotidien que notre regard néglige du fait de sa laideur : les autoroutes, les ponts, les immeubles, les supermarchés.
 
                                 Supermarché, 2000, 83cm  x 110cm
 
Le peintre fait généralement l'économie de la couleur pour rendre ses plus austères mais fatalement plus contrastés, plus glacés (ici dans tous les sens du terme). On est ainsi bluffé par le rendu des "textures urbaines".

Peintres réalistes sa technique et son cadrage particulier amène le spectateur à se perdre et à flirter avec les représentations abstraites....qui séduisent. En effet, le regard, selon l'humeur identifie ce qu'il représente ou au contraire s'égare dans l'abstraction.
 
                                Foule à Casablanca, 2005, 150x200 cm

                                Bibliothèque orange, 2002, 89x116cm
JC Diedrich

 

17 octobre 1961 : 50 ans déjà. Entretien avec Peggy Derder.

par vservat Email

Le 17 octobre 2011, c'était il y a quelques semaines, à peine, et l'occasion de revenir sur un journée restée dans l'ombre de l'histoire de France et de la guerre d'Algérie. A cette même date, le 17 octobre 1961, les algériens de France répondent à l'appel à manifester du FLN. Désarmés, car préalablement contrôlées à cette fin, des hommes, des femmes se retrouvent dans Paris qu'ils n'atteignent pas tous, pour protester contre le couvre feu qui leur est imposé par la préfecture de Police aux ordres de Maurice Papon. Il s'ensuivra une nuit d'horreur rythmée par les arrestations arbitraires, les tabassages en règle, les enfermements dans les centres de Vincennes notamment, et pour un grand nombre aussi la Seine comme seule sépulture offerte par les forces de l'ordre. 

 

Paris, 17/10/61, Photo Elie Kagan.

Avec Peggy Derder (1), historienne, dont les travaux de recherche portent sur l'immigration algérienne et la guerre d'indépendance de l'Algérie, nous revenons sur cet évènement pour en comprendre les enjeux hier et aujourd'hui aussi bien pour les victimes, les historiens que dans le débat public.

 

Les 50 ans de l'évènement n'ont pas permis de lever toutes les zones d'ombre mais il ont montré la volonté de plus en large que la lumière soit faite, les torts établis, et les victimes reconnues. Signalons que la sénatrice E. Benbassa, par ailleurs directrice de l'EHESS, a déposé à cette fin il y a quelques jours (le 27 octobre), , une proposition de loi au Sénat "visant à la reconnaissance de la responsabilité de la République française dans le massacredu 17 octobre 1961". 


 

 

  • La journée du 17/10/1961 s’inscrit dans la dernière partie de la guerre d’Algérie qui est un sujet vif dans le débat public et scientifique français. De quelle manière les avancées faites sur l’histoire de la guerre d’Algérie peuvent elles faire avancer la connaissance autour du 17 octobre 1961 ?

 

Les travaux sur la guerre d’Algérie se sont effet multipliés ces dernières années et ont rencontré un intérêt de la part du grand public, avec une accélération au tournant des années 2000 à la faveur des débats et polémiques autour de la torture. Les recherches n’ont cessé d’avancer, creusent dans des directions différentes et enrichissent notre connaissance d’une période encore souvent perçue comme taboue.

 

Les récentes recherches dirigées par Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault qui ont donné lieu à un ouvrage intitulé « La France en guerre 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne » (éditions Autrement, 2008) nous donnent à voir des aspects méconnus du vécu des populations ou de l’impact (ou de l’absence d’impact) de la guerre d’indépendance dans les différentes régions de l’Hexagone. Je pense aussi aux travaux de Linda Amiri sur la fédération de France du FLN et la guerre d’indépendance en métropole. La thèse d’Emmanuel Blanchard sur la police et les immigrés algériens qui vient de paraître restitue les méthodes et les violences policières et permet de mieux appréhender le contexte du 17 octobre 1961.Les historiens anglo-saxons s’intéressent également à ce pan de notre histoire, dans le cadre de leurs post-colonial studies. Ainsi le dernier ouvrage important sur le 17 octobre 1961 est le fruit des travaux de Jim House et Neil MacMaster .

 

 

 

  • Le 17/10/1961 est-il encore aujourd’hui un vrai chantier d’études pour les historiens ? (je ne sais pas s’il est utile de garder la forme interrogative dans cette partie car j’imagine que la réponse est un oui ferme !) Finalement où en est l’état de la recherche, de l’accès aux archives, du bilan humain de cette journée et de ses suites 50 ans après les faits ?

 

 

La recherche avance comme le prouvent les recherches récentes sur la guerre d’indépendance algérienne aussi bien en métropole que sur le territoire algérien. L’accès aux archives a longtemps été problématique pour les chercheurs, en raison des délais de non communicabilité des archives. Les dérogations ont été accordées très ponctuellement et de manière a priori aléatoire. Les déboires rencontrés par Jean-Luc Einaudi le confirment : il n’a jamais eu accès aux archives demandées. Aujourd’hui avec la nouvelle loi sur les archives de 2008 et l’expiration du délai de cinquante ans ; les choses s’annoncent normalement plus simples. Seulement, précisément sur la nuit du 17 octobre 1961, des archives ont mystérieusement disparu comme celles de la Brigade fluviale. Surtout il y a fort à parier que les violences policières de cette nuit-là et des suivantes dans les centres de détention (Vincennes, Palais des Sports, stade de Coubertin etc) n’ont pas laissé de traces dans les archives. Mais les blessures, les morts, le racket et toutes les brutalités policières ont été couvertes par le préfet de police Maurice Papon et le gouvernement de l’époque, dirigé par le gaulliste Michel Debré. Lorsque des parlementaires, Eugène Claudius-Petit et Gaston Defferre, ont réclamé une commission d’enquête, ils se sont vus opposer un refus systématique. Le bilan officiel est resté inchangé : trois morts.

 

2 journaux dans les jours qui suivent le 17/10/61 [@arret sur images]

Aujourd’hui si on se base sur l’investigation menée par Jim House et Neil MacMaster, qui ont fouillé quantité d’archives et repris des témoignages, on peut avancer un chiffre d’au moins une centaine de morts pour la nuit du 17 octobre 1961. Il s’agit d’un paroxysme. Ces morts s’inscrivent dans une longue lignée de victimes de la répression policière, de type coloniale, en plein cœur de la métropole.

 

 

  • En France, cette journée n’appartient pas qu’aux historiens, elle est en question dans l’espace public. Longtemps victime de la censure et de l’omerta (de nombrexu documents d'époque films, photos, témoignages, livres ont été censurés, détruits) ou de l’ombre faite par d’autres journées tragiques de la guerre d’Algérie (celle de Charonne, par exemple), elle a ressurgi à la faveur du procès Papon.(1) Comment l’histoire et la mémoire de cette journée ont-elles réussi à « survivre » à ces obstacles ?

 

 

L’histoire et la mémoire de ces événements sont en effet restées longtemps souterraines. Elles ont été portées par des militants et des intellectuels qui ont multiplié les efforts pour que la vérité surgisse. C’est le cas de Jacques Panijel avec son film « Octobre à Paris » qui vient de sortir en salles… cinquante ans après son interdiction ! Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage « La torture dans la République » (1972) en parle également. On peut citer bien entendu Jean-Luc Einaudi dont la pugnacité et le travail, en particulier avec son ouvrage « La Bataille de Paris » en 1991, ont énormément contribué à l’émergence de cette mémoire. De nombreuses autres personnes seraient encore à citer comme Didier Daeninckx, Daniel Mermet, Olivier Lecour Grandmaison ou encore Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi au sein de leur association « Au nom de la mémoire » et bien d’autres encore.

 

 

  • L’Algérie vient d’éditer un timbre commémorant les 50 ans du 17/10/61. Peux tu nous expliquer quelle façon l’histoire et la mémoire de cette journée sont abordées de l’autre côté de la Méditerranée, du point de vue des historiens, des politiques, avec quels enjeux dans le débat public ?

 

 

En Algérie, l’histoire de la fédération de France du FLN et du rôle central de l’immigration dans la « guerre de libération », a été reléguée aux marges de la mémoire collective. L’histoire officielle a valorisé l’action des moudjahidine (combattants) et des chahid (martyrs) de la révolution, souvent sur le mode épique. Les raisons sont essentiellement politiques et relèvent de clivages internes au sein du FLN. Lorsque Ben Bella accède au pouvoir à l’indépendance, il ostracise les cadres de la fédération de France. Le récit national privilégie les combats de libération du territoire algérien et quelques figures dites héroïques du FLN. Les immigrés et les cadres de la Fédération de France sont écartés de ce récit au même titre que les femmes, les communistes ou les Kabyles… Cependant, quelques initiatives visent à inverser la tendance. En 1968, le 17 octobre est devenu en Algérie une date commémorée officiellement comme la « Journée nationale de l’émigration ». Le timbre émis cette année par Algérie Poste montre des hommes battant à mort et jetant dans la Seine des manifestants, en arrière-plan le drapeau algérien est hissé sur la Tour Eiffel.

 

 

  • La date des 50 ans du 17/10/1961 vient de passer, et l’évènement revient quelque peu sous les lumières de l’actualité. Un des mots d’ordre de la manifestation autour du Grand Rex était de demander que cette journée soit reconnue comme un « crime d’état ». Quels sont les enjeux d’une telle reconnaissance pour les victimes, les associations, les chercheurs etc ?

 

 

Le 17 octobre 2011 a été le plus médiatisé à ce jour. De multiples initiatives ont permis de réactiver les mémoires individuelles et collectives de cet événement, de laisser la parole aux témoins, aux militants et aux mouvements associatifs mais aussi de faire un véritable travail d’histoire, notamment lors de deux grands colloques à Nanterre et à l’Assemblée nationale. L’aspect purement commémoratif était également présent en particulier dans des communes de proche banlieue comme Nanterre qui a inauguré un « boulevard du 17 octobre 1961 » et Clichy, sur le pont où de nombreux manifestants ont été victimes de la police. Aujourd’hui une vingtaine de villes de proche banlieue parisienne commémore le 17 octobre dans l’espace public grâce à une plaque ou un nom de rue. Il s’agit de marques visibles et publiques essentielles. Le point d’orgue de ce cinquantième anniversaire fut l’organisation d’une manifestation dans la capitale entre le cinéma Le Rex et le pont St-Michel, deux lieux emblématiques du drame. Elle a réuni 5 000 personnes selon les organisateurs, moitié moins selon la police. Dans les rangs de cette très belle manifestation, on a entendu différents slogans comme « ouverture des archives ! », « vérité et justice ! » et en effet « reconnaissance du crime d’Etat ».

 

Manifestation du 17/10/2011 [@afp]

 

 

Une parole officielle est essentielle pour les victimes et leurs descendants qui verraient ainsi reconnaître leurs souffrances, refoulées voire niées jusqu’à présent. Plus largement pour l’ensemble de la société française, même si la vérité est désormais accessible grâce aux médias, à des films, aux publications dont quelques manuels scolaires, une reconnaissance officielle permettrait de cheminer vers une histoire apaisée de la guerre d’Algérie. Mais n’oublions pas que la reconnaissance de la guerre d’Algérie est elle-même très récente : il a fallu attendre la loi du 18 octobre 1999 pour parler officiellement de guerre alors qu’auparavant on parlait uniquement d’ « événements en Algérie », d’ « opérations de pacification » ou de « maintien de l’ordre ». Le 17 octobre 1961 est un tabou officiel et parfois objet de conflits mémoriels au même titre que de nombreuses pages douloureuses ou crimes de la guerre d’Algérie.

 

 

  • On dispose désormais de davantage de travaux scientifiques mais aussi de vulgarisation sur cette journée sous la forme de BD, de romans, films et même de chansons. Nous donneriez-vous quelques coups de cœur ou recommandations y compris dans le domaine scientifique ?  

 

Pour les ouvrages scientifiques, j’ai déjà parlé des travaux de Jim House et Neil MacMaster dont l’ouvrage me semble essentiel ; et de ceux d’Emmanuel Blanchard, Linda Amiri ou Sylvie Thénault. D’une autre manière les recherches de Naïma Yahi sur l’histoire culturelle des immigrés maghrébins offre un autre éclairage très intéressant sur cette période. Sur le plan musical, Les Têtes Raides ont mis en chanson le magnifique poème de Kateb Yacine « Dans la gueule du loup ». La Tordue et Médine ont également signé deux très beaux morceaux.

 

Du côté littéraire, quelques ouvrages évoquent cette période et la manifestation. A noter, le témoignage de Brahim Benaïcha « Vivre au paradis, d’une oasis à un bidonville » (éd. Desclée de Brouwer, 1999) qui a ensuite été adapté au cinéma par Bourlem Guerdjou. J’aime beaucoup les romans « Le porteur de cartable » (Pocket, 2003) d’Akli Tadjer, « Le sourire de Brahim » de Nacer Kettane (éd. Denoël, 1985) et « De grâce » d’Hamid Aït Taleb (éd. JC Lattès, 2008).

 

De plus, l’association « Au nom de la mémoire » vient d’éditer un recueil de nouvelles « 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent ». Ces titres complètent le fameux « Meurtres pour mémoire » (Gallimard, 1984) de Didier Daeninckx qui est d’ailleurs le co-auteur d’une BD sortie récemment sur le 17 octobre « Octobre noir » (avec Mako, aux éditions Ad Libris, 2011). Pour les films, j’ai signalé la sortie au cinéma du film de Jacques Panijel réalisé à l’époque. Le téléfilm de fiction « Nuit noire » d’Alain Tasma est intéressant et juste historiquement. Enfin, Yasmina Adi a réalisé un superbe film documentaire « Ici on noie les Algériens » qui est sorti en salles le 19 octobre.

 

On y ajoutera le podcast d'une récente conférence de Jim House, donnée à la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration, accessible par ce lien : http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/les-podcasts-de-l-univercite/saison-2011-2012 et qui est accompagné en bas de page d'un dossier documentaire.

 

Un très grand merci à Peggy Derder d'avoir bien voulu nous accorder cet entretienpour Samarra ! 

Retrouvez aussi le 17/10/1961 sur l'Histgeobox :

http://lhistgeobox.blogspot.com/2011/04/medine-17-octobre-1961-2007.html

http://lhistgeobox.blogspot.com/2008/06/la-tordue-paris-oct-61.html

 

(1) Peggy Derder a publié "L'immigration algérienne et le spouvoirs publics dans le département de la Seine 1954-1962" chez L'Harmattan.

(2) JL Einaudi est amené à témoigner lors du procès Papon au cours duquel il évoque le rôle de l'accusé en octobre 61 lors de la répression de la manifestation. Il confirme ses propos dans le monde en 1998 ce qui mlui vaut un dépôt de plainte de Papon en diffamtion. L'année Maurice Papon est débouté. Cette passe d'arme a contribué à mettre l'évènement sous les feux des médias.

 

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