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Muscle Shoals: l'autre capitale de la soul sudiste 1

par blot Email

La région des Shoals se situe dans le nord-est de l'Albama, aux confins du Tennessee et du Mississippi. Quatre agglomérations, Florence, Tuscumbia, Sheffield et Muscle Shoals y furent édifiées le long du Tennessee. La zone reste enclavée tout au long du XIX° siècle, jusqu'à la canalisation de la Tennessee River en 1911. Cinq ans plus tard, un barrage, le Wilson Dam, permet de produire de l'électricité et d'attirer de nouvelles activités (production de nitrates). En 1932, dans le cadre du New Deal, F.D. Roosevelt sélectionne les Shoals pour sa politique de grands travaux pilotée par la Tennessee Valley Authority. Cette dernière y prévoit la construction de 16 nouveaux barrages; autant d'équipements qui attirent dans la décennie suivante de nouvelles industries désireuses de profiter d'une électricité bon marché (textile, aluminium...).

Les Shoals se trouvent en plein coeur de la Bible belt. Le puritanisme ambiant explique le vote d'une loi de 1955 décrétant "secs" les comtés de la région (Lauderdale et Cobert). Jusqu'en 1982, cette prohibition locale empêche l'organisation de concerts live par les clubs et les bars, privant les musiciens du coin de nombreuses scènes potentielles.  

 

 Le Tennessee depuis le Wilson Dam à Muscle Shoals (septembre 1927).

 

 

C'est au cours des années 1950 que l'industrie du disque décolle véritablement  avec le triomphe d'Elvis Presley qui se produit d'ailleurs au Community  center de Sheffield devant certains les musiciens en herbe du cru. Sam Phillips, le producteur du King et patron de Sun Records, est justement originaire des Shoals, une région où cohabitent blues noir et hillbilly blanche, tous deux teintés par une forte tradition religieuse.

 

Grâce à l'essor des radios locales qui diffusent leurs morceaux, de petites maisons de disques indépendantes apparaissent au sortir de la seconde guerre mondiale. En 1959, Tom Stafford, le fils du principal pharmacien de Florence, s'associe à Billy Sherril et Rick Hall, deux jeunes chanteurs-compositeurs membres des Fairlanes, pour fonder Florence Alabama Music Enterprises à l'acronyme prometteur (FAME). Un petit studio voit le jour au premier étage de l'officine paternelle et devient aussitôt le point de ralliement de tous ce que la région compte de musiciens (le batteur Donnie Fritts, le pianiste Spooner Oldham, mais aussi les auteurs compositeurs Dan Penn et Billy Sherrill)...

 

Mais très vite, les relations entre Stafford, Sherrill et Hall virent à l'aigre. Ce dernier reproche à ses deux associés leur manque d'ambition et précipite la rupture. Sherrill et Stafford gardent le studio, alors que Hall conserve le nom de Fame, c'est-à-dire pas grand chose. A ce propos, Dan Penn se souvient: "Ils [Stafford et Sherill] lui ont laissé le nom Fame, et c'était à peu près tout. Un jour, environ un mois après son départ, j'ai croisé Rick à Florence. Il avait une feuille de papier qui dépassait de sa poche revolver, et je lui ai demandé ce que c'était. Et il m'a répondu: 'C'est la Fame Publishing Company. C'est ma compagnie.' C'est tout ce qui lui restait: un bout de papier. Et il faut respecter un type qui est parti d'un bout de papier pour arriver là où il est arrivé."

 

 

 

Rick Hall en compagnie d'Otis Redding lors d'une séance d'enregistrement d'Arthur Conley, protégé de "Big O".

 

 

Dans l'immédiat, ce fiasco plonge Rick Hall dans le gouffre. Il mène une vie de bâton de chaise qui l'éloigne des Shoals pour quelques mois. Mais l'homme est un battant et parvient à rebondir quelques mois plus tard.

 

Grâce à un coup de pouce financier de son beau-père, et tout en continuant son boulot de vendeur de voitures, Hall loue un vieil entrepôt de tabac en piteux état sur la Wilson Dam highway qu'il transforme en studio d'enregistrement. Il y enregistre dans un premier temps des jingles et spots de pub pour des entreprises locales. En 1961, son ancien collaborateur Tom Stafford, lui confie Arthur Alexander, un excellent chanteur qui travaille en tant que groom au Sheffield Hotel. Dès la première écoute de "You better move on", Hall est persuadé qu'il tient un tube. Bien épaulé par la première section rythmique FAME (1), le chanteur atteint grâce à cette composition la 24ème place du Billboard lors de sa sortie en 1962.

 

A la fin de cette année, grâce aux bénéfices engrangés, Hall peut construire un vrai studio au 603 East Avalon Avenue. Seul maître à bord dans son antre, il fait tour à tour office d'ingénieur du son, directeur artistique, arrangeur.  En tant que producteur, il façonne un son spécifique, entre R&B et country, qui s'affranchit des clivages culturels traditionnels. Pour fabriquer ce que l'on désigne désormais sous le terme de country-soul, Hall s'appuie sur une section rythmique très efficace (2) et dispose en la personne du jeune guitariste Jimmy Johnson, d'un homme à tout faire très précieux. Enfin, les auteurs maisons Dan Penn, Donnie Fritts, Spooner Oldham complètent cette équipe de choc.

 

 

La petite renommée acquise par Hall grâce au hit d'Alexander convainc un manager d'Atlanta, Bill Lowery, d'envoyer à Fame ses poulains: les Tams, Tommy Roe... Si ces derniers ne remportent qu'un succès d'estime, cela suffit néanmoins à attirer de nombreux Afro-américains qui viennent tenter leur chance à Muscle Shoals au moment où Nashville, capitale de la country, leur reste fermée.

 

Pour l'heure, Hall est aux abois financièrement et décide alors de jouer son va tout. Début 1964,  il se lance avec Dan Penn dans une tournée des stations de radios du Vieux Sud afin de convaincre quelques DJ de diffuser un morceau de Jimmy Hughes en lequel ils croient. Histoire de se donner toutes les chances possibles, les deux complices accompagnent les 45 tours pressés pour l'occasion de bouteille de Whisky... 

 

Distribué par Vee-Jay, Steal away est un succès, qui renforce un peu plus la notoriété de FAME. Début 1965, Hall se croit enfin tiré d'affaire. C'est alors que les musiciens du studio, lassés d'être payés avec un lance-pierre, désertent les Shoals pour tenter leur chance à Nashville. En urgence, puisant dans le vivier de musiciens locaux, le producteur monte un nouvel orchestre composé du guitariste Jimmy Johnson, du batteur Roger Hawkins, du bassiste Albert "Jr" Lowe et de Spooner Oldham au clavier. Après des journées de répétition, l'équipe se soude et parvient à trouver une alchimie qui ne tardera pas à faire mouche en studio. 

 

 

 

Dans l'immédiat, Hall retourne aux affaires courantes et auditionne des dizaines d'artistes pour tenter de décrocher le tube susceptible d'assurer définitivement la pérennité de sa petite entreprise. Il décroche enfin la timbale au printemps 1966.

En réalité ce n'est pas lui, mais le DJ d'une radio locale et récent fondateur d'un studio d'enregistrement à Sheffield, Quin R. Ivy, qui découvre la perle rare: Percy Sledge, un garçon de salle de l'hôpital de Sheffield. Ce dernier vient d'enregistrer pour Ivy une ballade intitulée When a man loves a woman. Il est accompagné lors de l'enregistrement par les musiciens de Fame dont Ivy  prend l'habitude de louer les services avec l'assentiment de leur patron. Ravi du résultat et convaincu qu'il tient là un tube, le producteur vient demander conseil à Hall. Ce dernier contacte alors Jerry Wexler, le vice-président et principal directeur artistique d'Atlantic Records, maison de disque phare en matière de rythm & blues. Dès sa sortie en mars 1966, le morceau devient un succès colossal, un véritable standard qui se vendra au total à 20 millions d'exemplaires!

 

En jouant les entremetteurs, Hall attire l'attention d'Atlantic. Un partenariat fructueux s'engage. En froid avec l'équipe STAX de Memphis avec laquelle il collaborait jusque là, Wexler décide désormais d'envoyer ses poulains à Muscle Shoals: Don Covay (dont le timbre de voix ressemble de façon troublante à celui de Mick Jagger), puis Wilson Pickett en mai 1966.

Le chanteur, natif de l'Alabama, hésite pourtant à y remettre les pieds compte tenu du racisme ambiant. (3) Ses craintes sont levées dès son arrivée dans les studios où règne une atmosphère spéciale. La voix puissante de Pickett, magnifiée par la section rythmique maison, fait merveille sur les 11 titres enregistrés pour l'occasion. Un tube s'en dégage, Land of 1,000 Dances, qui convainc Wexler de la pertinence de son choix.

 

 

 

 

Fame est définitivement lancée et attire le gratin de la musique soul sudiste. Ainsi, un DJ de Pensacola, Papa don Schroeder, y envoie à son tour les artistes qu'il manage. Oscar Toney Jr, Sam McClain, James et Bobby Purify y enregistrent quelques très belles faces. Toujours en 1966, Otis Redding, la vedette de chez STAX, accompagne son protégé Arthur Conley à Muscle Shoals qui y obtient l'année suivante un succès avec Sweet soul music. En janvier 1967, l'étoile montante de la soul américaine, Aretha Franklin, accompagnée de son mari et de Wexler, vient enregistrer chez FAME.

Dès son entrée en studio, la puissance émotionnelle que dégage la voix d'Aretha galvanise les musiciens qui excellent sur le premier morceau, I never loved a man. Pourtant, en dépit de cette réussite totale, les esprits s'échauffent rapidement dans le studio. Hall, habitué à tout superviser, supporte mal le dirigisme de Wexler. Rapidement les insultes fusent, provoquant l'annulation de la séance et le départ précipité de la chanteuse.

Jamais plus Wexler ne mettra les pieds dans les Shoals, même s'il reste convaincu du talent des musiciens de FAME. Le roué directeur artistique parvient à attirer le groupe à New York sous le prétexte d'enregistrer un album du saxophoniste King Curtis. Or, une fois cet enregistrement terminé, il en profite pour terminer celui de l'album d'Aretha Franklin et c'est un Hall furieux qui apprend que ses hommes ont servi à asseoir  la notoriété de la chanteuse.

 

Si la rupture est belle et bien consommée entre Wexler et Hall, leurs intérêts bien compris les incitent néanmoins à poursuivre une collaboration à distance. Pour quelques mois encore, les artistes Atlantic se rendent chez FAME, sans leur mentor, qui y est désormais persona non grata. Dans le même temps, la compagnie new yorkaise distribue Clarence Carter, un chanteur compositeur aveugle qui enchaîne les succès tout au long de l'année 1968.

 

 

L'immense succès remporté par Aretha Frankin avec l'album I never loved a man (sur lequel figure entre autres Respect, Do right woman, do right man) confirme la magie de Fame et décide d'autres patrons de maisons de disques à y envoyer leurs artistes.


Stan Lewis, patron de Jewel / Paula/ Ronn y mène ses chanteurs soul à l'instar des Wallace brothers, de Ted Taylor ou encore de Toussaint McCall...

De même, les frères Chess de Chicago, à la tête d'un des labels de référence dans le domaine du rythm & blues, signent un contrat avec Hall. Le studio d'Alabama accueille alors Laura Lee, la merveilleuse chanteuse louisianaise Irma Thomas, le duo Maurice & Mac, Kip Anderson et surtout Etta James.

 

 

 

 

Celle-ci débarque dans les Shoals à la fin août 1967. Son arrivée, à la tête de plusieurs caniches et d'une collection de manteaux de fourrure bien inutiles à cette saison en Alabama, suscite les moqueries de l'équipe FAME,tout du moins jusqu'à ce qu'elle chante.

Etta James enregistre chez FAME une série de morceaux sublimes, en particulier I'd rather go blind, une ballade soul portée par sa magnifique voix et des cuivres étincelants.

 

Or, de nouveau, Hall doit faire face à une défection brutale de ses musiciens, le 20 mars 1969. Cette fronde semble avoir encore une fois pour origine la maigreur des cachets touchés ceux qui restent les artisans essentiels du succès du label. Décidés à enfin voler de leurs propres ailes, Jimmy Johnson (guitare), Roger Hawkins (batterie) , David Hood (basse) et Barry Beckett (clavier) rachètent un studio de musique country. Ce cube de brique sis au 3614 Jackson Highway à Sheffield, devient le Muscle Shoals Sound studio, nouvelle usine à tube dont nous reparlerons bientôt.

Au bout du compte, si la  fréquence des changements de personnels chez FAME s'avère préjudiciable sur le long terme, elle permet toutefois à de nouveaux talents de percer. Par exemple, Hall recrute en 1968 Duane Allman, un jeune prodige de la guitare qui se distingue, entre autres, par un solo de guitare d'anthologie sur Hey Jude des Beatles repris par Wilson Pickett.

 

 

Hall réussit sans peine à réunir une nouvelle section rythmique, le Fame Gang, dont il s'assure l'exclusivité des services. (4) Pour compléter son équipe, il recrute une section de cuivres appelée les Muscle Shoals Horns. Enfin, un accord de production et de distribution signé avec Capitol contribue au regain d'activité de FAME records. Aussi, le succès se maintient grâce à l'enregistrement de pointures soul telles que Spencer Wiggins, Willie Hightower, Bettye Swann ou Candi Staton.

Pourtant, au début des années 1970, le studio ne semble plus si irrémédiablement lié à la soul. D'une part, Hall entend diversifier sa ligne éditoriale et n'hésite plus à multiplier les incursions dans l'univers de la country (Bobbie Gentry), du rock (Eddy Mitchell), de la variété-pop (Tom Jones, Paul Anka, Osmonds). (5)  D'autre part, à partir de 1975, Rick Hall, malade, décide de lever le pied et réduit considérablement son activité (passant de 15 albums enregistrés annuellement à un seul).

 

 

Une question reste posée: comment expliquer que ce coin paumé du nord de l'Alabama se soit imposé la Mecque de la soul sudiste et une véritable usine à tubes entre la fin des années 1960 et le début des années 1970?

 

Si il n'y a aucun déterminisme géographique dans ce succès, force est de constater qu'un son parfaitement unique a été produit au cours de cette période à Muscle Shoals, un son comparable par son originalité, à ceux de la Motown à Detroit ou de Stax à Memphis.

 

Plusieurs éléments d'explication semblent pouvoir être avancés. Soulignons d'abord l'extraordinaire densité de musiciens talentueux dans ce secteur; de jeunes blancs fascinés par les musiques noires en dépit de la stricte ségrégation qui règne alors dans l'AlabamaDepuis leurs plus jeunes années, Rick Hall, Dan Penn ou encore Jimmy Johnson se sont amourachés du rythmn and blues qu'ils entendent sur les ondes locales. Tous aspirent à produire une musique s'en approchant.

Bref, si les lieux n'ont rien de magique, on ne peut attribuer la qualité des productions FAME qu'à l'alchimie touvée par les principaux protagonistes du studio: des dizaines de musiciens talentueux (Jimmy Johnson, Duane Allman, Bobby Womack...), des auteurs surdoués (Dan Penn, Spooner Oldham, George Jackson...), des voix exceptionnelles venues chanter dans les micros du studio (Wilson Pickett, Etta James, Candi Staton pour n'en citer que quelques uns), enfin Rick Hall.

Certes, ce patron est un tyran qui paye au lance-pierre ses collaborateurs, mais il possède aussi une excellente intuition et une oreille très sûre. En dépit de son autoritarisme, sa direction artistique procède d'un processus collégial. Meneur d'homme extrêmement exigeant, il sait, en contrepartie, tirer le meilleur de ses musiciens. Enfin, sa volonté de fer lui a permis de toujours rebondir (comme lors des départs successifs de ses sections rythmiques) et de mener à bien son entreprise.

 

Au fond, le soulman chicagoan Jerry Butler est peut-être celui qui identifie le mieux ce qui fit la force du Muscle Shoals sound: "Que vous soyez noir ou blanc, si vous étiez du Sud, ces chansons vous parlaient. C'est le pouvoir universel de la musique. Ceux qui entendaient les enregistrements d'Aretha Franklin réalisés à Muscle Shoals n'avaient pas la moindre idée que ses accompagnateurs étaient blancs. Ils s'en fichaient. L'important était la grâce divine. ça n'avait rien à voir avec la couleur de peau. Seul le groove comptait."

 

Ainsi, par l'entremise de FAME, la paisible bourgade de l'Alabama se transforma au cours de cette poignée d'années en un riche creuset qui permit à l'évidente collusion musicale entre Afro-américains et poor Whites de s'épanouir pleinement.

 

* Repères discographiques.

 

 

 

Les enregistrements réalisés dans le studio FAME font l'objet ces derniers mois de somptueuses rééditions. Le label Kent a sorti récemment des disques consacrés à Jimmy Hughes, Spencer Wiggins, George Jackson et Candi Staton. Le volume réservée à cette chanteuse formée à l'école du gospel est de toute beauté. Elle y excelle sur toutes les faces gravées, en particulier les ballades lentes.

Enfin, le coffret The Fame Studios story 1931-1973 résume en 75 morceaux les plus belles années du label. Le copieux livret en retrace les grandes heures.  

 

 

 

Notes:

1. David Briggs au piano, Jerry Carigan batterie, Terry Thompson et Peanut Montgomery à la guitare

2. Jerry Carrigan, Norbert Putnam, David Briggs, Terry Thompson.

3. Sam McClain rapporte par exemple: "Dieu sait que Muscle Shoals et Florence sont des nids de rednecks, mais ce n'était pas le cas en studio. En revanche, il suffisait de sortir du studio et d'aller chercher à manger pour s'apercevoir que dehors, c'était une autre histoire."

4. Les guitaristes Travis Wammack, Junior Lowe, le batteur Freeman Brown, le bassiste Jesse Boyce, le claviériste Clayton Ivez, tous placé sous la direction de l'arrangeur Mickey Buckins.

5. Ce groupe composé de 5 frères d'une famille mormone de l'Utah connaissent un succès inouï. Une Osmondmania gagne ainsi les Etats-Unis au début des années 1970.

 

 

Pour terminer, une sélection de quelques morceaux enregistrés chez FAME.

 

 

 

1. Candi Staton: "That's how strong my love is"

2. Wilson Pickett: "Hey Jude"

La célèbre reprise du standard des Beatles avec le solo de guitare lumineux de Duane Allman.

3. Etta James: "Fire"

4. Irma Thomas: "A woman will do wrong"

5. Arthur Conley: "Let nothing separate us"

6. Unknown female: "Another man's woman, another woman's man"

7. Willie Hightower: "Back road into town"

8. Laura Lee: "Dirty man"

9. Aretha Franklin: "I never loved a man the way I love you"

 

 

Sources:

- Sebastian Danchin: "Muscle Shoals. Capitale secrète du rock et de la soul", les cahiers du rock, Ed. autour du livre, 2007.

- Sebastian Danchin, "Encyclopédie du rhythm & blues et de la soul", Fayard, Paris, 2002.

- Peter Guralnick, "Sweet soul music, rhythm & blues et rêve sudiste de liberté", Allia, Paris, 2004

- Michka Assayas: "Dictionnaire du rock", t.2 de M à Z, coll° Bouquin, Robert Laffont, 2003.

 

 

Augmix # 16 : du son pour l'été !

par Aug Email

 

[Abd Al Malik au festival Là-Haut sur la colline, juillet 2011, EA]

 

 

 

Commençons par Abd Al Malik qui aime à sortir des sentiers battus. Sa culture est le Hip Hop mais son univers sonore s'esst progressivement élargi. Son quatrième album solo Château Rouge est un objet sonore non identifié, il rappe, slam, chante... et nous fait réfléchir. Avec le morceau "Ma Jolie", il dénonce la violente faite aux femmes.

 

 

 

 Autre rappeur non-conformiste, Médine. Il aime provoquer pour suciter la réflexion. Le slogan inscrit en exergue de Table d'écoute 2 en dit long sur ses intentions : "Sois journaliste de ta propre vie plutôt que spectateur de celle des autres". Dans cette sorte de mixtape, il rassemble ses compères havrais de Din Records (Brav, Tiers-Monde, Koto et le producteur Proof) pour faire connaître leur travail. Et en matière de journalisme et de médias, il donne une belle leçon avec le morceau "Téléphone arabe", un "attentat burlesque" dans lequel il enrôle quelques MC et pas les moins connus (Salif, Tunisiano, Mac Tyer, Ol'Kainry, La Fouine, Rim-K & Keny Arkana). Médine a apparemment pété les plombs et chacun inteprète cet évènement à sa manière : La Fouine prévoit déjà de faire venir des filles autour de la piscine pour entourer Médine pour son prochain clip... jusqu'à ce que Keny Arkana, pourtant portée à l'occasion sur la dénonciation de complots, ramène tout le monde à la raison. C'est parti pour 11 minutes !

 

 

 

Oh No a grandi dans la musique, entre son chanteur de père, son trompettiste d'oncle, son rappeur et DJ de frère (Madlib). Son vrai nom est ... Michael Jackson, ça ne s'invente pas ! Il vient de Oxnard en Californie et a sorti en 2006 l'album Exodus into Unheard Rythms qu'il a produit en samplant uniquement la musique du pianiste et compositeur canadien Galt MacDermot. Sur cet album, il invite de nombreux rappeurs.

Premier morceau que je vous ai choisi "Beware" avec Cali Agents :

 

 

Deuxième exemple avec le morceau "Cofee Cold" qui sample le morceau du même nom de Galt MacDermot que l'on entend dans une scène mythique du film de 1968 L'affaire Thomas Crown avec Steve McQueen et Faye Dunaway. Ecoutons d'abord la version de Oh No :

 

 

 

 

Voici maintenant l'original, ça va Steve ? :

 


Galt MacDermot - Coffe Cold 

 

Et une version différente samplée par DJ Premier pour Gangstarr, d'autres producteurs de Hip Hop ont également samplé le morceau

 

 

 

Terminons par la chanteuse belge Selah Sue (découvert grâce à Died). Elle n'a que 22 ans mais est une des révélations de l'année écoulée. Elle vient de sortir son premier album, plein d'énergie et de promesses. Je vous ai chosi "Peace of Mind" dans lequel elle...rappe !

 

 

Voilà, très bon été à tous !

 

 

Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.

par vservat Email

Nous nous interessions, il y a quelques temps sur l'Histgeobox à deux titres des Clash datés de 1979, "London Calling" et "Guns of Brixton". Si l'hiver 78-79 évoque bien peu de choses de ce côté-ci du Channel, il en va différemment en Angleterre. Cet hiver vit, en effet, naître et se développer un mouvement social de très grande ampleur. Moins important que d'autres sur cette même période, il a toutefois laissé une trace indélébile dans la mémoire collective. Le Sun, tabloïd bien connu, parle alors du "winter of discontent" ou "hiver du mécontentement". Le terme est depuis passé dans le langage courant et l'épisode est devenu un véritable mythe politique Outre-Manche, tant et si bien qu'il y a quelques jours encore le Guardian publiait un article sur les émeutes de Brixton de 1981, les qualifiant de "summer of discontent".
 
 
Tournant majeur de l'histoire sociale britannique, le "winter of discontent" est aussi un point de basculement de l'histoire syndicale et politique du pays, qui conduisit à l'avènement du thatchérisme, dont les années Blair ne constituent aucunement une rupture. (1) 
 
 
Cette référence incontournable nous incite évidemment à regarder avec un oeil vigilant ce qui se passe aujourd'hui en matière de luttes sociales de l'autre côté de la Manche, que ce soient  les grandes manifestations étudiantes contre la hausse des droits d'entrée à l'université de l'automne dernier, ou celles, plus récentes,  des travailleurs du secteur public contre les coupes budgétaires du gouvernement Cameron. Passé et présent, en la matière, peuvent-ils se lire en mirroir?
 
Pour retracer le fil des évènements de cet "hiver du mécontrentement", pour en délimiter la portée sociale, mais aussi pour en saisir les enjeux politiques et syndicaux, nous avons demandé à Marc Lenormand, doctorant en études anglophones à l'Université de Lyon 2 (2), dont le travail de thèse porte sur « L'hiver du mécontentement” de 1978-1979 : le mouvement social britannique face à la crise du travaillisme et la nouvelle droite thatchérienne », de bien vouloir répondre à quelques questions sur le sujet et de prolonger son analyse sur la façon dont le monde de la culture, à l'instar des Clash, a pu rendre compte de cette période. 
 
 
 
 
 
 
En France, le "winter of discontent" de l'hiver 79 est relativement mal connu, alors qu'il est un véritable mythe politique en Angleterre, réactivé constamment et passé dans le langage usuel (il y a encore quelques jours, un article du Guardian transformait les émeutes de Brixton de 1981 en "summer of discontent"). Pourquoi tient-il une telle place dans l'imaginaire politique britannique ?
 
 
Effectivement, le rôle de mythe politique fondateur que l' "hiver du mécontentement" joue dans la Grande-Bretagne post-thatchérienne peut surprendre, d'autant que les années 1970 et 1980 en Grande-Bretagne ont été marquées par de nombreux conflits sociaux dont beaucoup ont dépassé les conflits de l'hiver 1978-1979 en durée, en intensité et en termes d'impact sur l'activité économique du pays.
 
On peut donner à cette focalisation sur l' "hiver du mécontentement" des explications de plusieurs ordres. Il y a tout d'abord le terme lui-même, "hiver du mécontentement", introduit par le rédacteur en chef du Sun en référence au premier vers de la pièce Richard III de Shakespeare, une oeuvre littéraire dont le désordre social et politique du royaume constitue un thème majeur.
 
Il y a ensuite la conjoncture politique. Ce conflit précède de quelques mois la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai 1979. Comme les conservateurs ont commencé à roder leur rhétorique anti-syndicale pendant l'hiver 1978-1979 et qu'ils ont fait campagne 
sur le thème du retour à l'ordre social au printemps 1979, les conflits de l'hiver 1978-1979 ont été vus comme un facteur déterminant dans ce changement de gouvernement qui constitue la principale rupture politique dans l'histoire de la Grande-Bretagne depuis 1945. Même si l'on peut attribuer le changement de gouvernement à d'autres facteurs (désaffection des couches populaires pour un gouvernement qui mène une politique d'austérité économie, déception d'une partie de l'électorat en Ecosse et aux Pays de Galles suite à l'échec des référendums sur l'autonomie), les conservateurs au pouvoir à partir de 1979 ont constamment réactivé la mémoire de ces conflits pour motiver leur politique anti-sociale et anti-syndicale et identifier leurs adversaires politiques travaillistes à la menace du chaos social et politique.
 

 

 
 
 
Margaret Thatcher prend la tête du parti conservateur en 1975. Elle remporte les élections générales de mai 79 et devient premier Ministre.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Enfin, au sein même du parti travailliste et du mouvement syndical, l'aile dite "modernisatrice" s'est pareillement servie de la mémoire de l' "hiver du mécontentement" et de la défaite travailliste dans un contexte de conflictualité sociale pour imposer un recentrage du parti travailliste et du mouvement syndical et une acceptation de l'ordre social et politique thatchérien. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, l' "hiver du mécontentement" est une référence centrale aussi bien pour la droite que pour le centre-gauche, et un mythe politique très efficace pour disqualifier toute contestation sociale.
 
 
 
Pouvez vous nous dire ce qui se déroule durant le "winter of discontent" de 1979 ?
 
Après que le gouvernement travailliste a décidé à l'été 1978 et pour la quatrième année consécutive d'imposer un plafond aux augmentations salariales (+5% au maximum à une période ou l'inflation est supérieure à 10% par an), la contestation part des usines Ford au mois d'octobre 1978. Ford est un foyer de contestation ouvrière traditionnel. Ce qui est moins attendu, c'est qu'après que les ouvriers de Ford ont obtenu un accord salarial favorable, toute une série de secteurs se mettent en grève. Un conflit social majeur affecte le transport routier au mois de janvier 1979. Les routiers bloquent les ports et les zones industrielles, et provoquent un ralentissement de l'activité économique. Alors que l'opposition conservatrice demande que l'état d'urgence soit déclaré et l'armée appelée en renfort, le gouvernement travailliste s'y refuse pour éviter d'envenimer la situation. Les routiers obtiennent satisfaction de leurs revendications à la fin du mois, au moment où démarre l'autre conflit majeur de l'hiver 1978-1979, dans les services publics. Les travailleurs de ce secteur ont été affectés tout particulièrement par le contrôle strict des augmentations de salaire et par les réductions budgétaires menées depuis 1975, et le mouvement qui démarre le 22 janvier 1979 fait suite à une multiplication des conflits locaux dans ce secteur. Les organisations syndicales organisent des grèves roulantes (chaque service, chaque hôpital, chaque école se met en grève l'une après l'autre) et des grèves éclairs (une heure ou une journée) pour ne pas pénaliser des salariés aux revenus déjà très faibles et parce qu'elles anticipent une grève longue et dure. Le conflit se poursuit tout au long du mois de février, et dans certains secteurs et localités jusque mi-avril.
 
Les revendications sont loin d'être entièrement satisfaites, mais le gouvernement promet la mise en place d'une commission pour étudier les conditions de salaires des personnels des services publics, ce qui incite certains syndicats à signer les accords salariaux assez peu favorables qui leur sont proposés.
 
 

 
 
 
 
 
 Les travailleurs des services publics réclamant des hausses de salaire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Qu'est-ce qui se joue en matière de bouleversements économiques et sociaux durant cette période?
  
Il me semble qu'il y a deux évolutions socio-économiques majeures pendant cette période de la deuxième moitié des années 1970. La première, c'est une transformation des politiques économiques. Du fait de l'orientation internationale de l'économie britannique, et dans un contexte marqué par l'augmentation du prix du pétrole et des matières premières depuis le début des années 1970, la Grande-Bretagne connait à la fois un fort déficit de sa balance des paiements, un ralentissement de la croissance de son PNB (Produit national brut) et une forte inflation. C'est une situation difficile, mais aussi nouvelle par rapport à la période dite de "l'âge d'or" (équivalent britannique des trente glorieuses françaises) de l'après-Guerre, et par rapport à laquelle les économistes et les politiciens sont désemparés. Alors que les remèdes traditionnels, comme les politiques de relance de l'économie, échouent et ne font qu'aggraver l'inflation, de nouvelles théories connaissent une fortune croissante auprès des dirigeants politiques et économiques. Il s'agit d'un ensemble de théories, que nous appellerions aujourd'hui néo-libérales, et qui attribuent les maux de l'économie britannique à des dépenses publiques trop élevées et à un poids trop important des organisations de travailleurs. Ces théories se répandent grâce à l'action de réseaux intellectuels très structurés au sein des milieux universitaires, journalistiques, financiers et politiques. Elles ne convainquent pas encore un patronat britannique attaché à la paix sociale et au compromis historique avec le mouvement syndical, mais elles pèsent sur la décision politique à la fois de l'intérieur (par leur influence au sein des ministères, et notamment du Trésor britannique) et de l'extérieur (par la pression des marchés financiers, dont la confiance devient un élément essentiel pour garantir la stabilité d'une économie). Un épisode célèbre de ce tournant néo-libéral des politiques publiques est l'intervention du FMI (Fonds monétaire international) à l'automne 1976, dont la délégation vient dicter au gouvernement britannique un plan d'austérité en échange d'un prêt. Les historiens et les économistes débattent aujourd'hui pour savoir si le gouvernement travailliste de 1974-1979 s'était converti à cette nouvelle doctrine économique. Ce qui nous importe, c'est que les politiques sociales et économiques s'infléchissent fortement à partir du milieu des années 1970.
 
L'autre évolution socio-économique majeure de la période, qui a d'ailleurs un impact sur la dégradation de la balance des paiements britanniques, est la désindustrialisation. L'emploi industriel atteint un pic à la fin des années 1960, après quoi il diminue continuellement. Le ralentissement fort de la croissance économique britannique en 1973-1974 (années du choc pétrolier) et dans les années qui suivent, puis la récession de la période 1979-1981 provoquent la fermeture de nombreuses usines et de nombreuses suppressions d'emplois, dans un secteur qui constituait le bastion du mouvement syndical britannique.
 
 
 [symbole de la désindustrialisation : les usines de la British Leyland au bord du gouffre en 1979]
 Piquet de grève à la Britich Leyland qui produisait alors des
Jaguar, mini Austin et Rover.
 
 
 
Comment cet épisode va-t-il agir sur le paysage syndical et celui des luttes sociales? A-t-il laissé des traces dans le paysage actuel? Peut on établir un lien avec les derniers mouvements de protestation contre les coupes budgétaires en Angleterre?
 
Ce qui est remarquable dans l' "hiver du mécontentement", c'est qu'il s'agit du premier mouvement social de grande ampleur qui mobilise principalement les travailleurs des services publics, et notamment des travailleuses femmes. Un grand nombre de femmes de ménage, dames de cantine, concierges, éboueurs, jardiniers, ambulanciers, infirmières et autres salariés qui se mettent en grève au cours de l'hiver 1978-1979 le font pour la première fois. En ce sens, l' "hiver du mécontentement" constitue à la fois l'aboutissement d'une décennie d'extension des luttes sociales par delà les bastions ouvriers traditionnels des mines et de l'industrie manufacturière vers les services publics, et l'annonce du déplacement du centre de gravité du mouvement syndical et des luttes vers les syndicats du service public, évolution dont témoignent les mouvements de protestation de ces dernières années contre la baisse du pouvoir d'achat des salariés des services publics, et le mouvement qui s'esquisse contre les coupes budgétaires brutales du nouveau gouvernement libéral-conservateur.
 
Même si la Grande grève des mineurs de 1984-1985 demeure la principale confrontation sociale des trente dernières années (tant par sa durée que par sa violence), ces décennies ont été également marquées par des grèves importantes chez les infirmières (1982) et les ambulanciers (1988). En dépit des réductions budgétaires drastiques opérées dans les services publics dans les années 1980 et 1990 par les gouvernements conservateurs (réduction du budget des collectivités locales, externalisation des services, privatisation des entreprises publiques), les syndicats des services publics ont contenu la baisse de leur nombre d'adhérents, pendant que les effectifs des syndicats du secteur manufacturier, des transports et de l'énergie étaient décimés. Avec le renforcement de la place des syndicats des services publics au sein du TUC (Trades Union Confederation), la confédération des syndicats britanniques, de nouvelles questions ont également fait leur apparition parmi les priorités du mouvement syndical, notamment celle de la représentation et de la participation des femmes et des minorités ethniques.
 
 
 
 
 
 
Infirmières de la NHS en grève durant le "winter of discontent".
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En termes de revendications, il est effectivement possible de faire un parallèle entre le mouvement actuel et l' "hiver du mécontentement", qui tous deux prennent pour cible des politiques d'austérité. En revanche, il est nécessaire aussi de souligner la transformation du contexte social et institutionnel depuis 1979 : les syndicats font face à un gouvernement conservateur violemment hostile (alors que le gouvernement travailliste de 1974-1979, quelles que soient les politiques qu'il mettait en oeuvre, était lié au mouvement syndical) ; les possibilités d'action des syndicats ont été sévèrement réduites par une série de lois anti-syndicales votées par la majorité conservatrice au Parlement dans les années 1980 ; enfin le mouvement syndical dans son ensemble a été affaibli par son déclin numérique et sa marginalisation politique. Une nouveauté, dont les effets restent à mesurer, est la conjonction potentielle sur certaines revendications entre le mouvement syndical et le mouvement de contestation estudiantin qui a émergé à l'automne. Un certain nombre d'actions (notamment celles menées par le collectif UK Uncut contre les entreprises qui pratiquent l'évasion fiscale) sont bien reçues dans le mouvement syndical. Reste à voir si cela débouche sur une vraie convergence.
 
 
 

 
Comment cet épisode va-t-il contribuer à bouleverser les rapports de force entre les travaillistes et les conservateurs en ouvrant les portes du pouvoir à Margaret Thatcher?
 
L'arrivée au pouvoir des conservateurs thatchériens marque à de nombreux égards une rupture dans l'histoire politique et institutionnelle de la Grande-Bretagne. Margaret Thatcher est arrivé à la tête du parti conservateur en 1975 suite à la chute du précédent gouvernement conservateur face à une grève des mineurs, et sur un programme de rupture avec le conservatisme de compromis social jusqu'alors majoritaire au sein de la direction du parti. Une fois au pouvoir, les conservateurs rompent avec la politique de concertation avec le mouvement syndical qui prévalait depuis l'après-Guerre. Les syndicats sont institutionnellement marginalisés, symboliquement disqualifiés, légalement neutralisés, enfin réprimés par la police et la justice britanniques lorsqu'ils s'opposent à l'imposition du nouvel ordre social et économique thatchérien.
 
Cette rupture dans les politiques publiques et cet affaiblissement du mouvement syndical produisent des transformations au sein du parti travailliste. Le débat sur l'attitude à adopter face au gouvernement thatchérien aboutit à une sécession de l'aile droite du parti travailliste qui forme le SDP (Social Democratic Party), dont le bon score aux élections de 1983 permet aux conservateurs de se maintenir au pouvoir. Au sein du parti travailliste, cette reconfiguration du champ politique et social donne des arguments à l'aile centriste désireuse de distancier le parti du mouvement syndical. Le parti travailliste rechigne à soutenir les mineurs en grève en 1984-1985, et la nouvelle défaite travailliste en 1987 amorce un processus dit de "modernisation" du parti, marqué par un recentrage politique, une marginalisation du rôle des syndicats en son sein et enfin, après l'arrivé de Tony Blair à la tête du parti en 1994, une acceptation du nouveau cadre social et économique mis en place par les conservateurs.
 
 
 
 
 
 
 
Affiche de campagne du New Labour pour les élections de 1997. Tony Blair et son image envahissent les affiches.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le parti travailliste qui accède de nouveau au pouvoir en 1997 sous le nom de "New Labour" ne promet qu'une inflexion sociale d'un ordre économique thatchérien devenu indiscutable. La question demeure de savoir dans quelle mesure l' "hiver du mécontentement" de 1978-1979 a contribué à l'arrivée au pouvoir des conservateurs et à cette transformation du parti travailliste. La façon dont les politiciens et les médias conservateurs ont mis en oeuvre des stratégies rhétoriques associant la crise sociale et politique du pays à l'incompétence des travaillistes et à la toute-puissance des syndicats a été étudiée de manière convaincante par des politistes britanniques. Cependant, de là à conclure que les conflits sociaux de l'hiver 1978-1979 ont été, à travers ce travail de construction discursive, le facteur déterminant de la victoire conservatrice en mai 1979, il y a un pas qu'on peut hésiter à franchir.
 
En étudiant les évolutions du mouvement syndical et la montée de la contestation face aux politiques d'austérité dans les années 1970, on peut tout aussi bien affirmer que les élections de mai 1979 sont moins une victoire conservatrice qu'une défaite travailliste, et que les travaillistes doivent la désaffection de leur électorat traditionnel à l'adoption de politiques économiques hostiles aux salariés.
 
 
 
 

Le "London Calling" des clash mis à part, quelles autres oeuvres évoquent/ se réfèrent à ce moment de l'histoire britannique contemporaine?
 
 
On peut tout d'abord penser aux productions artistiques contemporaines de 1978-1979. 1979 est l'année de la sortie du film "La vie de Brian" des Monty Pythons, dont une scène fameuse tourne en dérision le sectarisme de la gauche radicale britannique.
 
C'est aussi l'année de la sortie de toute une série d'oeuvres musicales qui reprennent la thématique de la désintégration sociale et de l'aliénation, comme les albums "The Wall" des Pink Floyd et "Unknown Pleasures" de Joy Division. Ces derniers sont représentatifs de l'émergence d'une série de groupes aujourd'hui caractérisés comme post-punk (avec en tête The Cure), dont les mélodies mélancoliques contrastent avec l'énergie du punk. Si, avec ces nouveaux groupes, la veine nihiliste subversive du punk prend progressivement un tournant plus noir et perd sa dimension libératrice, il n'en reste pas moins que c'est le punk qui est le courant musical marquant des années 1978 et 1979 en Grande-Bretagne, derrière des figures tutélaires comme les Clash ou les Sex Pistols. Peu de groupes font certes de leur chansons des commentaires sociaux aussi explicites que les Clash dans leurs différents albums ou The Jam dans leur album Settings Sons (1979).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il est cependant difficile de ne pas faire de parallèle entre d'un côté les interrogations sur le déclin de l'économie britannique, la crise de l'idéologie travailliste, la désindustrialisation et l'extension de la conflictualité sociale, et de l'autre côté l'adoption de ce genre musical et de l'imaginaire qui lui est lié par une frange considérable de la jeunesse britannique. Cette situation sociale et politique se reflète tout particulièrement à travers la scène street punk, aussi appelée oï. C'est la musique associée à la mouvance skinhead, qui revendique dans ses vêtements et les thèmes de ses chansons une identité ouvrière. La fin des années 1970 sont le moment où cette mouvance, traditionnellement ancrée à l'extrême gauche et porteuse d'une hostilité de classe à l'égard de la police et de l'Establishment, connaît une scission entre une fraction attirée par les thèmes néo-nazis dans un contexte de montée de l'extrême droite sous la forme du National Front, et une fraction qui développe des thèmes antifascistes.
 
Par ailleurs, il y a un ensemble de productions artistiques qui font référence rétrospectivement à cette période. Je ne connais pas d'oeuvre de fiction située spécifiquement dans cette conjoncture historique de l'hiver 1978-1979, mais la décennie 1968-1979 a été amplement abordée par les artistes.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En littérature, il faut mentionner "Bienvenue au club" de Jonathan Coe (2001), le portrait d'un groupe d'adolescents qui grandit à Birmingham dans les années 1970, avec en toile de fond les conflits sociaux aux usines British Leyland, la violence de la guerre civile nord-irlandaise et l'émergence de la musique punk. A la télévision, la série "Life on Mars" (3) met en scène un policier des années 2000 qui est projeté dans les années 1970. Elle illustre remarquablement la représentation de cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne comme une préhistoire où le machisme et la brutalité des policiers n'ont d'égal que l'archaïsme du monde du travail.

 
 
 
Tous nos remerciements à Marc Lenormand pour avoir bien voulu répondre à nos questions !
 
Etant donné les nombreuses références qu'il nous a données, terminons en musique cet entretien.
 
 

 

 Notes :

(1) Se référer en particulier à l'ouvrage de Keith Dixon, "Un digne héritier", Raison d'agir, 2000.

(2) Marc Lenormand est donc doctorant en études anglophones (Université Lyon 2, laboratoire Triangle UMR 5206). Il a publié 

« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


« Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

(3) Samarra a consacré un article à cette série. Il est disponible ici.


Bibliographie :

Marc Lenormand« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


Marc Lenormand, « Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

Keith Dixon, "Les évangélistes du marché", Raison d'agir, 1998, 2008 pour la réédition.

Un article de la BBC sur les élections générales de 79.
Un article de la BBC sur le 
"winter of discontent"
Un article du Guardian partant des
 mémoires de J. Callaghan.
Un autre article du Guardian sur les
 grèves du secteur public de 1979.
Une conférence de Colin Ray, Université de Sheffield, 
The "Winter of discontent" in British politics", 2009 (cliquer sur le texte "opening conférence")
Une autre conférence de B. Lemonnier, université de Paris X Nanterre, "
L'Angleterre depuis 45 : les enjeux d'une histoire culturelle", 1997

Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands

par Aug Email

Alors que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.

Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).

Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et  responsable du centre d'archives du Jazz  à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

 

 

 

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]

 

1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?

 

Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.

 

 

2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?

 

Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.

 

 

3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?

 

Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.

 

[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]

 

 

 

4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?

 

Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

 

 

 [Baby Boyz Brass Band]

 

5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?

 

Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.

 

 

6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?

 

   1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
   2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
   3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
   4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
   5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
   6. ReBirth “Casanova” (2001)
   7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.

 

Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :

 

 

Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.

 

Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Notes

(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à  l'origine de la tradition des "second lines".

(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.

 

 

Liens

 

 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :

 

Rock & pop - histoire géographie.

par vservat Email

 POP ROCK HISTOIRE ET GEOGRAPHIE

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Petites ou grandes histoires des musiques pop rock à travers la planète... 

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Places That Rocks !
 
 

Au Royaume Uni : 
 
Liverpool et "Penny Lane", "Strawebbery Fields forever" des Beatles (1966) et

"You'll never Walk Alone" de Gerry & The pacemakers (1963).

 Londres (Brixton) et "Guns of Brixton" des Clash (1979).

 

En Irlande : 

Belfast et "Where the streets have no name" de U2 (1997).

Derry et "Sunday bloody Sunday" de U2 (1983)

 

En Allemagne :

Berlin et "Heroes" de David Bowie (1977)

 

Aux Etats-Unis :

 Chicago et "Chicago" de Crosby, Still, Nash & Young (1970)

 Ellis Island et "American Land" de Bruce Springsteen (2006).

 Detroit et "The big three killed my baby" des White Stripes.(1999) et le MC5 avec "Motor city is burning" (1969).

 Allentown et "Allentown" de Billy Joel (1982).

 
 
 
Petit Atlas illustré des musiques pop-rock (work in progress...)
 

Afficher Petit atlas illustré des musiques pop-rock sur une carte plus grande 
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Dossiers thématiques disponibles sur Samarra :

 

Les chansons anti guerre du Vietnam. 

Les Hippies et Summer of love.

 

Les festivals :

- Monterey (1967) et le rock psychédélique.

- Woodstock (1969) : première partie et deuxième partie.

Altamont la fête est finie.

 

L'Histoire dans une pochette de disque :

 

 

 

Midlife de Blur, Une pochette kaléidoscope des années Blair.

 

 

 

 

Pop rock, bande son de l'histoire :

 

La sélection proposée a retenus oit des titres pop-rocks, soit des artistes assimilés à ces musiques qui sont prises ici au sens large (étendues au folk songs par exemple).


 

Red Scare :

 

 

Joan Baez "Here's to you" 2 anarchistes exécutés pendant la Red Scare, Sacco et Venzetti.

 

 


Deuxième guerre mondiale :

 

The Kinks "Churchill says"

Johnny Cash "The Ballad of Ira Hayes" le destin d'un des hommes qui planta la bannière étoilée sur Iwo Jima. 

 

 

 

Les années 60 aux Etats-Unis : droits civiques, protest songs.

 

Joan Baez "Birmingham Sunday" la tuerie de Birmingham, 6 enfants tués dans un attenta du Klan. 

Country Joe and the fish "I feel like I'm going to die rag"

Creedence Ckearwater Revival "Fortunate Son" contre les fils fortunés qui ne vont pas au Vietnam

Crosby, Still, Nash and Young "Ohio" sur la tuerie de Ken State.

Crosby, Still Nash and young "Chicago" tensions entre progressistes et conservateurs autour de la convention démovrate de Chicago.

Bob Dylan "Blowin' in the wind" la longue lutte pour les droits civiques.

Bob Dylan "Georges Jackson" sur Angela Davis et son soutien à Georges Jackson.

Bob Dylan "Masters of war" contre les profiteurs de guerre.

Bob Dylan "Only a pawn in their game" sur l'assassinat de Medgar Evans.

Bob Dylan "Oxford town" sur l'entrée difficile du premier étudiant noir à l'université.

Bob Dylan "Talkin' Jonhn Birch paranoid blues" sur une organisation ultra conservatrice des 60's.

Bob Dylan "The death of Emmet Till" sur le lynchage du jeune Emmet Till

Bob Dylan "The times they'are A-changin' sur l'aspiration au changement.

Bob Dylan "With god on your side" retour sur l'histoire des Etats-Unis.

MC5 "Motor City is burning" émeutes de Détroit fin des 60's.

Simon and Garfunkel "7 o clok silent night" autour des actualités sinistres de 1966.

 

 

Relations internationales - guerre froide :

 

Colonel Bagshot "Six Days War" sur la guerre des 6 jours.

Johnny Clegg "Asimbonanga" sur l'apartheid et Mandela.

Peter Gabriel "Biko" sur le meurtre du militant noir Steve Biko en Afrique du Sud

The Clash "Washington bullets" sur les impérialismes.

La Tordue "Paris, octobre 61." manifestation du FLN à Paris et sa répression policière.

Simple Minds "Mandela Day" sur Mandela.

Sting "Russians" les Russes dédiabolisés en fin de guerre froide.



Luttes sociales (autres que droits civiques aux Etats-Unis) :

 

 

The Clash "London Calling", Angleterre dans la crise économique et sociel des 70's finissantes.

The Clash "Guns of Brixton" anticipation des grandes émeutes de Brixtion en 1981.

The rolling stones "Street Fighting man" révolte des jeunes dans les 60's.

Bruce Springsteen "Born in the USA" sur les vétérans de la guerre du Vietnam.

Bruce Springsteen "The ghost of Tom Joad" sur la pauvreté aux Etats-Unis.

 

 

Après le mur :

 

Les fatals Picards : "mon père était tellement de gauche"

Jean Leloup "1990"

 

 

Question irlandaise :

 

 

U2 "Where the streets have no name" sur Belfast, ville déchirée.

U2 "Sunday Bloody Sunday" massacre des paras britanniques à Derry en janvier 72.

Sinead O'Connor "Dear Old Skibereen" sur la grande famine et ses conséquences.

The Pogues "Thousands are sailing" sur l'émigration irlandaise.

The Pogues "Poor Paddy on the railway" sur l'emploi des irlandais aux Etats-Unis dans les chemins de fer.

 

 

 

Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.

par vservat Email

Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.

Histoires, identités, mémoires des  Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais. 

 

 

 

 

  • Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?

 

 

 

Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…

 

 

      L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !

 

 

      Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà… 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?

 

 

Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)

 

 

 

Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.

 

 

  • Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?

 

 

Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.

 

 

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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…

 

 

 

Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de 1972 (9) a pour sa part été porté à l’écran en 2002 par le réalisateur britannique Paul Greengrass(10).  Quand le film est sorti, les conclusions du Rapport Saville n’étaient pas encore publiées. Elles ont été rendues publiques en juin 2010 après douze années d’investigation. Le rapport affirme la lourde responsabilité britannique et accable en particulier une unité de parachutistes britanniques qui, ce dimanche 30 janvier 1972, a tiré sans motif légitime et sans sommation sur une foule désarmée marchant pour les droits civiques, occasionnant la mort de treize manifestants. Le rapport précise que les soldats ont ensuite menti de manière concertée à la justice, afin de cacher leurs agissements criminels.

 
 
  • En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)? 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug]  hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.


 

  • Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels? 

 

 

        Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

 

 

 


  Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.

  

 

 

     Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.

 

 

    Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique  insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.


 

 

  • Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?

 

 

      Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.

 

 

       Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.

 

       A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…

 

 

 

A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien ! 

 

Merci à Aug également pour ses photos de Dublin. 

 

Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.

 

 

 

 

Notes : 

(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié : 

"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

 " L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50

A paraître en mai :

"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.fr/.

A paraître en juin : 

"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/

 

(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!

 

(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.

En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte. 

 

(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.

 

(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.

 

(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures). 

 

(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.

 

(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.

 

(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.

 

(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.

 

(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint),  à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.

 

(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.

 

(13) Shankill est un des political district  unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".

 

Le Rap de la Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe

par Aug Email

 Si je vous dis Hip-Hop et Nouvelle-Orléans, cela ne vous évoque sans doute pas grand chose. Les plus affûtés d'entre vous me diront peut être Lil' Wayne ou Bounce, mais guère plus. Pour tenter d'y voir plus clair et faire connaissance avec la scène rap de Big Easy (l'un des surnoms de la ville), nous avons demandé à l'un des spécialistes français sur ce sujet de nous servir de guide. Jean-Pierre Labarthe a en effet publié un livre sur l'histoire musicale de la ville et en prépare actuellement un autre sur la scène rap de "Nawlins".

 

Cette scène rap a connu une renommée au niveau national et international à partir des années 1990 avec le succès du "bounce".   Selon un autre spécialsite, Nick Cohn, le bounce est un style de musique au départ basé sur l'appel-réponse des chants indiens du Mardi-Gras. Son rythme est basé sur le Triggerman beat détourné du classique "Drag Rap" des Showboys. Le tout épicé par des aboiements, une ligne de basse typique des second lines, et du funk de la Nouvelle-Orléans. Il combine donc différentes traditions musicales de la ville tout en s'inscrivant dans le mouvement hip-hop,. Bien sûr, d'autre styles de rap existent à Nola mais le bounce domine, plus de 20 ans après son apparition.  Le rap  de la ville n'est pas "conscient" au sens de Public Enemy ou KRS-One, mais il a des choses à nous dire sur ce qu'est la vie ou la survie d'un jeune "niggaz" dans une ville en déclin depuis des décennies et ravagée par un ouragan sans prédédent en 2005. Avant de découvrir les morceaux emblématiques et des liens, revenons donc avec Jean-Pierre Labarthe sur l'histoire du rap à Nola.

 

 

 

  1. Quand émerge la scène rap de la Nouvelle-Orléans et dans quel contexte?

 

La culture hip hop est bien née à New York et s'est répandue rapidement à travers le pays. La Nouvelle-Orléans n'est pas épargnée par ce mouvement culturel et artistique apparu dans le South Bronx, loin s'en faut ! Nous sommes en 1984, les premiers bourgeons rap viennent d'éclore grâce à l'alliance de jeunes artistes tels que DJ Mannie Fresh, Mia X ou DJ Wop, lesquels, épaulés par le transfuge new yorkais Denny Dee, viennent de former le premier crew de rap à La Nouvelle-Orléans : New York Incorporated. Du côté de la production discographique, on peut dire qu'elle s'élabore pas à pas. Rien de comparable avec le foisonnement vinylique du nord-est du pays, dans le Sud on compte les sous que l'on doit sortir de sa poche et « We Destroy » est un de ces 12‘’ séminaux réalisé par le Ninja Crew de Sporty T (4 Sight records, 1986) qui véhicule son petit buzz local. Patience et endurance sont à l'ordre du jour! Pour preuve, il va falloir attendre 1989 pour voir DJ Mannie Fresh et MC Gregory D réaliser un authentique album de rap: D Rules The Nation !

 

 

 

  1. Quels en sont alors les têtes d'affiche?

 

Les têtes d'affiches sont les précités DJ Mannie Fresh, Mia X, DJ Wop, Sporty-T mais aussi et surtout Gregory D qui accomplissent un hip hop directement influencé par la côte Est. A partir de 1991/1992, hormis MC Thick et Tim Smooth de West Bank, la grande majorité des artistes surfent sur la vague hédoniste du Bounce: MC Heavy (Gangster Walk), Black Menace (Going Off), 3-9 Posse (Ask Them Hoes), MC J'Ro'J (Let's Jump), Bust Down (Nasty Bitch), Daddy Yo (I'm Not Yo Trick Daddy), Ice Mike (Bring Da Heat), Lil Slim (Bounce Slide Ride), DJ Jimi (Where They At?), Joe Blakk (It Ain’t Where Ya From), Juvenile (Bounce For The Juvenile), Da Sha Ra (Still Bootin' Up) etc...
 

 

  1. Quel est le rapport des rappeurs de la N.O. au passé musical et au patrimoine de la ville?

 

Le Bounce vient des différents housing projects (Magnolia [Photo ci-contre], St Bernard, Lafitte, Iberville, St Thomas, Calliope, Melpomene) et résulte d’un métissage culturel typiquement local. En vérité, le côté fusionnel du Bounce n’a rien d’extravagant lorsqu'on regarde le passé musical de la ville. Au préalable les artistes emblématiques tels que Jelly Roll Morton, Professor Longhair puis les Funky Meters ont su au mieux dans leurs styles respectifs explorer les privilèges d’une pareille situation géographique pour construire un schéma musical totalement hybride, systématiquement en adéquation avec le foisonnement ethnique de la cité portuaire.
En ce qui concerne les danses, vu que La Nouvelle-Orléans alias « La ville aux mille danses » était une des rares villes américaines où le vaudou était toujours vivace avant Katrina, les secousses corporelles du Bounce peuvent par moment évoquer la transe cultuelle voire certaines danses africaines comme la Mapoula Dance en provenance de la Côte d'Ivoire. Lors des block ou teen parties se sont les inévitables deejay’s qui intiment l’ordre à leur auditoire de suivre un protocole qui dicte les diverses façons d’appréhender le twerk (danser sur du Bounce). Le roi du twerk n'est autre que DJ Jubilee (Take Fo' records), il vient de St Thomas et a composé de multiples variantes qui permettent aux danseurs d’épancher leur soif de défoulement à la faveur des Walk the dog, Tiddy boppin’, Ride the bike, Hop in a circle, Do the sissy walk, Do the nikki, Do the Jubilee all, Penis poppin’, Stick your booty out, Shake it like a dog….

Au niveau musical, tous accomplis autour de 1992/93: "Bounce ! Baby, Bounce !" par Everlasting Hitman, "Ya’ll Holla" par Ricky B, "Get it Girl" par Warren Mayes, "Bounce Slide Ride" par Lil’ Slim et "Second Line Jump" par 2Blakk véhiculent une production digitale bon marché boostée par le sempiternel sousaphone des fanfares. Cette alchimie singulière qui confond passé et présent, tradition et innovation cristallise l’évolution sociale de Big Easy au cours des années 80, une décennie qui a vu la classe ouvrière afro-orléanaise péricliter suite à la raréfaction des opportunités qu’offrait jusque là le business du pétrole. En effet, ayant fini par se reporter sur l’activité réfrénée du port, la diminution des industries extractives condamne la masse dite laborieuse à un statut végétatif avilissant, décuplant par la même occasion ce besoin d’épanchement affiché par la jeunesse à travers le hip hop, mais entérinant une criminalité sidérante principalement liée au business de la drogue régenté par les gangs de la ville. Entre temps, la métropole a fini par faire du tourisme son ambition nouvelle.

 

 

  1. L'ouragan Katrina a-t-il changé la donne? Où en est le rap de Nola en 2011?

 

Suite à l'intrusion catastrophique de Katrina, l'exode forcé vers Atlanta, Miami, Houston, Baton Rouge etc... privilégié par la grande majorité des rappeurs et producteurs, car sensé leur apporter un avenir professionnel assurément meilleur, a été culturellement et sans nul doute artistiquement catastrophique. Néanmoins, réapparu plus essentiel que jamais du cumul des gravats qui jonche la cité, le combat Bounce est à nouveau à l'ordre du jour. Hormis que le rétablissement de la ville passe impérativement par la réappropriation de son patrimoine musical, on peut avancer que le lent rétablissement a été renforcé par le fait que le Bounce a joué un rôle primordial dans la reconstruction de l'identité collective de la communauté noire locale épouvantablement fragmentée par l'intrusion de l'ouragan.



A un moment où le rap mainstream déclamé par les jeunes Curren$y, Corner Boy P, Gudda Gudda ou Kidd Kidd (alias Nutt Da Kidd) oriente à nouveau les projecteurs sur la ville endeuillée, rien ne semble réfréner l'ardeur vengeresse des emcee's de l'underground. Pour preuve, l'anathème « Fuck Katrina and fuck Rita! » placardé sur la pochette de la compilation Bouncedown Volume 4 traduit le prosaïsme avec lequel les artistes Peacachoo, Gotty Boy Chris, Kilo, 10th Ward Buck, South Rakas Crew, 5th Ward Weebie, DJ Money Fresh, Hot Boy Ronald... ont décidé de malmener verbalement les ouragans, sous couvert de s'en prendre aux complices bureaucratiques de George W. Bush à cet instant encore en place à la Maison Blanche!
On peut affirmer que le Bounce se défend de tout individualisme ou cloisonnement communautaire. Katey Red (photo ci-contre), un (e) artiste transsexuel(le) qui est actuellement une notoriété très respectée du genre prouve soir après soir le caractère altruiste de ses intentions, c'est à dire rassembler pour une fête sans égal les gens que la bonne société capitaliste a pris le soin de séparer. Car à l'instar des bars gays de l'underground new yorkais des années 70 d'où émergea la fusion musicale homo érotique dite disco, les clubs Ceasar's, Da Chatroom et The Venue sont - toutes proportions gardées - les sites cruciaux de Big Easy où s'opèrent une vivifiante libération cathartique. La teneur chaleureuse du sissy bounce a ce pouvoir d'annihiler comme le fit la disco-funk en son temps les critères raciaux, professionnels ou bien sexuels. Du moins le temps de la performance!

 

 

  1. 8 titres pour retracer l'histoire du rap à la Nouvelle-Orléans.

 

1>> Gregory D & Mannie Fresh - « Buck Jump Time » - 1990
Exemple type du Bounce du début des années 90 par l'un des pygmalions du emceeing à Nola, Gregory D, et le futur producteur du célèbre label Cash Money, Mannie Fresh. Le mix s'approprie le beat digital de « Drap Rap (Triggerman) » des Showboyz (1986) mais aussi le pouls des fanfares locales.

2>> MC T.T.Tucker & DJ Irv - « Where Dey At » - 1991

Le premier vrai hit Bounce de la ville qui absorbe une fois de plus « Drap Rap (Triggerman) » des Showboyz. Le titre ne véhicule aucune philosophie particulière si ce n'est celle de faire danser les homies. Ce sample sera utilisé jusqu'à plus soif par les deejays de la Nouvelle-Orléans. A Memphis (Tennessee), c'est DJ Spanish Fly et quelques autres qui s'en emparent, s'en servant notamment pour établir la base rythmique du « gangsta walk » - un genre de breakdance locale.

3>> U.N.L.V. - « Drag'em Tru The River » - 1996
Titre emblématique de l'évolution du rap et des mentalités. L'émancipation féconde des côtes Est et Ouest poussent les labels locaux a réévaluer leur style. Les choses évoluent à la vitesse grand V dans le rap et les patrons des différents labels ont installé le débat sur le terrain glissant de la provocation. Le succès et l'argent attisent les ambitions, aussi une rude compétition est de mise entre les différents labels qui se titillent verbalement par artistes interposés. Il s'agit ici d'un des plus violents « diss » de l'histoire du rap à la Nouvelle-Orléans. Les poulains du label Cash Money records, le trio U.N.L.V., n'y vont pas avec le dos de la cuillère pour acculer le valeureux Mystikal (Big Boy records) dans le cordes du rap game et le rouer de coups. Mystikal répondra avec son mordant habituel via « Here I Go (Back From Tha River)» à l'agressivité manifeste du trio U.N.L.V. qui va être dérouté de son ascension fulgurante par la perte d'un de ses membres, Yella Boyee, assassiné en cette même année 1996 dans de mystérieuses circonstances.



4>> Master P - « Mr Ice Cream Man » feat. Silkk The Shocker & Mia X - 1996
Percy Miller alias Master P est le producteur providentiel qui va changer à tout jamais la donne dans le Sud. Rappeur plutôt insignifiant, c'est surtout en tant qu'homme d'affaire qu'il excelle. Travailleur acharné, armé d'une stratégie commerciale solide et à la tête d'un crew soudé, il va faire de son label No' Limit, fondé en 1990, une machine a récolter les disques d'or et de platine. Son ascension est si éblouissante qu'il figure rapidement en tête du box-office dressé par le magazine Fortune des plus grandes fortunes des moins de 40 ans. Son déclin sera aussi fulgurant que le fut sa réussite. Reste «Mr. Ice Cream Man » scandé avec son frère Sillk The Shocker, une pépite old school qui n'a plus le lustre d'antan mais qui cristallise l'émergence du rap parvenu et scintillant au niveau national!

 



5>> Juvenile - « Ha » - 1998

Juvenile vient lui aussi de la scène Bounce. D'ailleurs il a composé avec DJ Jimi un Bounce qui figure désormais au Panthéon des classiques du genre: « Bounce For The Juvenile » (1991). Il intègre le label Cash Money aux alentours de 1996 et réalise dans la foulée deux albums – Solja Rag en 1997 et 400 Degreez en 1998. C'est le bouche à oreille qui fait décoller 400 Degreez. L'effet boule de neige est tel, que l'album va devenir la meilleure vente jamais réalisé par le label (4 millions d'exemplaires vendus). Les charts nationaux retiennent deux hits « Back That Azz Up » et surtout « Ha» qui valide un phénoménal « off beat flow » plus un vrai pot-pourri des jargons ethniques de la Nouvelle-Orléans...

 



6>> B.G. feat. Big Tymers & Hot Boys « Bling Bling » - 1999


Le terme Bling bling qui n'était au départ qu'un idiotisme parmi tant d'autres trouvé par l'un des quatre Hot Boys de Cash Money, Lil' Wayne pour désigner son pendentif doré, est devenu une expression qui fait désormais parti du langage populaire universel.
Pas d'erreur possible. Revoir la vidéo du titre « Bling Bling » vomissant un inventaire de biens matériels allant de l’hélicoptère, à la voiture de luxe en passant par le hors-bord, est une épreuve en soi. Donc tout est parti de là, mais ce n'est pas tout! A cet instant, au grand dam des puristes, des militants hip-hop du Nord, les parvenus de Cash Money ont commis un crime de lèse-majesté. Lequel? Celui de travestir l’éthique à la fois subversive et unificatrice des pionniers de l'electro funk rap des années 80 pour se vautrer dans la gaudriole. Et ça barde!
Déambulant sur l’up tempo sudiste serti de synthétiseurs distordus, de toutes ces polémiques, B.G. n’en a cure. Le clip le montre, entre arrogance et nonchalance, la bouche sertie d’or, louangeant l’arrivisme outrancier dans toute sa splendeur. A juste titre, B.G. & C° signent là une des plus belles paraboles existentialistes du hip hop moderne en prenant l'establishment du disque à son propre jeu: En effet, dans le Sud, qui à cet instant précis n'a pas succombé à la fièvre du « bling rap »?

 



7>> Mystikal « Bouncin' Back (Bumpin Me Against The Wall) » – 2001

Son aventure guerrière dans le Golfe n'a rien changé à sa prime revendication. Le Bounce n'aura jamais les faveurs de Mystikal, un genre de rhétorique que lui-même et le boss de Big Boy records, son premier label officiel, qualifient de primaire, plutôt rébarbatif. Son style s'oriente très vite vers le funk/rap, une façon de s'épancher dont il maitrise tous les éléments: la grandiloquence, l'énergie, la hargne gutturale héritée de James Brown et puis les hits qu'il enfile comme des perles («Ain't No Limit », « That's The Nigga », « Shake Ya Ass ») sous l'égide de Master P/Jive records qui ont pris son destin en main.
Hit ultime avant l'emprisonnement de Mystikal en 2004, « Bouncin' Back (Bumpin Me Against The Wall) » est en tout et pour tout le « Sex Machine » des années 2000, c'est à dire le truc idéal pour prendre d'assaut le dance-floor et tourner le dos durant quelques 5 minutes à la routine qui mine, qui opprime.

 



8 >> Lil' Wayne « A Milli » - 2008

Enfant prodige, Dwayne Carter alias Lil Wayne intègre Cash Money alors qu'il n'a que 11 ans. Il lui faut attendre la première décennies des années 2000 et les départs successifs des autres membres du label, suite à des polémiques trésorières, pour émerger. C'est par la diffusion d'un chapelet de mixtapes diffusées sur internet que sa côte grimpe et qu'il obtient une immense popularité. Une ère nouvelle s'éveille, les grands labels doivent désormais consulter internet pour savoir quel rappeur est dans la course et lequel ne l'est pas ou plus. « A Milli » a été joué des dizaines de fois avant sa sortie et son succès – double disque de platine, plus un nombre incalculable de récompenses.
Vu que Lil' Wayne n'habite plus la Nouvelle-Orléans depuis des lustres et que le producteur Bangladesh de « A Milli » est d'Atlanta, il est sujet aux railleries les plus virulentes du côté de la Louisiane. Malgré un « Georgia Bush » évocateur accompli en 2006; beaucoup ont du mal à accepter cette réussite insolente synonyme de trahison envers ceux qui se débattent pour émerger du K.O. infligé par Katrina. De plus son mentor Baby « Birdman » Williams qui vient d'engager l'acteur/rappeur canadien Drake au cours d'une affaire considérée comme « l'une des plus grandes guerres d'offres de tout les temps» accentue ce profond sentiment de mépris qui n'a pas échappé au jeune MC orléanais K. Gates, lequel Gates n'a pas manqué de le signaler dans « Who Dat » (2010): « Une dédicace à Birdman qui signe des Canadiens et considère les artistes locaux comme des Aliens.»

 

Propos recueillis par Aug

 Un très grand merci à Jean-Pierre Labarthe !

 

Ces 8 titres sont visibles dans la playlist vidéo ci-dessous, il s'agit pour la plupart des clips réalisés par les rappeurs, j'ai ajouté en fin de playlist deux vidéos dans lesquelles IceboogyXXL explique image à l'appui comment produire un titre bounce sur son ordinateur avec le  logiciel FL Studio, très instructif ! Retrouvez ensuite d'autres titres évoqués dans l'entretien ainsi que beaucoup d'autres dans deux playlists sur les premières années et la période suivante.

 

 

Playlist # 2 : Le rap de la Nouvelle-Orléans, des débuts aux années 1990

Playlist # 3 : Le rap de la Nouvelle-Orléans, des années 1990 aux années 2000

 

 Comme d'habitude, quelques repères géographiques avec la google map ci-dessous. Rappeurs, producteurs, labels, radios, lieux qui comptent dans l'histoire du hip hop à la Nouvelle-Orléans seront progressivement référencés sur cette carte qui compte déjà de nombreuses notices sur le rap aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni et ailleurs (n'hésitez pas à me faire des ssuggestions de localisation !):

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

 

Sources et liens :

  • Jean-Pierre Labarthe, Un siècle de musique à la Nouvelle-Orléans, Scali, 2008. Vous pouvez suivre l'actualité de Jean-Pierre Labarthe sur son blog, ou sur Twitter. Un livre co-écrit avec Charlie Braxton intitulé Gangsta Gumbo devrait sortir prochainement. Il présente sur le site abcdrduson 5 classiques du "Dirty South".
  • Nick Cohn, Triksta. Un écrivain blanc chez les rappeurs de la Nouvelle-Orléans, Éditions de l'Olivier, 2006. Nick Cohn, journaliste et historien de la musique, originaire d'Irlande du Nord, nous offre une plongée passionnante dans le rap game de "Nawlins". On le suit avec bonheur sur les traces de Soulja Slim ou aux côtés de l'imprévisible Choppa.
  • Hors-série de Rap Mag (avri-mai 2010) sur la Nouvelle-Orléans.... et le thème rap et prison. Il faut dire que de Lil'Wayne à C-Murder, la liste des rappeurs de la ville passés par la case prison est plutôt longue. Heureusement, ils passent aussi par la case départ pour empocher quelques dollars ! Le numéro est un bon aperçu du travail de quelques rappeurs, on apprend plein de choses même si on reste parfois un peu sur sa faim.

 

Sur la toile :

 

Retrouvez notre dossier sur l'histoire et la géographie du rap et du Hip Hop ainsi que nos autres articles sur la Nouvelle-Orléans :

 

 

 

 

 


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