Catégorie: Affiches
Samarra en 1968
- L'atelier populaire et les affiches de mai 68 puis l'impact de ces affiches (Died)
Les musiques de 68 :
- Les chansons anti-guerre du Vietnam aux Etats-Unis (Blot)
- La musique au temps des Black Panthers. (Blot)
- Hair, la comédie musicale à Broadway
- Au Brésil, la musique populaire défie la dictature (Blot)
- Dominique Grange, "A bas l'Etat policier" (Blot)
- James Brown, "Say it loud" (Blot)
- Nina Simone, "Why the king of love is dead?" (Blot)
- Crosby Still Nash and Young :"Chicago" (Blot)
- Histgeobox n°93. Evariste: "la révolution". (Blot)
- Des chansons qui sont sorties pendant l'année 1968 ou qui ont été des succès cette année-là, voici La Playlist de l'année 1968 : (Aug)
- Hippies et Summer of Love (Blot)
Les festivals (Blot) :
- Monterrey et l'apogée du rock psychédélique (1967)
- Woodstock (1969) : Première partie, Deuxième partie
- Altamont : la fête est finie (1969)
Les films de 68 :
- A bientôt j'espère raconte la grève chez Rhodiaceta en 1967 (Died)
- Mai 68 s'invite à Cannes (Rico)
- ...
Les livres de chevet d'une génération :
- De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, brochure publiée à Strasbourg en 1966
- La société du spectacle de Guy Debord et Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem (Died)
- Un manga : Les vents de la colère de Yamagami. (Aug)
- Mai 68, histoire d'un printemps en BD (Aug)

Les photographies de 1968 :
- Quelques photos célèbres par Depardon, Koudelka, Olson , Mc Cullin (Vietnam, France, Etats-Unis, Tchécoslovaquie, Biafra,...) (Blot).
- Caroline de Bendern, icône de 68, malgré elle (Died)
Utopies :
- Une cité utopique construite en février 1968 en Inde, Auroville(Died)
- L'utopie communautaire post 68 (Died)
- Evolution des mœurs : Sous les pavés, le sexe et le plaisir (Died)
Et pour ceux qui veulent en apprendre encore plus sur l'année 1968 en France et dans le monde, consultez le sommaire de notre dossier. Vietnam, Lorraine, Grenoble, Nanterre, Pologne, Prague, Japon, Etats-Unis, Jeux Olympiques....
La chanson coloniale 2: l'exotisme géographique.
Tous les lieux colonisés par la France furent salués par des chansons. A une époque où les Français, dans leur très grande majorité, ne voyageaient guère, la chanson a pu ainsi servir d'expérience exotique de substitution et donner l'illusion de vivre quelques minutes sous d'autres cieux que ceux de la métropole. Les Français ignorent à peu près tout de leur Empire. Pourtant, les chansons qui célèbrent les différentes colonies françaises abondent, or les paroles de ces morceaux regorgent de stéréotypes, dont certains vont s'ancrer durablement dans le cerveau des auditeurs.
L'exotisme passe par:
* ... les titres des chansons. De fausses consonnances africaines, antillaises ou asiatiques laissent entrevoir tout un monde étrange et inconnu: Arrouah Sidi, Prière à Zumba, Mayoumba, Mossieur Bamako, L'Inch' Allah, Tchin Tchin Lou, Cora Madou, Negro Rumba.
* ... La découverte de nouveaux horizons qui passe par la valorisation d'images évocatrices. Les différentes zones géographiques qui composent l'Empire font l'objet de multiples descriptions dans les chansons. Or, à la lecture de ces morceaux, on constate que le respect des réalités géographiques, climatiques ou biologiques, laisse à désirer. En fait, les clichets abondent. Des images, souvent les mêmes, sont associées aux différentes régions de l'Empire:
- Pour l'Afrique du nord, c'est bien sûr le désert du Sahara qui retient l'attention. Les immensités désertiques fascinent et inquiètent. Elles restent le cadre privilégié des activités décrites: combats, commerce, razzias... "La fille du bédouin", pour sa part, " suivait nuit et jour / cette caravane / elle mourait d'amour / pour un jeun' Bédouin / de la caravane" . Dans "Le fanion de la légion", Piaf introduit la chanson en plantant le décor: "Tout en bas, c'est le Bled immense / Que domine un petit fortin. Sur la plaine, c'est le silence, / Et là-haut, dans le clair matin, / Une silhouette aux quatre vents jette / Les notes aiguës d'un clairon ...".
Découvrez Georgius!
Jean Lumière dans "Le caravanier" décrit "Des horizons infinis / Quand le soir tiède et clair / A conquis le désert, / La caravane endormie / Sur le sable encore chaud / Trouve enfin le repos." Georgius propose une description, qui se veut humoristique, du désert et de ses habitants dans sa chanson "Chez les bédouins": "au Sahara / quel tintouin / il y a maintenant chez les bédouins / des autos ont remplacé / leurs vieux chameaux / on ne peut plus traverser le désert en semaine / sans se flanquer dans une citroën / (...) il y a qu'une chose qu'ils disent en parlant de leurs autos / j'ai une douze ou une quarante chameaux..."
Les grandes villes du Maghreb sont, elles aussi, chantées à de nombreuses reprises. En 1920, Charley interprète "Tunis la Blanche" (1920) et affirme"Tu représent's à nos yeux / l'Orient merveilleux / divin séjour, Tunis la Blanche / ville d'amour!" Géo Valdy interprète, pour sa part, "la chanson d'Oran" (vers 1920).
-Dans son morceau "Casablanca", Georges Ulmer, en 1948 , vante les charmes de la ville marocaine: "Casablanca, ville étrange et troublante / j'aime tes rues chaudes et ta foule grouillante / indigèn's avec leur djellaba / qui vers la mosquée s'en vont prier Allah / tes souks profonds où jamais le jour ne pénètre / et tes Fathmas guettant derrière leurs fenêtres / Casablanca du fond des cafés maures / dans l'air mystérieux monte jusqu'à l'aurore / le tam-tam de l'islam et le parfum du cahoua / c'est toi Casablanca."

L'affiche est un autre outil de propagande mis à contribution.
- Roger Lucchesi , en 1950, offre une description un brin chargée de la "Casbah d'Alger". "Y'a le tam-tam étouffant, les drames obscurs / Y'a des chants lancinants derrière chaque mur, / Casbah d'Alger / faite de charme et de danger / Casbah d'Alger / la lune descend sur chaque terrasse / le vieux muezzin psalmodie sa prière du soir".
- "Nuit d'Alger" par J. Baker s'exclame "oh douce nuit d'Alger / quand ta brise se lève / et caresse mon rêve / d'un parfum d'oranger."
On constate à la lecture de ces extraits que ces chansons ne brillent pas par leur originalité. Les auteurs enchaînent les poncifs les plus éculés. Les lieux décrits s'avèrent finalement très peu réalistes et absolument interchangeables.

* Des cabanes en bambous, des cases perdues au milieu d'une jungle luxuriante permettent de décire l'Afrique noire, à laquelle sont associés aussi des objets disparates et étranges: statuettes, fétiches et autres gris-gris. La "prière à Zumba accumule ainsi les stéréotypes:"Dans la forêt on entend le tam-tam de partout / On entend le grand vent qui caresse en rêvant les bambous / Sous la grande idole rouge / On voit là-bas une forme qui bouge / Et dit tout bas un chant mystérieux / Un chant très doux, ou ou ou ou ou".
Là encore, l'évocation de ces contrées se révèle insipide, comme le prouvent les deux titres suivants:
-"Sous le ciel du Congo / quand de là haut descend la lune / on voit les p'tits négros senlacer avec leur chacune / et tandis que l'écho / répète dans la nuit leur tendre mélopée / on se sent l'âme chavirée / sous le ciel bleu du Congo".
- "Sous le ciel d'Afrique" par Joséphine Baker. "Sous le ciel d'Afrique, / Chaque instant semble meilleur qu'ailleurs / Et pour nous tout est désir, plaisir, au pays ensorceleur."
* En Asie, des pagodes ou des jonques sillonnent des fleuves aux eaux troubles (Ray Ventura: "Sur le Yang Tsé Kiang"), sur fond de grande muraille, tandis que la population s'agglutine dans des villes grouillantes d'activités.
- Suzanne Quentin "Je voudrais t'emporter -chanson d'Asie" (vers 1930). "Je voudrais t'emporter dans ma lointaine Asie, / vers les lacs odorants tout fleuris de lotus; pour goûter près de toi l'intense poésie / que verse la nuit bleue où veille Confucius / où veille Confucius / je voudrais t'emporter dans ma lointaine Asie..."
- "Nuits de Chine": Quand le soleil descend à l'horizon, a Saigon / Les élégantes s'apprêtent et s'en vont, de leurs maisons. (...)Nuits de Chine, nuits câlines, nuits d'amour! / Nuits d'ivresses, de tendresses."
On appréciera au passage la précision géographique qui situe Saïgon en Chine. En fait, cela n'est pas la priorité des auteurs de chansons qui enchaînent les mots ou lieux évocateurs, quitte à faire perdre tout repère aux auditeurs.
* Les îles du Pacifique ressemblent à des lieux paradisiaques où il fait bon vivre. Un très grand nombre de titres exaltent la beauté de Tahiti. Dans "l'île de Tahiti", Rina Ketty chante: "Il est là-bas, / loin de nos climats, / un beau pays qu'on oublie pas. / Pays heureus, plein de merveilleux, / sur les flos de l'archipel bleu (...) La volupté / des soirs parfumés / nous chavire et nous dit d'aimer. / Parmi les fleurs, / les oiseaux charmeurs / semblent chanter aux voyageurs". On admirera au passage la richesse des rimes et la profondeur des paroles.
* Autre thème commun à la plupart de ces chansons, la description des lieux de fêtes et de réjouissances aux colonies.
Ainsi, l'exotisme passe aussi par la description d'atmosphères étranges, mystérieuses ou interlopes. Les colons ou Européens de passage s'encanaillent dans les tripots et fricotent avec des femmes indigènes présentées comme peu farouches. Finalement, ils semblent profiter de l'éloignement de la métropole pour "se lâcher". La nuit est bien sur propice aux loisirs et à la détente comme le rappellent, entre autres les titres de nombreux morceaux: "Nuits de Chine", "Nuit coloniale", ou encore "Nuit d'outremer" chantée par Gelnard (1932): "Nuit coloniale/Nuit d’étranges voluptés/Où les cymbales/Rythment des refrains sacrés/Vos lunes pâles/M’ont pris mon cœur pour toujours/Nuit coloniale/Nuit de rêve, nuit d’amour."
La simple utilisation de mots "magiques" créée ou dessine une ambiance spécifique, qui transporte l'auditeur dans un autre monde, fascinant. Prenons l'exemple de l'Asie avec un morceau comme "Opium", tout à fait emblématique de ce phénomène: "Dans le port de Saïgon gong / Est une jonque chinoise / Mystérieuse et sournoise / Dont on ne sait pas le nom Et le soir dans l'entrepont / Quand la nuit se fait complice / Les Européens se glissent / Cherchant des coussins profonds".
Dans ces conditions de luxe et de volupté, les colonies pouvaient constituer pour les Européens des lieux privilégiés pour des escapades romantiques comme le suggère André Berley à Pauline Carton dans "Sous les palétuviers" (1934). "Mais mon cœur ingénu veut rattraper / Vois-tu tout le temps perdu / Ah ! rien ne vaut pour s'aimer les grands palétuviers, / Chère petite chose."
* La musique, enfin, joue aussi un rôle fondamentale. L'utilisation d'instruments spécifiques, susceptibles de plonger l'auditeur dans une ambiance musicale exotique, représentative des lieux chantés, ne doit pas être négligée (le coup de gong en introduction d'Opium). Tout comme l'adoption de genres musicaux autochtones tels que la rumba.
En guise de conclusion, citons Alain Ruscio qui constate: "Que de plages bordées de palmiers, que de déserts farouches, mais domptés, que de ports tropicaux, que de casbahs ont été fredonnées par trois ou quatres générations de Français! [...] Mais cette leçon de géographie tropicale ne nous aura vraiment rien appris, deux siècles durant. On a parfois l'impression que les couplets pourraient être échangés, seuls restant les noms des lieux."
Mais, si l'auteur de la chanson feind de s'intéresser à un site en particulier, il a recours au lieu-commun, ce qui ne vaut pas mieux comme le prouve ce "Ki san fou" interprété par Jacki: "j'y suis un petit Chinois / tout dé suit' ça se voit / oui mesdames oui messieurs / je suis de l'empire du milieu (...) / je m'appel' Kisanfou / comme chez moi toujours révolution / y'a pas bon".
Découvrez Jacki!
Sources:
- Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthilogie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. L'ouvrage de référence sur le sujet.
- Alain Ruscio: "Chantons sous les tropiques... ou le colonialisme à travers la chanson française", in M. Ferro (dir): "Le livre noir du colonialisme", Robert Laffont, 2003, pp927-937.
- Josette Liauzu: "Chanson", in Claude Liauzu (dir): "Dictionnaire de la colonisation française", Larousse, 2007, pp180-182.
- Sylvie Chalaye: "La nouba du tirailleur" sur Africuluture.com.
- Compte rendu d'un colloque sur les rapports entre chanson et histoire, tenu à Marseille, à l'automne 2008: "Exotisme, colonies, racisme de 1914 aux années 1970" sur le site de l'académie d'Orléans-Tours.
- Maryse J. Bray et Agnès Calatayud: "La chanson populaire en France au temps des colonies: de l'insouciance à la contestation."
Enfant-soldat : l'humanité au péril de la guerre

Le premier procès qui vient de s'ouvrir devant la Cour Pénale Internationale concerne Thomas Lubanga, un milicien congolais accusé d'avoir enrôlé de nombreux enfants parmi ses troupes (en savoir plus ici). Je vous propose à cette occasion quelques lectures et des chansons qui abordent le drame des enfants-soldats.
Livres et témoignages
L'humanité de l'homme qui participe à la guerre en tant qu'acteur, sans même parler des victimes, est toujours mise entre parenthèse. L'enfant qui devient soldat, de gré ou de force, plonge encore plus profondément dans ces ténèbres. Certains de ces enfants, une fois sortis de cet enfer, tentent de se reconstruire par la poésie, la littérature ou le témoignage. C'est le cas d'Ismaël Beah, enfant-soldat en Sierra Leone (en photo ci-contre). Il a publié son autobiographie, Le chemin parcouru, dans laquelle il raconte son parcours et la
difficulté de sortir de l'engrenage de la guerrre.
Sans remonter à des périodes trop éloignées, on peut dire que rôle des enfants dans la guerre n'est pas une nouveauté. Prenons le cas de la guerre d'Algérie. Le film L'ennemi intime, sorti en 2007, évoque cela par le personnage de cet enfant balloté entre les deux camps. A ce sujet, voyez ce reportage sur Saïd Ferdi, 10 ans en 1954, auteur du livre Un enfant dans la guerre.

Autre témoignage, celui de Yussef Bazzi (ci-contre), aujourd'hui poète reconnu au Liban
. Il avait 14 ans en 1981 lorsqu'il s'engage dans une milice pendant la guerre civile qui ravage le pays (1975-1990). Publié en 2005, son récit de ses années de guerre est aujourd'hui traduit en français.
"Tout est pris dans un brouillard de peur, d’euphorie mégalomaniaque, du sentiment de toute-puissance de celui qui remet sa vie en jeu tous les matins et ne s’en est pas encore trouvé puni de mort ou de mutilation."
(extrait du compte-rendu du livre dans Libération)
Du côté de la fiction, je signale aussi le roman d'Ahmadou Kourouma, Allah n'est pas obligé, paru en poche au Seuil.
Quelques chansons
Desartistes se sont emparés de ce sujet, je vous en ai sélectionné quelques uns (n'hésitez-pas à m'en signaler d'autres) :

- Emmanuel Jal est lui-même un ancien enfant-soldat du Soudan. Il a réussi à s'enfuir et est devenu rappeur. Plusieurs de ses chansons comme "Warchild" racontent son expérience. Je vous en parle plus en détail de son parcours et de son excellent album ici.
- Le groupe Dub Inc. a consacré une chanson au sujet qui s'intitule "Petit Soldat"
- La délicieuse chanteuse canadienne Grace consacre une chanson de son album aux enfants-soldats, c'est "Who Will Tell Them".
- Enfin, le rappeur Nas, sollicité pour la bande-originale du film Blood Diamond qui, outre le traffic de diamant (je vous en parlerais prochainement), dénonce aussi le sort des enfants-soldats, chante sur ces deux sujets "Shine On".
Découvrez Grace!
Je vous invite enfin à consulter le remarquable travail géographique de Bénédicte Tratnjek sur les villes en guerre. Elle étudie en particulier la question des enfants-soldats.
[Photos : affiche de G. Voirin pour une exposition photo au FIG de Saint-Dié en 2008, guerre du Liban et Yussef Bazzi]
La chanson coloniale 1 : la veine héroïque.

Affiche de recrutement dans l'armée coloniale.
La chanson représente un support idéal pour transmettre toute forme d’idéologie. Ainsi, elle sera largement utilisée pour véhiculer le discours colonial. Or, comme l'affirme Alain Ruscio, grand spécialiste de la question (voir sources): "la chanson coloniale et exotique a bercé plusieurs générations de Français, imprégnant les esprits de clichés réducteurs, alternant les genres : du comique pas toujours délicat au romantisme des tropiques, en passant par la veine héroïque, « sabre au clair face aux hordes sauvages »".
Le Parti colonial a rapidement saisi la portée et l’importance de ce vecteur d'opinion. Avec la conquête, on pouvait tout de suite véhiculer les idées prônant l’expansion, puis la consolidation de l’Empire. La force de la chanson est double. D’abord elle laisse des traces dans l’opinion publique (tout le monde peut fredonner certains airs connus). Ensuite, on y trouve l’idéologie « à l’état pur. Dans une chanson, il faut dire l’essentiel en quelques phrases, et pour le plus grand nombre » (cf: Alain Ruscio) .
Dans ce premier volet, nous allons explorer la veine héroïque omniprésente dans les chansons que l'on pourrait appelée "expansionnistes", lors de la phase de conquête des territoires outre-mer. Nous nous intéresserons au passage aux agents de cette expansion: les militaires, soldats de la coloniale et légionnaires.
Des leurs premiers pas outre-mer, les Européens recrutent des supplétifs et utilisent des forces indigènes armées. Cet apport est essentiel pour la France qui manque de troupes coloniales. Ce recrutement local assure des fonctions de police et contribue à renforcer l'armée en cas de conflit. Nous verrons ainsi que la chanson s'intéresse beaucoup à ces troupes indigènes.
* Les chansons expansionnistes reviennent sur les durs affrontements de la conquête.
Les chansons vantent désormais les exploits de l’armée, exaltent la vaillance et le courage des soldats partis à l'assaut de contrées sauvages. "Quand il s'agit d'aller mourir / on y va sans frémir" affirme le Fanion de la coloniale. Face aux conquérants, les populations à soumettre sont présentées comme cruelles et fourbes, agissant dans l'ombre ou dans le dos de leurs adversaires. Dans le Fanion de la légion (1936), les "salopards" opèrent de nuit: "comme la nuit couvre la plaine, / Les "salopards", vers le fortin / Se sont glissés comme des hyènes / Ils ont lutté jusqu'au matin". Dans l'"hommage aux héros de Mazagran" ( vers 1840), "c'est l'arabe en proie à la haine / qui va nous couvrir de ses feux".
La fureur et le fanatisme de ces populations illustreraient donc la sauvagerie de populations à civiliser, ou en tout cas encadrer. Les paroles des chansons opposent autant que possible cette cruauté à l'attitude des soldats blancs qui opérent en pleine lumière, prêts au sacrifice ultime: "ils restent trois dans le bastion / le torse nu, couverts de gloire / sanglants, meurtris, et en haillons / sans eau, sans pain, sans munition." A l'issue, du combat, comme de bien entendu, la morale est sauve puisque les valeureux soldats reçoivent un renfort in extremis.
Cet environnement hostile constitue un lieu tout trouvé pour y installer un bagne, où croupiront les fortes têtes qui refusent de rentrer dans le rang. Pour ces soldats indisciplinés, c'est Biribi qui les attend. Ce nom désigne d'une façon générale les compagnies disciplinaires d'Afrique. La chanson A Biribi (1891) d'Aritide Bruant évoque la dure condition des condamnés croupissant dans les bagnes. "A Biribi c'est en Afrique / où que l'pus fort / est obligé d'poser sa chique / et d'faire le mort / où que l'pus malin désespère / de fair' chibi / car on peut jamais s'fair' la paire / à Biribi".
* La chanson coloniale rend souvent hommage aux troupes coloniales.
La France manque de troupes coloniales, aussi elle recrute très tôt des soldats indigènes. Divers corps d'armée se créént alors. Ainsi naissent les Spahis (1834), les Tirailleurs sénégalais (originaires de toute l'Afrique noire en fait)ou Turcos, les Tirailleurs algériens, ou Turcos, voire Nases (c'est le titre d'une chanson de Bruant), Zouaves (en fait exclusivement composés d'Européens), Tabors, Goumiers (des unités marocaines). C'est surtout avec la grande guerre que le soldat indigène entre dans l'imaginaire français.

La Dépêche coloniale illustrée, février 1917.
La diversité de l'armée française se reflète aussi dans le répertoire musical.
- Ali Baba célèbre la "force noire", le "Chant des Tabors " exalte les bataillons de goumiers, soldats "marocains" de l'armée française, "La Marche des Tirailleurs" fait de même avec les Turcos, le nom familier des tirailleurs algériens.
- "La marche des Marocains", qui deviendra "la marche des Africains" aurait été composée lors de la bataille de la Marne au cours de la grande guerre.Les indigènes marocains s'y illustrèrent particulièrement. Cette chanson connaît une nouvelle jeunesse au cours du second conflit mondial puisqu'elle est reprise en coeur par les enfants des poilus indigènes venus libérer l'Europe du joug nazi aux côtés des alliés. Entre temps, les "Africains" ont remplacé les "Marocains".
- "Debout les Zouaves". "ils ne passeront pas / car les Zouaves sont là", "fils de France et fils d'outre-mer / sous les plis du drapeau qui flotte dans les airs / (...) ils ne passeront pas car les Zouaves sont là".

Tirailleurs sénégalais ( source: Ruth production).
Tant que ces troupes se montrent loyales et dévouées à la mère patrie, elles ne méritent que les éloges. Le Sénégalais "Bou Dou Ba Da Bouh" sert la mère patrie jusqu'au sacrifice ultime: "il s'appelait Bou dou Ba Da Bouh / il a fit son devoir jusqu'au bout / et dans un combat, il est mort là-bas". Dans beaucoup d'autres titres, le brave tirailleur se sacrifie pour sa nouvelle patrie. Cette mort du héros constitue ainsi la chute de la plupart des morceaux consacrés aux tirailleurs et aux turcos comme le prouvent les échantillons suivants:
- La Nouba sur la musique de Piccolini en 1910: "Et lorsque l'un des leurs succombe / La mort leur fait une faveur, / Car pour eux la plus belle tombe / Est cell'qu'on creuse au champ d'honneur ".
- Le petit turco de Georges Sibre et Virgile Thomas (1914) vient se sacrifier pour les Français et répond à l'appel : " La France est ta mère chérie, / Donne ton sang / Pour la Patrie (...) Quitte ta moukère aimante et fidèle, / Serre dans tes bras ton fils endormi, / Car là-bas sur les plaines de France / Où l'on t'attend, / Ton pays souffre ". Il a alors droit aux éloges: " Petit turco, grand soldat ".
La grande guerre constitue donc un tournant, dans la mesure où elle permet aux métropolitains de mieux connaître les populations des colonies venues servir la patrie: Annamites, tirailleurs... Lors de la première guerre mondiale, environ 600 000 à 650 000 soldats issus des colonies combattent aux côtés des troupes françaises. Les pertes sont lourdes et les pourcentages des morts aux combats au sein de ces unités sont comparables à celles des troupes métropolitaines. Pourtant, les chansons coloniales reflètent assez peu cette meilleure connaissance de l'autre et les stéréotypes abondent dans la plupart des morceaux évoquant les troupes indigènes, notamment ceux consacrés à la force noire, qui fascine tout particulèrement.
Se développe alors l'image du brave soldat "Y'a bon", omniprésente dans la publicité (Banania). La presse vante le loyalisme et le courage de cette force noire, mais, dans le même temps, insiste aussi sur la naïveté de ces soldats si gentils. La chanson contribue à véhiculer ces représentations. "Pan Pan l'Arbi" de Montéhus (dès 1914) laisse la parole à un de ces soldats qui s'exprime dans un sabir difficilement compréhensible:"Toi li français c'est kif kif le bon Dieu / j'ti donn'' mon coeur pour la Fraternité!"
Dans les chansons, ces soldats s'expriment souvent en "petit nègre" et se comportent comme de grands enfants, toujours contents et le sourire aux lèvres. Dans Pan Pan l'Arbi, le tirailleur lance: "Si Pruscot (le Prussien) venir, moi coup'kiki, / Moi coup'kiki." La chanson La Nouba décrit des bataillons qui se ruent sur l'ennemi, inconscients du danger: " Le sourire aux lèvres / Et le coeur en fièvre / Les p'tits turcos / Mont'nt à l'assaut / sans soucis des pruneaux ".
Une fois le conflit terminé, l'exaltation des troupes indigènes se transforme vite en indifférence, voire hostilité. Pour les autorités, il est essentiel que ces soldats, dont on se méfie malgré tout, regagnent leurs pénates. Ainsi, dans "la marche des Africains", le dernier couplet affirme que les soldats "regagneront leurs gourbis (sic)", quand "le chant des goumiers" se termine par ces mots:"tu peux rentrer dans ta tribu".
* La chanson permet aussi de retranscrire des événements, victoires militaires ou de compter les hauts faits des colonisateurs et aventuriers. "La grande prise d'Abd-El-Kader" et "Hommage aux héros de Mazagran" reviennent sur la lutte acharnée que se livrèrent le chef arabe et les troupes coloniales au cours des années 1840. En 1898, Gaston Chavanne, quant à lui, compose "La mission Marchand" à la gloire du nouvel héros français, le commandant Marchand, et de ses hommes (épisode de Fachoda).
* Des soldats si séduisants...
Les légionnaires et autres soldats de la coloniale fascinent. Souvent présentés comme des aventuriers intrépides, ils suscitent ainsi l'admiration et inspirent les compositeurs de chansons. "Il était de la coloniale" (1930) dresse le portrait de ces hommes, mystérieux, insaisissables:"Il était de la coloniale / c'était un costaud, un beau mâle / A mi-voix et tout en dansant / I' m' disait des mots caressants / (...) Il était de la coloniale / Cet' homme qui passa dans ma vie". Quelques classiques reviennent ainsi sur ces amours éphémères entre métropolitaines et légionnaires de passage: "Mon amant de la coloniale", "Mon légionnaire".
De l'admiration à l'amour, il n'y a qu'un pas, vite franchi par de nombreux chansonniers qui content ces histoires d'amour, le plus souvent sans lendemain entre les soldats coloniaux et des métropolitaines en mal de sensations fortes.
- Les soldats indigènes ne sont pas en reste, même si ils sont souvent présentés de manière ridicules, ou en tout cas avec condescendance. On vante leurs charmes physiques, mais ils restent toujours simplets ou en tout cas naïfs.
Félix Mayol interprète "Bou Dou Ba Da Bouh" en 1915. Ce tirailleurs sénégalais, "grand gaillars à la peau noir / aux dents comme l'ivoire", "l'plus beau gars / de tout' la Nouba", se transforme vite en bourreaux des coeurs. Il séduit ainsi une jeune fille "aux cheveux dorés" qui perd tout entendement, n'hésitant pas à écrire au président de la République pour retrouver son soldat:" Ell' ne cessait de gémir / Et s'lamentait de son absence / Il faut bien en convenir / L'Turco l'avait prise par les sens / Dans l'affolement de son êre / Elle osa s'permettre / D'écrir' même dans une lettre / À M'sieur Poincarré / J'ai le coeur si navré ! / Où est mon adoré ?"
"Ali Baba" , "le plus beau soldat de Madagascar à Batouala", fait fondre, lui aussi, le coeur des femmes qui croisent son regard.
* Ces " chansons nègres ", comme on les appellait alors, contribuèrent à leur niveau à la propagande patriotique. Elles insistent sur le sacrifice et le courage des soldats partis conquérir des terres sauvages, puis vantent les mérites des troupes indigènes qui n'ont pas hésité à défendre la patrie lors de la grande guerre.
Or, si le conflit permet de faire reculer les stéréotypes les plus éculés, cela reste assez peu perceptible dans les chansons. En tout les cas, aux yeux des autorités, il convient de s'appuyer sur l'Empire. Au cours des années trente, la grave crise économique convainc les derniers sceptiques que l'Empire représente une planche de salut pour la France, dans la mesure où il offre des matières premières et un marché réservé. La propagande colonial bat alors son plein et l'opinion publique, jusque là réservée, semble enfin séduite par l'Empire tel qu'on le lui présente. L'exposition coloniale de Vincennes, en 1931, remporte un très grand succès (plus de sept millions de billets vendus), quand la contre exposition mise au point par les communistes passe à peu près inaperçu. La chanson, nous l'avons vu, participe à cet élan.
A partir des années 1890, l'opinion publique, jusque là très circonspecte à l'endroit des entreprises de conquête coloniale ( la conquête du Tonkin, vers 1885, provoque ainsi de nombreuses réticences et coûte son poste de président du conseil à Jules Ferry) semble envisager d'un oeil plus favorable le contrôle de la France sur des territoires outre-mer (notamment en Afrique).
Un très grand nombre de marches militaires sont alors créées. Ainsi, "la Marseillaise du Dahomey", constitue une version coloniale de notre hymne national. "Si sur cette terre étrange, / Nous devons verser notre sang / Nous attendrons l'heure dernière / En Français dignes de leur rang". Il s'agit ici de mobiliser la nation derrière les Corps expéditionnaires chargés de défendre les intérêts de la France outre-mer.
A suivre
Sources: - Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthilogie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. L'ouvrage de référence sur le sujet. - Alain Ruscio: "Chantons sous les tropiques... ou le colonialisme à travers la chanson française", in M. Ferro (dir): "Le livre noir du colonialisme", Robert Laffont, 2003, pp927-937. - Josette Liauzu: "Chanson", in Claude Liauzu (dir): "Dictionnaire de la colonisation française", Larousse, 2007, pp180-182. - Sylvie Chalaye: "La nouba du tirailleur" sur Africuluture.com. - Compte rendu d'un colloque sur les rapports entre chanson et histoire, tenu à Marseille, à l'automne 2008: "Exotisme, colonies, racisme de 1914 aux années 1970" sur le site de l'académie d'Orléans-Tours. - Maryse J. Bray et Agnès Calatayud: "La chanson populaire en France au temps des colonies: de l'insouciance à la contestation." Liens: - Etienne Augris revient sur un classique de la chanson coloniale: La Tonkinoise. - Quelques chansons coloniales sur le blog la caverne 974. - Chants de l'armée d'Afrique.






12.05.09 13:53:53, 


Commentaires récents