Catégorie: Peinture
Par dessus l'épaule de Léonard de Vinci, peintre à la cour de Milan. Une exposition de la National Gallery de Londres


Les frères Caillebotte au Musée Jacquemart-André.

Les frères Caillebotte, Gustave et Martial, Anonyme.
L'un s'appelle Gustave,il est peintre, l'autre se nomme Martial, il est compositeur de musique mais pratique, en amateur, la photographie.
Le premier, bien que connu des plus grands peintres de son époque dont il a collectionné les oeuvres et dont il fut l'ami parfois (comme Renoir), ne fut que tardivement présenté au grand public, le second n'est presque jamais sorti de l'ombre.
Depuis l'exposition qui lui fut consacrée en1994 au Grand Palais on connaît mieux le premier, au moins pour son tableau des "Raboteurs de parquet" ; les photos de son frère sont inédites.
[G. Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1875]
Aujourd'hui, ils sont de nouveau réunis, par l'intermédiaire de leurs œuvres, au Musée Jaquemart- André, en une exposition qui sait jouer subtilement des liens fraternels unissant Gustave à Martial : les frères Caillebotte.
Deux frères proches qui évoluent dans un univers bourgeois :
Avec cette exposition on pénètre dans l'intimité familiale des frères Caillebotes. L'affection des deux frères fut, semble-t-il, renforcée par la perte rapprochée des trois autres membres de leur famille proche : le père (Martial, qui meurt en 1874) puis, le frère René (qui décède à 26 ans, en 1876) et enfin la mère, Céleste, qui les suit en 1878., Habitant depuis leur enfance dans un hôtel particulier au 77 rue de Miromesnil, ils élisent alors domicile commun au n°31 boulevard Haussmann. A l'abri du besoin pour un moment en raison de l'héritage familial, ils se rendent acquéreurs d'une propriété au bord de la Seine, au petit Genevilliers, sur la rive opposée à Argenteuil. Gustave en fera sa résidence permanente à partir de 1888.
En parcourrant les salles, on devient vite des familiers des membres de la famille Caillebotte, l'oeil du photographe y fait sans doute pour beaucoup. Que l'on s'installe dans l'intimité bourgeoise d'un salon parisien ou dans le décor plus champêtre du petit Genevillers. Les photos de Martial nous entrainent à la découverte de tous les membres de la famille, fixant sur l'image des moments importants de la vie de ses membres (comme lorsque son fils se sépare de sa longue chevelure voir photo ci dessous) ou les immortalisant dans des moments du quotidien. Au piano, au jardin, au coin du feu, dans la cuisine, avec Renoir et sa femme...


[Les enfants de Martial Caillebotte au Petit Genevillers
et Jean qui perd sa longue chevelure à 10 ans]
Et que peint son frère ? Des portraits bien évidemment, de sa mère, Céleste, de Mme Renoir, un déjeuner, un moment de lecture dans un fauteuil. Ames sœurs, les deux frères croisent leurs regards sur les mêmes sujets ; c'est le fil rouge de l'exposition et il est très bien illustré.

Deux scènes intimes par Gustave Caillebotte.
[Mme Caillebotte mère, 1877]
[Intérieur, femme à la fenêtre, 1880]
Rendre compte des bouleversements de l’époque :
L'interêt de l'exposition ne réside pas seulement ce qu'elle dit de l'univers bourgeois ou dans ce qu'elle propose en matière de regards posés en mirroir par deux frères aux productions artistiques complémentaires. En effet, elle attirera aussi ceux qui s'interessent à l'histoire en elle même ou à travers les témoignages qu'en portent les oeuvres d'art. Celui des Frères Caillebotte est précieux à double titre puisque par la photo aussi bien que par la peinture, il forme une description picturale très riche de ce que fut Paris dans la deuxième moitié du XIX siècle. Les percées haussmaniennes, la rue, les places, la révolution des transports et plus généralement l'âge industriel passent à l'examen de leurs yeux avertis.
Gustave déploie sa palette de couleurs pour illuminer Paris vu du balcon de son appartement boulevard Haussman, il l’éteint pour saisir Paris sous la neige, il fait merveilleusement miroiter la pluie sur le pavé parisien [ci dessous, à gauche, Paris, Temps de pluie, 1877] .Il peint un rond point servant de refuge aux piétons, laissant poindre une certaine espièglerie vis à vis de la frénésie de la vie parisienne qui s'épanouit sous ses fenêtres.

Martial mène un travail parallèle : il photographie son frère qui traverse, avec sa chienne Bergère [ci -dessus à droite, 1892], la place du Carrousel, rendant justice à la beauté du pavé parisien, fixe les embouteillages de fiacres avenue de l’Opéra ou la place de la Concorde sous la neige adoptant, à l’instar de son frère, un point de vue souvent surplombant. Quand Gustave peint les peintres en bâtiment [G. Caillebotte, Les peintres en bâtiment, 1877] , Martial photographie les ouvriers réparant l’Arc de Triomphe [ci dessous, à gauche, 1892] . C'est évidemment d'un seul Paris dont il est question ici, celui des beaux quartiers, mais doit-on pour autant bouder le plaisir de ce que les deux frères nous en disent ?


Et puis, il y a cette fabuleuse révolution des transports et de l’industrie, ce chemin de fer qui déchire un paysage verdoyant et inhabité, ce pont de l’Europe près de Saint Lazare (que Gustave Caillebotte a peint de nombreuses fois) duquel on peut admirer les voies ferrées qu’il permet d’enjamber[ ci dessous à gauche, G. Caillebotte, Le Pont de l'Europe, 1876], ou encore cette grande fabrique à Argenteuil avec ses cheminées sur le bord de la Seine [ci dessous à gauche, G. Caillebotte, La fabrique à Argenteuil, 1888].
Des photos de Martial sur ce thème, on retiendra peut etre celle des passagers attendant le train à même les voies car il n'y avait pas encore de gares pour chaque arrêt si bien que les passagers devaient faire signe au machiniste : ici, on hélait le train comme on hèle aujourd’hui un taxi [ci-dessous, à droite, non datée]. Et cette locomotive rutilante lancée à pleine puissance d’où s’échappe un panache de fumée blanche. Autres fumées… Martial photographie aussi la Seine à Argenteuil ; au loin on distingue les grandes cheminées fumantes d’une fabrique [ci-dessous à droite, 1891].

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L'exposition, il faut le signaler, laisse une place également importante à ce qui constitua des passions partagées par Gustave et Martial Caillebotte, loin du bruit et de la fureur de Paris et de ses transformations. Le jardin, la nature et le yachting. Peut être moins porteuses de sens historique, cette partie de l'exposition permet d'apprécier toute la palette des talents de frères Caillebotte et de les suivre dans une autre partie de leur univers marquée par la douceur de vivre.


[à gauche, photo de G. Caillebotte par son frère, dans ses serres, 1892] et [à droite, G.Caillebotte, Les roses du jardin du petit Genvillers, 1186]
L'exposition : "Dans l'intimité des frères CAILLEBOTTE, Peintre et photographe" se tient au Musée Jacquemart-André, jusqu'au 11/07/2011. Pour de plus amples renseignements : le site de l'exposition.
Au rayon manga : Vinland Saga, Le pavillon des hommes et Hokusai
Parmi les derniers mangas que j'ai pu lire ces derniers temps, je voulais vous signaler deux séries en cours et un one-shot :
Vinland Saga, au coeur de l'épopée viking
Il s'agit d'une série en 7 épisodes parus à ce jour dont le titre laisse penser qu'il s'agit du récit de l'installation de Vikings sur le continent américain (le fameux "Vinland" des sagas) autour de l'an mille. Cela est en partie vrai, mais l'essentiel de l'action se passe ailleurs, dans cette Europe du Nord qui a connu l'invasion de groupes vikings venus de Norvège, du Danemark et de Suède. Makoto Yukimura, le mangaka, nous fait voyager de l'Islande à la Norvège et au Danemark en passant par l'Angleterre où se déroule une grande partie de l'action.
Une lutte féroce s'y déroule en effet entre les Anglo-Saxons qui dominent le pays depuis la fin de l'époque romaine et les Vikings qui contrôlent une partie du pays (le territoire du Danelaw). Quelques celtes gallois viennent parfois se mêler aux rudes combats. Le récit fait en effet la part belle aux batailles et l'auteur semble fasciné par la force quasi surhumaine de certains guerriers (même si certains, comme attesté par certaines sources, mangent quelques champignons hallucinogènes pour ne plus craindre le danger..., voyez le premier extrait ci-dessous). Soulignons au passage, malgré quelques scènes un peu surnaturelles, la volonté de l'auteur de respecter autant que possible les faits historiques et le contexte de l'époque. Au total, cette série est vraiment très réussie. En suivant le désir de vengeance du jeune héros Thorfinn, à la fois allié et ennemi irréductible d'Askelaad avec qui il rêve d'en découdre, on suit les péripéties de la tentative de conquête de l'Angleterre par le roi Sven (ci-dessous au moment du siège de Londres) et la lutte pour sa succession prochaine entre ses fils Knut et Harald. Tout cela se passe donc au XIème siècle et c'est passionnant !


Makoto Yukimura, Vinland Saga (7 tomes parus), Kurokawa
Le Pavillon des hommes, quand les femmes prennent le pouvoir
La mangaka Fumi Yoshinaga aime, dans ses mangas, aborder la question du genre. C'est le cas avec la série Le Pavillon des hommes qui nous conduit dans le Japon du XVIIème siècle. Une maladie mystérieuse emporte la majorité des hommes, en particulier les jeunes. L'équilibre de la société s'en trouve bouleversé et certaines choses vont changer, y compris au coeur du pouvoir.
Mais évoquons en deux mots la situation du Japon à cette époque qui sert de toile de fond au récit de l'auteur. Depuis 1603 (et jusqu'au début de l'ère Meiji en 1868), la famille des Tokugawa est détentrice du shogunat et donc de la réalité du pouvoir dans le cadre du système du Bakufu. C'est le début de la période d'Edo, la ville du shogun située dans le Kanto, qui supplante l'impériale Kyoto comme siège du pouvoir réel (le nom Edo est changé en Tôkyô pendant la période Meiji). Au sein du palais du shogun à Edo, un pavillon est réservé à des femmes qui servent le Shogun, au besoin en lui permettant d'avoir un héritier.
C'est là que Fumi Yoshinaga situe son intrigue, mais en faisant de ce pavillon, suite aux effets de la maladie, un pavillon réservé aux hommes, le shogunat étant lui-même finalement dévolu à une femme...
On pourrait craindre la caricature avec des hommes qui se livrent à des querelles pour les meilleurs places, des coups bas, des secrets d'alcoves, mais finalement, l'auteur nous permet de réfléchir à l'essence du pouvoir et à sa masculinité si courante et si arbitraire. On songe alors à quelques pièces d'Aristophane dans lesquelles les femmes prenaient le pouvoir (L'Assemblée des Femmes) ou faisaient la grève du sexe pour que les hommes cessent la guerre... (Lysistrata). Sauf que les femmes au pouvoir dans ce manga, n'ont rien à envier aux hommes en termes d'ambition et de cruauté. Donc un Josei (le Seinen au féminin) intéressant et captivant.
Fumi Yoshinaga, Le Pavillon des hommes (5 tomes parus), Kana
Hokusai, le "vieux fou de la peinture"
Vous connaissez peut être Hokusai, peintre Japonais du XIXème siècle. Died avait évoqué dans un article récent le célèbre tableau La grande vague de Kanagawa (1831). Son oeuvre a inspiré de nombreux artistes, en particuliers des peintres français tels que Gauguin, Van Gogh ou Monet. Il a également popularisé le terme de "manga" (terme féminin pouvant signifier "dessin inabouti") en publiant en 1814 ses carnets de croquis.
Un manga de Shotaro IshinoMori récemment traduit en français nous permet de mieux connaître ce personage exceptionnel qui vécut 90 ans. L'auteur nous raconte une vie faite de multiples remises en cause, Hokusai ne souhaitant jamais s'installer dans un confort pour lui synonyme d'absence de créativité. Ainsi, à 42 ans et alors qu'il bénéficie déjà d'une grande notoriété, il décide de changer de nom d'artiste et d'adopter celui d'Hokusai qui le rendra encore plus célèbre. Aux sources de ces changements, la volonté d'être reconnu pour la valeur de son art et non pour autre chose. L'insatisfaction et le désir, comme pour beaucoup d'artistes, sont donc de puissants aiguillons. Le récit de Shotaro Ishino Mori n'est pas linéaire et y gagne en cohérence. Chaque chapitre est conçu autour de l'une ou l'autre des périodes de la vie du peintre mais sans respecter la chronologie. Voici deux extraits, l'un nous montre Hokusai jeune, l'autre nous permet d'entrevoir les coulisses de la réalisation de sa série d’estampes Fugaku Sanjūrokkei ou Trente-six vues du mont Fuji dont fait partie la vague, publiée en 1831 alors qu'il a plus de soixante-dix ans.


Shotaro IshinoMori, Hokusai, Kana
Rammellzee (1960-2010)
Je vous parle rarement sur ce blog d'un des 4 éléments du hip-hop (avec le deejaying, le emceeing et la breakdance), le graffiti. A l'heure où la ville de New York semble porter davantage d'intérêt à l'art qui orne ses rues, l'occasion m'en est malheureusement fournie par la disparition d'un des pionniers du genre dans les années 1970.
Elevé dans le Queens, Rammellzee se distingue dans ce quartier à la fin des années 1970 et au début des années 1980 par son style graphique innovant. Ami de Jean-Michel Basquiat, il apparait dans deux films-phares de la culture hip-hop : Wild Style de Charlie Ahern (1983) et le documentaire d'Henry Chalfant et Tony Silver Style Wars.
Imprégné de culture hip-hop, il n'en a pas moins tenté d'explorer des voies nouvelles. C'est pour le moins un artiste original qui s'est essayé à différents genres (sculpture, peinture). Il se disait "philosophe urbain" et était un brin mystique (il parlait de futrisme gothique...), se choisissait toujours des tenues et des masques excentriques, inspirés par l'univers de la science-fiction. Son véritable nom reste inconnu. Il avait réussi à faire de son nom d'artiste son nom officiel. Il vivait depuis 20 ans dans le quartier très prisé de Tribeca, une ancienne friche industrielle du sud de Manhattan (Triangle below Canal Street) reconvertie en zone résidentielle comptant de nombreux lofts.
Malade depuis plusieurs années, il meurt à 49 ans seulement.
Rammellzee a également rappé quelques morceaux comme celui-ci avec K-Rob. L'occasion d'apercevoir quelques exemples de son art, en particulier sur les wagons du métro. Sa ligne préférée, la ligne A qui traverse le Queens :
La bande-annonce de Wild Style :
- A écouter, cette interview de Rammellzee par Uncommon Radio (in english) dans laquelle il revient sur son parcours et l'histoire du Hip-Hop.
- New York apporte davantage de considération à cet art de la rue dont la ville a longtemps cherché à effacer les traces. Certaines fresques murales redécouvertes sont préservées.
- Retrouvez notre dossier sur l'histoire et la géographie du rap et du hip-hop.
Des toiles pour comprendre le monde
- Le ciel au-dessus du Louvre : dans la tourmente révolutionnaire ("Le jeune Bara" par David)
- Réviser les classiques de la peinture en musique...
- Réviser les chef-d'oeuvre de la peinture en musique: solutions
- Lucian Freud, un génie du portrait
- Fondements et limites du modèle américain avec le peintre Norman Rockwell
- Irlande, IXème siècle : Brendan et le secret de Kells (enluminures médiévales)
- La figuration narrative ce n'est pas du Pop Art !
- Emile Nolde, peintre expressionniste au passé contestable
- Velasquez : "Les lances (ou la reddition de Breda)", 1635
- Dos et tres de Mayo de Goya 1808, il y a deux cent ans
- L'atelier populaire et les affiches de mai 68
- Un disque par sa pochette.
- Ferdinand Hodler, (Re)découverte
Comment devient-on terroriste ? (1) Casablanca
Il y a plusieurs manières de réagir face au terrorisme. On peut répondre par un assaut de virilité et montrer ses muscles. C'est ce qu'ont fait les Etats-Unis de Georges Bush avec les effets désastreux que l'on connaît (Irak, Guantanamo, waterboarding,...). On peut également essayer de comprendre les raisons qui ont poussé des hommes ou des femmes jeunes à se faire sauter en tuant le plus possible de personnes quelles qu'elles soient. Comprendre n'est pas justifier mais tenter de désamorcer les mécanismes qui conduisent aux attentats-suicides. Naturellement, les écrivains et les artistes sont en première ligne dans cette quête.
Je vous propose de découvrir deux exemples récents de cette démarche, dans des genres assez différents. Cette semaine, je vous parle du très beau roman Les étoiles de Sidi Moumen. La semaine prochaine, je vous parlerais de la BD de Galandon et Volante Shahidas (+ un entretien avec Laurent Galandon).

Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine
Le 16 mai 2003 à Casablanca, quatorze jeunes hommes déclenchent une ceinture d'explosifs à la même heure en différents lieux de la capitale économique du Maroc. On relève plus de 40 morts et des dizaines de blessés au Centre culturel juif, à la Casa de Espana, à l'hôtel Fara, dans un restaurant et près du Consulat de Belgique. 12 d'entre eux meurent et 2 ne parviennent pas au résultat esperé et sont arrêtés.
Parmi les terroristes, 11 venaient d'un bidonville de Casablanca appelé Sidi Moumen.
Le peintre et écrivain marocain Mahi Binebine (voir sa biographie en fin d'article) s'est inspi
ré de ces évènements pour son roman Les étoiles de Sidi Moumen paru chez Flamarrion en 2010 (une adptation au cinéma par Nabil Ayouch est prévue). Les étoiles de Sidi Moumen, c'est le nom d'une équipe de foot qui n'a rien d'officiel. Elle rassemble quelques uns des nombreux enfants qui vivent à Sidi Moumen et qui tirent quelque argent de la décharge. L'un d'entre eux se fait appeler Yachine. Il est en effet le gardien de but et son idole est le légendaire gardien soviétique surnommé "l'araignée noire" : Lev Yashin. Lev Yashin a gardé les buts de l'équipe d'URSS à 75 reprises (il a participé à pas moins de 4 coupes du monde de 1958 à 1970) et joué au football jusqu'à plus de 40 ans. Il reste l'un des meilleurs gardiens de l'histoire du football. Mais revenons à Sidi Moumen. C'est donc le jeune Yachine qui nous narre cette descente aux enfers annoncée comme une montée au paradis.

La fin est donc connue d'avance. Mais Mahi Binebine choisit de suivre cette bande jusqu'à son funeste destin dans les beaux quartiers de la métropole. Auparavant, il nous décrit ce quartier de Sidi Moumen "confluence naturelle de tous les déclins". Ce bidonville est peuplé de Marocains qui, "venus des campagnes desséchées et des métropoles voraces, chassés par un pouvoir aveugle et des nantis sansgues [...], se coulent dans le moule d'une défaite résignée, s'habituent à la crasse, jettent leur dignité aux orties, apprennent la débrouille, le rafistolage d'existences."
Au milieu de cette misère, il y a donc ces garçons qui survivent grâce à la décharge. "Au commencement, il y eut la décharge et la colonie de garnements qui germaient dessus. Le religion du foot, les bagarres incessantes, les vols à l'étalage et les courses effrénées, les avatars de la débrouille, le haschich, la colle blanche et les errances qu'ils entraînent, la contrebande et les petits métiers, les coups à répétition qui pleuvent, les fugues et leur rançon de viols et de maltraitances...". [photographie trouvée sur le site de l'auteur]
Bien sûr, rien n'est écrit d'avance et on se prend à rêver d'une autre fin. La misère et la religion ne sont pas les seules explications au terrorisme. Les hasards sont légion dans cet itinéraire complexe. Un seul mot d'une être aimée aurait peut être changé beaucoup de choses. Il y a bien entendu la dérive collective d'une bande savamment manipulée par des êtres habiles qui envoient ces jeunes à la mort en leur promettant le paradis. Mais il y a aussi les méandres de la pensée de chaque individu, singulièrement unique.
Nos futurs kamikazes sont d'ailleurs habités par le doute, jusqu'à l'instant final. Ainsi à propos du voile que se voit imposée celle qu'il aime, Yachine pense : "Je trouvais cependant que les yeux, en terme de séduction, étaient bien plus efficaces que les cheveux; mais à ce train, c'était la burqua qu'il aurait préconisée."
La langue juste et précise de Mahi Binebine fait de ce roman un ouvrage précieux qui est bien sûr une fiction mais qui, mieux sans doute que n'importe quel reportage, nous aide à ouvrir les yeux. Comme lors des attentats de Londres en 2005 commis par des jeunes nés au Royaume-Uni, les attentats de Casablanca ont profondément ébranlé le Maroc, considéré jusqu'alors comme exempt de tout risque de terrorisme.

- Bio de Mahi Binebine :
Mahi Binebine est un artiste marocain ayant pendant longtemps vécu en France (il y a enseigné les maths). Son grand frère, un brillant officier, a été enfermé dans le bagne de Tazmamart par Hassan II après le coup d'Etat manqué de Skhirat en 1971. Cette absence, qui dure jusqu'en 1991, le marque durablement, notamment dans son oeuvre de peintre et d'écrivain. En 2002, il décide de se réinstaller à Marrakech. Il devient l'une des figures importantes symbolisant le renouveau du Maroc sous Mohammed VI. Ses peintures se vendent dans le monde entier et sont exposées au musée Guggenheim de New York. Vous pouvez consultez le site de l'artiste et voir quelques unes de ses oeuvres.
- La fiche de Lev Yashin sur le site de la FIFA. Voyez en vidéo quelques uns de ses arrêts. La photo ci-dessus est l'un des clichés les plus connus de "l'arraignée noire". Elle a été prise au cours de la demi-finale perdue par l'URSS contre la RFA (2-1) lors de la Coupe du Monde 1966 remportée par l'Angleterre.
P.S. : Rappelons que le terme de "bidonville" est attesté pour la première fois en 1953 dans un article du Monde signé R. Gauthier qui traitait de l'habitat informel de Casablanca. Les habitations y étaient construites avec des matériaux de récupération, en particulier des bidonvilles.
Rendez-vous la semaine prochaine pour un entretien avec Laurent Galandon, scénariste de la BD Shahidas.
Le ciel au-dessus du Louvre : dans la tourmente révolutionnaire

Voilà une BD qui donne envie de connaître les mille et unes histoires, fictives ou réelles, qui se cachent derrière les peintures les plus célèbres. Voilà une BD qui donne également envie de comprendre cette période pleine d'espoir et de désillusions que fut la Révolution française. En s'associant pour retracer un moment de cette Révolution en plein coeur de la Terreur, l'écrivain Jean-Claude Carrière et le dessinateur Bernard Yslaire nous livrent une BD originale et très réussie.
Alors que Robespierre souhaite qu'il réfléchisse à la représentation de l'Être suprême qui doit être célébré pour ne pas "laisser le ciel vide", le peintre Jacques-Louis David n'a qu'une idée en tête : peindre le jeune Bara.
Qui est Bara ?
Il s'agit d'un jeune soldat républicain de 13 ans tué en Vendée le 7 décembre 1793. Selon la légende, des insurgés vendéens l'auraient oblogé à crier "Vive le Roi". Préférant crier "Vive la République", il serait mort sous les coups des Vendéens. Depuis l'abolition de la royauté en 1792, les Vendéens s'opposent par les armes à la République. Cette menace intérieure sert de justification à la Terreur exercée par le Gouvernement révolutionnaire. La mort héroïque de Bara tombe à point nommé pour des généraux en échec et pour le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre. Il devient un héros, à l'image du jeune Vialla tué en Provence en juillet 1793 dans la lutte contre un autre ennemi intérieur, les fédéralistes. Robespierre demande que Bara entre au Panthéon, Barrère réclame à David une gravure destinée à être reproduite pour toutes les écoles. Il doit également préparé les cérémonies de panthéonisation qui doivent avoir lieu le 10 thermidor.... Mais le 9, Robespierre est renversé puis executé le lendemain. Bara n'entre donc pas au Panthéon mais bel et bien dans la postérité. Les poètes (tel Marie-Joseph Chénier dans "Le chant du départ"), peintres, écrivains, sculpteurs louent ses mérites pendant tout le XIXème siècle. Des rues et des établissements scolaires (comme celui de Palaiseau où il a vécu) portent encore son nom.
En suivant la réalisation de cette oeuvre, Carrière et Yslaire tentent de comprendre le mystère de cette oeuvre. David y représente l'incarnation de la vertu pronée par Robespierre et la défense de la République jusqu'à la mort. Il peint un enfant nu, androgyne, dans une position très allanguie. La violence de la mort n'est pas directement évoquée. Bara sert près de son coeur une cocarde trricolore. David travaille sur cette peinture dans son atelier du Louvre qui vient tout juste de devenir un Musée sur décision de la Convention le 10 août 1793 (l'inauguration a eu lieu le 18 novembre).

Robespierre et "l'Être suprême"
Emprunant aux philosophes des Lumières, en particulier à Rousseau, Robespierre propose à la Convention de rendre un culte à "l'Être suprême". Celle-ci en adopte le principe par décret le 18 floréal an II (7 mai 1794). C'est une manière pour lui de proclamer à la fois le rejet du christianisme et de l'athéisme. Il souhaite ainsi canaliser les tentatives d'un "culte de la raison" (établi par les hébertistes l'année précédente) qu'il juge excessif et de proclamer un déisme officiel qui encouragerait les valeurs civiques (vertu, égalité). La voie est d'ailleurs libre puisque les hébertistes ont été conduits à l'échafaud en mars 1794.

La première de ces fêtes a lieu le 8 juin 1794, David est chargé de régler les détails des cérémonies qui se déroulent au jardin des Tuileries et au Champ de Mars. Robespierre veut en faire, dans ces temps de guerre civile, un moment d'unité derrière les valeurs républicaines. Les statues de la tyrannie, de l'égoïsme, de l'athéisme et de la superstition sont brûlées. Une "montagne" est bâtie sur le Champ de Mars. Un arbre de la liberté domine la hauteur et une statue de l'Être suprême est placée au sommet d'une colonne.

[Pierre-Antoine Demachy, Fête de l'Etre suprême au Champ de Mars (20 prairial an II - 8 juin 1794), 53,5x88,5, huile sur toile-Musée Carnavalet]
Cette fête est considérée comme l'apogée de la domination politique de Robespierre, surnommé l'incorruptible. Voici comment il théorise l'importance de la Terreur.
"Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante."
Le 9 thermidor, il est renversé par la Convention. Mais revenons à Jacques-Louis David. Prix de Rome en 1774, il devient le peintre emblématique du clacissisme, puisant dans l'Antiquité ses thèmes (Serment des Horaces, L'enlèvement des Sabines) et son idéal de beauté. Il s'enthousiasme pour la Révolution qui puise grand nombre de ses références symboliques dans l'Antiquité grecque et romaine. Il est élu à la Convention en 1792 avec les Montagnards. Lorsque ceux-ci arrivent au pouvoir après la chute des Girondins en juin 1793, il fait partie des personnages importants puisqu'il entre au Comité de Sûreté générale et devient un des agents de la Terreur. Deux de ses toiles ornent d'ailleurs la tribune de la Convention : La mort de Michel Lepeltier et La mort de Marat. Pourtant impliqué dans la politique de Robespierre, il parvient à échaper à l'exécution et entame une "traversée du désert" de plusieurs années. Il trouve ensuite avec Bonaparte un nouveau maître dont il relaie efficacement les idées (Le sacre).
- Bernard Yslaire et Jean-Claude Carrière, Le ciel au-dessus du Louvre, Futuropolis-Musée du Louvre, 2009
- Le site "L'histoire par l'image" propose de très bonnes analyses de l'oeuvre de Demachy représentée ci-dessus et du tableau de David.





07.01.12 21:18:48, 









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