Tags: colonisation
1960-2010: ressources sur les indépendances africaines (web, radio, magazines...).
Alors que dix-sept pays du continent fêtent en 2010 les 50 ans de leur indépendance, les ressources intéressantes fleurissent sur la toile. Petit tour d'horizon:
A tout seigneur tout honneur...
... sur Samarra nous consacrons une série d'articles au processus de décolonisation et à l'accession des Etats d'Afrique subsaharienne aux indépendances avec la musique comme fil directeur.
- Les décolonisations africaines en musique. Premier volet (1957-1960).
- Les décolonisations africaines en musique. Deuxième volet (1960-1990).
- L’Afrique du sud : ultime décolonisation africaine.
A suivre dans les prochaines semaines avec d'autres volets (sur les "pères des nations africaines", "le panafricanisme et ses aléas", "les espoirs déçus du Tiers Monde")...
Tous les articles consacrés à l'Afrique sur Samarra et l'Histgeobox sont répertoriés par Etienne Augris dans un dossier plutôt copieux.
1. Des magazines:
* le numéro 39 de Mondomix consacre un dossier spécial aux indépendances. Les responsables de la revue ont eu la gentillesse de nous solliciter pour rédiger une courte présentation du processus de décolonisation qui conduit aux indépendances. Le numéro est téléchargeable ici ou consultable en lecture seule.

* Le magazine jeune Afrique revient tout au long de l'année sur cette "marche vers les indépendances".
* "La fin des colonies. Afrique 1960", à la une du magazine l'Histoire n°350, février 2010.
2. Sur le Web:
* Jeune Afrique a choisi de revenir sur les enjeux et les symboles culturels:
- "il était une fois les indépendances ... de 1960".
* France 24: "ils sont devenus indépendants en 1960".
* Le panafricanisme:
- "que reste-t-il des Etats-Unis d'Afrique?" (France 24).
- "Le rêve brisé de l'unité africaine" (RFI).
* Le site TV5 Monde consacre un dossier très complet sur les indépendances africaine: “Afrique 1960, un continent en marche vers son indépendance“.
* Rue 89: "l'Afrique a rendez-vous avec l'histoire."
* Les jeunes Etats se dotent d'hymnes. Sur le sujet, voir les synthèses de Jeune Afrique: "Un pays, une musique, un hymne" et de RFI: "L'histoire méconnue des hymnes nationaux africains". Enfin, les analyses détaillées que RFI proposent de quelques hymnes: Guinée "Horoya"; Sénégal: "Pincez tous vos koras, frappez vos balafons"; Cameroun: "le chant du ralliement".
3. Des photos:
- Un Diaporama sur le site de RFI propose un retour en photos sur les temps forts de la décolonisation. Un autre réalisé par trois photographes français en 1963 propose une série de très belles photos au sein des jeunes Etats d'Afrique de l'ouest.
4. Des émissions de radio:
Les radios francophones publiques (la première chaîne de Radio-Canada, la Première de la Radio Télévision Belge Francophone, Espace 2 pour la Radio Suisse Romande et France Culture pour Radio France) se sont associées afin de réaliser une série documentaire sur les indépendances africaines. Ces 8 émissions ont pour objectif de comparer différents types de décolonisation et d'accès à l'indépendance. Ainsi, elles s'intéressent à trois anciennes colonies françaises (la Guinée Conakry, le Mali), une belge (le Congo), deux britanniques (la Zambie et le Kenya) et deux portugaises (la Guinée Bissau et l'Angola). Elles sont toujours disponibles en écoute sur le site de la RTBF.
Sur RFI:
- "Archives d'Afrique" présentée par Alain Foka s'intéresse à "l'histoire contemporaine de l'Afrique à travers ses grands hommes (les dernières furent consacrées à Ahmadou Ahidjo et David Dacko).
- "L'atelier de l'histoire, mémoire d'un continent" présentée par l'historien Elikia M'Bokolo.
Sur france Inter: l'émission "l'Afrique enchantée" dont nous vous parlions récemment.
5. Des videos:
- Arte consacre un dossier très complet aux indépendances à travers un web-documentaire interactif.
Quelques ouvrages pour approfondir:
- Marc Michel: "Décolonisations et émergence du Tiers-Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.
- Marc Michel: "Essai sur la colonisation positive. Affrontements et accomodements en Afrique noire, 1830-1930", Perrin, 2009.
- H. d'Almeida-Topor: "Naissance des Etats africains, XXème siècle", Casterman, 1996 (très clair).
- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation au XXème siècle", Seuil, 2006 (l'ouvrage de référence sur le sujet).
- Bernard Droz: "la fin des colonies françaises", Gallimard, "découvertes", 2009.
- Bernard Droz, "La décolonisation", Documentation photographique n°8062, mars-avril 2008.
- "Afrique, une histoire sonore". Présenté et commenté par E. M'Bokolo et Ph. Sainteny, Frémeaux, 2002.
- J.P. Gourévitch: "la France en Afrique. Cinq siècles de présence: vérités et mensonges", Acropole, 2008.
N'hésitez pas à nous signaler des ressources intéressantes (toile, magazines, radio...) sur ce thème.
L'Afrique du sud : ultime décolonisation africaine.
Suite (épisode 1 et 2) et fin de notre série consacrée aux décolonisations de l'Afrique noire.
Il y a vingt ans, le 11 février 1990, Nelson Mandela était libéré après 27 années de prison. Au delà de l'émotion, cet épisode peut-être considéré d'un certain point de vue comme l'ultime décolonisation africaine. Plongeons nous sans plus attendre dans l'histoire sud-africaine.
La population de l'Afrique du sud s'avère particulièrement bigarrée ce qui s'explique par son histoire mouvementée. En effet, la conquête coloniale de ce territoire se déroule par étapes:
- Au XVème siècle, les populations noires indigènes (San et Khoi depuis le Ier millénaire av. JC, mais aussi des Bantous) sont confrontées aux navigateurs Portugais, à la recherche d'une nouvelle Route des Indes (depuis que la conquête de Constantinople par les Turc rend la Méditerranée orientale peu sûre). En 1488, Bartolomé Dias atteint le Cap de Bonne Espérance. A la Noëlle 1497, Vasco de Gama accoste sur les côtes orientales du pays qu'il baptise Natal (Noël en portugais). Aux navigateurs succèdent bientôt des colons.
Cliquez sur la carte pour l'agrandir.
- Les Hollandais supplantent bientôt les Portugais et fondent le Cap, en 1652, qui devient une escale pour la Compagnie des Indes orientales, à mi-chemin entre la Hollande et les comptoirs néerlandais de Java. Pour permettre le développement agricole du territoire, la compagnie maritime, de concert avec Jan Van Riebeeck gouverneur du Cap, favorise l'immigration de colons européens: Hollandais bien sûr, mais aussi des Allemands et des Huguenots français qui fuient les persécutions religieuses. Ce sont ces colons européens, majoritairement constitués d'agriculteurs néerlandais, que l'on appelle les "Boers" («paysan» en néerlandais). Ces populations perdent rapidement contact avec leurs pays d'origine et se considèrent dès lors comme un peuple de l'Afrique à part entière revendiquant l'appellation d'Afrikaners. Le main d'oeuvre agricole incite bientôt la compagnie des Indes orientales à importer des esclaves depuis l'Angola, le Mozambique ou Madagascar. Le brassage de populations très diverses conduit à un important métissage entre Européens et Africains (leurs descendants sont appelés coloured people).
- A partir de la fin du XVIIIème siècle, les Britanniques s'intéressent de près à la région du Cap et recherchent à leur tour un poste de ravitaillement sur la route des Indes où ils sont implantés depuis peu. Dans un premier temps, les Boers considèrent les colons britanniques comme des alliés possibles dans leurs luttes contre les Xhosas (une population bantoue). Mais très vite, ils deviennent gênants puisque la Colonie du Cap passe sous souveraineté britannique, y entraînant du même coup l'abolition de l'esclavage en 1833. Or, les paysans boers utilisent une importante main d'oeuvre servile. L'emprise britannique sur le Cap est ainsi considérée comme une véritable remise en cause de la société boer, qui par réaction, se replie sur son identité afrikaners. L'hostilité grandit entre les Afrikaners et les Anglais.

Les Afrikaners décident de migrer vers l'intérieur du continent afin d'échapper à la tutelle britannique. Ainsi, en 1836, 5000 Afrikaners environ partent à la conquête de nouvelles terres. Ils fondent ainsi l'Etat libre d'Orange (entre les fleuves Orange et Vaal), puis le Transvaal (au nord du Vaal) et enfin le Natal à l'est de la chaîne du Drakensberg. Ils y maintiennent une société esclavagiste particulièrement conservatrice. Convaincus d'être un "peuple élu", ils se replient sur leurs nouvelles "terres promises".
Après des tentatives pour conquérir ces territoires, les Anglais finissent par reconnaître les Etats boers: le Transvaal en 1852, puis l'Etat libre d'Orange en 1854. A cette date, 4 établissements blancs existent en Afrique du Sud: la colonie du Cap et le Natal, qui relèvent de l'autorité anglaise, et les deux Républiques boers indépendantes. Toutes aspirent à s'étendre et ne tardent donc pas à rentrer en conflit avec les populations noires. La lutte pour la terre entraîne alors une série de guerres (guerres cafres) contre les Xhosas et les Zoulous. Mais bientôt l'antagonisme entre Boers et Britanniques l'emporte, en raison notamment de la découverte de richesses minières (diamants à Kimberley en 1867, or dans le Transvaal 20 ans plus tard) qui relance l'intérêt britannique pour la région et attise de nouveau les rivalités.
Les gisements d'or font de la République du Transvaal la partie la plus dynamique de l'Afrique du Sud. Le gouvernement anglais de Disraeli, partisan d'une politique coloniale active, le comprend très vite et annexe les deux Républiques Boers en 1877. Quelques années plus tard, ces derniers, emmmenés par Paul Kruger, se révoltent et déclenchent la première guerre des Boers, en 1881. Finalement, le gouvernement britannique Gladstone restaure l'indépendance du Transvaal par la Convention de Pretoria (avril 1881). Deux ans plus tard, la découverte de nouveaux gisements d'or au Grand Reef (dans le Transvaal) déclenchent une nouvelle ruée vers l'or qui assure l'essor et la prospérité de Johannesburg. Le coeur économique de l'Afrique du Sud s'est donc déplacé du Cap vers le Transvaal. Les Anglais redoutent désormais que les importantes exportations de la région ne leurs échappent (via le port de Louranço Marques au Mozambique).

Désormais, il existe un réel conflit d'intérêt entre Le Cap et le Transvaal. Le Britannique Cecil Rhodes, directeur de la compagnie Or et Diamants De Beers, devient alors l'artisan zélé d'un projet britannique qui vise à relier l'ensemble de ses colonies africaines allant du Cap jusqu’au Caire. Il finance ses entreprises d'expansion britannique en Afrique australe grâce aux fonds de la Compagnie Britannique d'Afrique du Sud (la BSAC) qu'il a fondée en 1889. En 1895, il tente de renverser le gouvernement du Transvaal. L'expédition vire au fiasco. Le gouverneur et haut-commissaire anglais en Afrique du Sud, Alfred Milner, prend son relais et tente de convaincre Kruger (élu pour la quatrième fois président du Transvaal en 1898) de collaborer avec lui. En vain. Londres utilise un prétexte (mauvais traitements infligés aux mineurs anglais dans le Transvaal) pour déclencher à nouveau les hostilités contre les Boers. La deuxième guerre des Boers dure de 1899 à 1902 et se solde par l'annexion des Républiques Boers par les Anglais.Si les Britanniques remportent facilement les batailles à la régulière, ils doivent affronter une longue guérilla très meurtrière. Les Afrikaners se replient sur leur identité culturelle qui repose en premier lieu sur la langue . Désormais l'afrikaans supplante chez eux le néerlandais.

Finalement, l'indépendance de l'Union sud-africaine intervient en 1910 (membre du Commonwealth). Pretoria devient la capitale administrative et Le Cap la capitale législative. A la tête du Suid-Afrikaanse Partij, l'ex-général des Boers, Botha, devient le premier ministre. Les Afrikaners parviennent donc à s'imposer à la tête du nouvel Etat. Soucieux de récupérer les pouvoirs politique et économique, ils renforcent la ségrégation entre les peuples. Presque tous les Blancs adultes obtinrent le droit de vote à la différence des Sud-Africains noirs. La loi sur la propriété foncière de 1913 impose une répartition du sol particulièrement injuste. Les populations noires, largement majoritaires (70% de la population), se voient cantonnées dans des « réserves indigènes » qui ne forment que 7 % de la superficie du pays. Ailleurs, l'accès à la propriété foncière leur est interdit.
Progressivement, tout un arsenal juridique organise une stricte séparation des populations aboutissant à l'exclusion politique et économique:
- en 1923, les Africains n'ont accès aux villes qu'à condition d'y posséder un emploi.
- en 1926, l'accès aux emplois qualifiés dans l'industrie leur est interdit.
L’aboutissement de ce processus d'exclusion intervient avec l'arrivée au pouvoir en 1948 du Parti National de Daniel Malan. Ce mouvement ultranationaliste impose alors l'apartheid ("séparation" en afrikaans). Ce système politique, et juridique repose sur la stricte séparation des Blancs et des non-Blancs, assurant l'hégémonie d'une petite minorité blanche sur le reste de la population (piste audio n°1 ci-dessous).

Une des nombreuses plaques apposées sur les lieux publics en Afrique du sud au temps de l'Apartheid.
* Au cours des années 1950, une série de lois et ajustements juridiques permettent de contrôler la population:
- Le population registration act (loi d'enregistrement de la population) de 1950 aboutit à la classification, sur des bases raciales, de la population. Quatre groupes sont distingués: les Blancs, les Coloured People (métis), les indiens et les Noirs qui deviennent des étrangers à l'intérieur de leur propre pays.
- La prohibition of mixed mariages interdit les mariages inter-raciaux (1949) , tandis que l'immorality amendment act prohibe aussi les relations sexuelles.
- La reservation of separate amenities act (loi sur la séparation des équipements publics de 1953) aboutit à la ségrégation dans tous les lieux publics (transports, écoles, hôpitaux, cimetières...). On parle de Petty apartheid.

Une corde sépare Blancs et Noirs dans un stade.
- Le Group aeras act conduit à une ségrégation spatiale implacable puisqu'il détermine, pour chaque groupe racial, une zone d'habitation. Pour les Noirs sont ainsi créés 10 homelands ("patries") ou bantoustans, régions rurales bien délimitées qui se transforment en "réserves" indigènes prétendument autonomes. Ces Etats n'ont aucune viabilité économique, leurs frontières contournent les mines et les terres arables, et ils n'ont aucune continuité territoriale. Bernard Droz (voir sources) rappelle que" les Bantoustans répondent à un triple objectif: freiner la mobilité géographique de la main d'oeuvre, et par là son insertion urbaine; atténuer les tensions en permettant à une élite noire d'accéder à des responsabilités, entraver et diviser le nationalisme noir en ranimant la diversité ou les hostilités ethniques". Cette mesure (Grand Apartheid) réserve l'immense majorité du territoire (les meilleures terres) à la minorité blanche.
L'Afrique du sud au temps de l'apartheid (source: atlas historique).
Il convient d'ajouter à ce dispositif législatif l'apartheid urbain, qui oblige les Noirs à vivre à l'écart des villes, dans des agglomérations de petites habitations, les townships, dont Soweto (acronyme de South West Townships), constitue l'archétype (piste 4). A 16 ans, tous les Noirs doivent posséder un pass qui détermine où ils peuvent vivre, travailler. La législation réglemente ou interdit en effet les déplacements intérieurs.

Maisons dans le township de Soweto. Ce quartier -au départ simple appendice de Johannesburg- s'est rapidement transformé en un gigantesque lotissement formé de plus de 90 000 petites maisons cubiques identiques appelées matchboxes ("boîtes d'allumettes").
Sous couvert d'anticommunisme, les gouvernements successifs autorisent la répression de toute activité d'opposition. La loi sur le terrorisme (1967), terme à la définition particulièrement élastique dans la loi, légalise les mesures d'exception (état d'urgence, couvre-feu...) et conduit le pays dans une dérive totalitaire. De fait, la classification des individus selon des critères raciaux, l'emprise de l'Etat sur l'individu, jusque dans la sphère la plus intime; les déplacements de personnes dans des territoires réservés ne manquent pas de faire songer à l'Allemagne nazie, même si évidemment la comparaison s'arrête là.

La photo, en noir et blanc, a fait le tour du monde, symbole de la brutalité du régime d'apartheid: Hector Pieterson, écolier abattu par la police le 16 juin 1976, première victime du soulèvement de Soweto, gît dans les bras d'un plus grand que lui, en larmes.
La politique d'Apartheid entraîne une contestation intérieure importante. C'est particulièrement vrai après la nomination de Hendrick Frensch Verwoerd comme premier ministre en 1958. Toute tentative de remise en cause du statu quo est combattue avec violence par le pouvoir blanc, qui maintient de fait les populations noires dans la misère et la marginalité. Ces injustices contribuent ainsi à gonfler les rangs de l'ANC.
L'African National Congress (créé en 1912) anime la lutte des Noirs depuis soixante ans et se renforce avec l'accession à sa tête d'une génération de jeunes gens déterminés au cours des années 1940, en particulier Oliver Tambo, Nelson Mandela, Walter Sisulu. L'ANC opte pour une confrontation directe, mais non violente, avec l'adversaire. En 1952, avec le South African Indian Congress (organisation populaire auprès des importantes populations indiennes du pays), l'ANC orchestre la Defiance Campaign against injust Laws. Ce mouvement de désobéissance civile fustige en particulier les Pass Laws, ces lois interdisant les déplacements des non-Blancs à l'intérieur du pays (ils ne peuvent ainsi quitter les terres appartenant aux Blancs, et sur lesquelles beaucoup travaillent, pour émigrer vers les villes). Le mouvement se prolonge en 1953, mais il est rudement réprimé.

Oliver Tambo et Nelson Mandela, en 1962.
En réaction, l'ANC organise en 1955, à Klipfontein près de Johannesburg, un "congrès du peuple", au cours duquel est adoptée la "Charte de la liberté", qui sert dès lors de plate-forme pour l'ANC. Cette charte repose sur quelques principes intangibles:
- égalité raciale,
- la démocratie,
- nationalisation des grandes entreprises,
- réformes agraires,
- instauration d'un salaire minimum...
L'influence grandissante de l'ANC inquiète bientôt les autorités qui durcissent la répression. Une série de procès intentés aux leaders du mouvement s'engage. Entre-temps, une scission se forme au sein de l'ANC. Un groupe dirigé par Robert Sobukwe s'inquiète de l'influence des "communistes" sur la politique du mouvement. Expulsé de l'ANC en 1958, il fonde le Pan-Africanist Congress (PAC), favorable au nationalisme africain.
Massacre de Sharpeville en mars 1960.
En 1960, le gouvernement prépare un référendum sur la transformation du pays en République et sur la sortie du Commonwealth. L'ANC et le PAC, taisent alors leurs différences, pour organiser d'importantes manifestations pour obtenir des augmentations de salaires et la suppression des Pass Laws. Le 21 mars, alors que 300 000 Africains se dirigent vers le Parlement du Cap, la police ouvre le feu et abat 69 habitants de Sharpeville. Le mouvement de contestation prend une ampleur colossale. Les autorités décident alors d'interdire l'ANC et le PAC. Pour la première fois, la communauté internationale sort de son apathie et condamne le massacre de Sharpeville.
Les leaders de l'ANC, contraints à opérer dans la clandestinité, tirent les enseignements du drame et abandonnent la résistance passive pour la lutte armée. En 1962, la police arrête une partie de la direction clandestine de l'ANC, notamment Nelson Mandela, qui fait désormais figure de dirigeant de l'organisation. Le procès de Rivonia, en 1964, condamne Mandela et 7 autres co-accusés à perpétuité dans la prison de Robben Island, au large du Cap. Les partisans de l'ANC et du PAC qui sont parvenus à passer entre les mailles du filet s'exilent dans les pays limitrophes, notamment en Zambie, en Tanzanie. L'éloignement limite leur influence sur le plan local. En éliminant la direction de ces organisations, les autorités s'assurent une relative tranquillité pour une dizaine d'années, même si, tout au long de cette période des militants sont constamment arrêtés puis incarcérés sans procès.
En 1966, le premier ministre Hendrik Verwoerd se fait poignarder par un huissier au Parlement. B. J. Vorster lui succède et continue de bâillonner toute forme d'opposition. A partir des années 1970, le gouvernement décide d'accélérer le processus d'"indépendance" des bantoustans. L'objectif est de priver tous leurs habitants de leur citoyenneté sud-africaine.

Steve Biko.
L'annonce que l'afrikaans devient obligatoire dans les écoles suscite une immense colère dans les townships. Soweto s'embrase le 16 juin 1976. En réalité, les causes de ces révoltes sont bien plus profondes. Le Mouvement de la conscience noire animé par Steve Biko semble l'instigateur de cette explosion de colère. Pendant 18 mois, , les lieux publics sont incendiés, les voitures brûlées, les commerces pillés. De proche en proche, la fièvre gagne bientôt les quartiers résidentiels métis et indiens. Une terrible répression s'abat de nouveau sur le pays. Les services de sûreté arrête Steve Biko le 18 août 1977. Il mourra 26 jours plus tard des suites des blessures qui lui sont faites lors de son interrogatoire (piste 2, 3).
Cette répression policière dans les townships révoltés aura néanmoins de fortes répercussions:
- elle frappe le monde entier avec des clichés qui font le tour du monde. On relève entre 600 et 1000 morts. L'opinion internationale prend enfin véritablement conscience de la nature du régime.
- De jeunes militants fuient le pays et rejoignent les rangs de l'ANC en exil, ce qui contribue à galvaniser le mouvement après l'atonie de la décennie précédente. L'organisation, désormais dirigé par Oliver Tambo, multiplie les attaques sur le front militaire. Il sabote des installations statégiques. Surtout, elle parvient enfin à obtenir des relais au sein de la communauté internationale qui prend des mesures fortes (sanctions économiques, embargo sur les armes, boycotts des rencontres culturelles et sportives).

Le 21 juin 1976, des émeutiers utilisent des voitures en guise de barricade ( Keystone/Getty Images).
* A l'intérieur du pays, l'opposition noire réapparaît progressivement.
- Bien qu'interdits, les syndicats deviennent très puissants à l'instar du Congress of South African Trade Unions (COSATU).
- les leaders religieux tels que Allan Boesak ou l'archevêque anglican Desmond Tutu prennent la parole au nom des Noirs et se font l'écho de leurs aspirations.
- en 1985, une fédération de mouvements anti-apartheid, proches de l'ANC, forment l'United Democratic Front.

Les pays de la "ligne de front" (cf: le Dessous des cartes).
Incontestablement à partir des années 1980, si la situation s'est décantée dans le reste de l'Afrique australe, le régime de l'apartheid, bien que fragilisé, semble encore solide. Pourtant, c'est aussi au cours de cette décennie que la mobilisation anti-apartheid prend une dimension internationale. Les projecteurs se braquent désormais sur l'Afrique du sud. En 1984, l'archevêque anglican Desmond Tutu reçoit le Prix Nobel de la Paix, pour son action contre le régime. L'isolement des autorités sud-africaines grandit. Depuis 1975, les Etats voisins du Mozambique et de l'Angola se sont libérés du joug colonial portugais. Le Zimbabwe accède à l'indépendance en 1980. En exil, les leaders de l'ANC poursuivent la lutte depuis les "pays de la ligne de front" (pistes 2 et 7). L'ANC renforce ses camps d'entraînements en Angola, au Mozambique, en Zambie et en Tanzanie et développe des missions diplomatiques en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Il faut dire que depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le gouvernement sud-africain ne peut plus se targuer de constituer le dernier rempart contre le communisme en Afrique australe. Ses soutiens occidentaux l'abandonnent.
L'embargo économique décrété par l'ONU se durcit fortement et contribue à l'asphyxie du pays qui avait pu jusque là vivre en relative autarcie. La situation économique est aggravée aussi par de grandes grèves menées par la COSATU, le syndicat des travailleurs noirs. La révolte intérieure se généralise au milieu de la décennie, animée notamment par l'United Democratic Front (sorte de vitrine légale de l'ANC toujours interdit) et sa branche armée, "la lance de la nation" qui opère depuis les pays de la "ligne de front". Tous ces éléments expliquent aussi que la campagne internationale en faveur de la libération de Mandela prenne une ampleur sans précédent (piste 5).
Affiche de la COSATU, en 1989.
A la fin des années 1980, la minorité blanche au pouvoir doit lâcher du lest sous la pression de plusieurs pays occidentaux, notamment les Etats-Unis. Des négociations secrètes s'ouvrent donc à l'initiative de Nelson Mandela (auquel s'associe Oliver Tambo, président de l'ANC en exil en Zambie). L'arrivée au pouvoir de Frederik De Klerk en 1989 accélère le processus de sortie de l'apartheid. Membre du parti national, cet Afrikaner se persuade de mener des réformes indispensables. Il est alors mis sous pression par la poussée électorale de l'extrême droite qui recueille 30% des voix. Par la déclaration de Harare, l'ANC se dit prêt à négocier sous condition: levée de l'état d'urgence, libération des prisonniers politiques, légalisation des organisations dissoutes, suspension de la peine de mort.

Nelson et Winnie Mandela le jour de la libération du grand leader sud-africain.
Après 26 ans d'incarcération, Mandela est libéré le 11 février 1990. L'année 1991 voit l'abrogation de la plupart des lois de l'apartheid. Pour autant, le plus dur reste à faire. La minorité blanche n'entend pas se dessaisir du pouvoir à n'importe quel prix. La transition démocratique s'opère dans un climat de grandes violences politiques attisées par les ultanationalistes blancs qui multiplient les attentats, mais aussi par l'Inkhata, une organisation zulu militant pour une restauration monarchique dans le bantoustan du Kwazulu. Elle enclenche un cycle de violences avec les partisans de l'ANC. Mandela redoute toute forme de séparatisme et reste attaché à une vision unitaire de la future nation. Le pays est au bord de l'explosion, l'état d'urgence est réinstauré. Malgré tout, ces violences n'enrayent pas le processus de négociation en cours. Un compromis est enfin trouvé et permet l'adoption d'une constitution intérimaire en décembre 1993. Ainsi, les membres du gouvernement sortant restent associés à la gestion des affaires pendant 2 ans à partir des élections. Il convient en effet de ménager les Blancs qui détiennent toujours le pouvoir économique.

Avril 1994, Nelson Mandela vote lors des premières élections démocratiques dans le pays.
Lors des premières élections libres et multiraciales d'avril 1994, l'ANC rassemble 63% des suffrages. Le 10 avril 1994, Nelson Mandela devient le premier président noir du pays. Il choisit aussitôt deux vice-présidents, Thabo Mbeki, issu de son parti, et Frederik De Klerk, issu de la minorité blanche et précédent chef du gouvernement. Enfin, il nomme un gouvernement d'union nationale. De Klerk et Mandela reçoivent conjointement le prix Nobel.

Frederik De Klerk et Nelson Mandela.
Forcément, 50 ans d'un régime aussi terrifiant que celui de l'apartheid laisse des traces profondes dans les esprits, aussi la Commission vérité et réconciliation présidée par l'archevêque anglican Desmond Tutu en 1996-1997 a pour mission de faire la lumière sur les crimes de l'apartheid.
Conclusion:
Il est assez remarquable de constater qu'après un demi-siècle d'apartheid, régime au combien brutal et destructeur, l'Afrique du sud a réussi sa transition démocratique. Certes, tout n'est pas rose dans la nation arc-en-ciel. Le pays est ravagé par une insécurité endémique, des inégalités sociales énormes subsistent, des problèmes sanitaires majeurs liés notamment au sida frappent la société sud-africaine. Pour autant, le pays bénéficie d'une certaine stabilité et n'a pas sombré dans le chaos comme tant d'observateurs le redoutaient. On doit incontestablement cet état de fait à la personnalité exceptionnelle de Mandela (piste 5, 6, 7, 8). Fr. X. Fauvelle-Aymar (voir sources) rappelle à ce propos:
"Il faut dire (...) ce que ce tour de force doit à la personnalité et à la vision politique de Nelson Mandela, héros de la lutte des Noirs contre l'apartheid durant un quart de siècle, et qui sut acquérir dans les années 1990, auprès de ses concitoyens blancs, une popularité due en partie à sa rhétorique consensuelle et à son action volontariste dans un registre symbolique et identitaire auquel les Afrikaans étaient particulièrement sensibles [...]. De même, le "geste" politique consistant à ne pas briguer de second mandat en 1999 permit à la figure inentamée du père de la nation de conserver un prestige moral sans égal, à l'heure où les chefs d'Etat de certains pays africains avaient sans discontinuer présidé aux destinées de leur pays depuis les années 1970."
Cette libération suscite une allégresse immense dans toute l'Afrique, elle représente un signal fort de liberté et de justice pour tout le continent.

Nelson Mandela et Desmond Tutu.
L'apartheid a des répercussions immenses sur la vie quotidienne. Les musiciens et chanteurs furent, comme les autres, victimes de cette politique ségrégationniste. Les musiques jouées par des Noirs furent boudées par les grands médias nationaux. La censure prive aussi de nombreux chanteurs d'une notoriété pourtant méritée. Des circuits commerciaux séparés tentèrent aussi de cloisonner "musiques blanches" et "musiques noires". Pour autant, quelques chanteurs se firent d'inlassables dénonciateurs du régime oppressif.
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La lutte contre l'apartheid et la haute figure morale de Nelson Mandela inspirent de nombreux musiciens. L'impact de la musique, son caractère fédérateur ne saurait être négligé. Les textes forts de nombreux morceaux contribuent indirectement, à leurs niveaux, à une prise de conscience de la sitution politique en Afrique du sud, dès les années 1970 dans le reggae ou au cours des années 1980 par le biais de la musique rock.
D'innombrables chansons ont donc pris pour thème Mandela et l'apartheid. Citons parmi les gros succès: "Soweto blues" par Miriam Makeba, "l'Esclave" de Papa Wemba, "Sisi Mandela" du Congolais Tabu-Ley Rochereau, "Soweto" de Sam Mangwana, "Apartheid" par Xalam, "Apartheid is nazism" d'Alpha Blondy, "Biko" de Peter Gabriel, "Mandela day" des Simple Minds, Brenda Fassie "black president"... la liste est loin d'être exhaustive. Ci-dessous, 7 autres morceaux plus ou moins connus:
1. Ras Menelik: Chant down apartheid". Le reggae est une musique de combat qui fustige l'oppression et le racisme. Le régime de l'apartheid devint donc une des cibles favorites des musiciens jamaïcain ou africain comme le prouve le morceau du reggaeman nigérian Sonny Okosum.
2. Sonny Okosun: "Fire in Soweto".

Pochette du disque "Fire in Soweto" de Johnny Okosun, reggaeman nigérian.
3. Tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)". Steven Biko est un jeune militant charismatique qui meurt en détention le 12 septembre 1977. Peter Gabriel lui rend un poignant hommage avec son morceau "Biko". A Tribe Called Quest propose ici un rap très réussi.
4. Super Diamono de Dakar: "Soweto". La superstar sénégalaise du mbalax, Omar Pené et le super diamono dénonce l'oppression dont sont victimes les Noirs entassés dans les townships.
5. Specials: "Nelson Mandela". Ce morceau écrit par Jerry Dammers, leaders des Specials, en 1984, s'impose comme un chant de ralliement pour la communauté internationale, enfin prête à mettre sous pression le système de l'apartheid. Un élan de compassion apparaît pour le plus ancien prisonnier politique de la planète en Europe et aux Etats-Unis où Mandela restait alors largement méconnu du grand public. D'autres chanteurs anglo-saxons tels que Jeff Beck, Eric Clapton, Phil Collins ou Sting soutiennent alors l'action d'amnesty international.
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Le 11 juin 1988, le stade de Wembley à Londres accueille les plus grandes stars internationales pour un concert géant en l'honneur de Nelson Mandela. A 70 ans, ce dernier reste enfermé dans sa cellule de Pollsmoor dans la banlieue du Cap. En septembre 1988, Amnesty International organise une tournée mondiale à laquelle participent Peter Gabriel, Bruce Springsteen, Tracy Chapman, Sting et Youssou N'Dour pour le respect de la déclaration universelle des droits de l'Homme. Les protagonistes du concerts de 1988 se réunissent de nouveau dans le stade de Wembley en 1990, en présence de Nelson Mandela, tout juste libéré.
6. Johnny Clegg et Savuka: "Asimbonanga" (1987). En 1986, Johnny Clegg fonde le groupe Savuka ("nous nous sommes levés") qui rencontre un succès international, notamment en France, grâce au totre "Asimbonanga", un titre hommage à Nelson Mandela. La chanson se voit immédiatement interdite d'antenne dans son pays. Peine perdue, Asimbonanga devient l'hymne de la résistance portée à l'échelle internationale. Condamné à la prison à vie en 1964, le nom de Nelson Mandela doit être oublié. "Nous ne l'avons pas vu" (traduction littérale d'Asimbonaga), dit le refrain en zoulou. Dans l'un des couplets, écrits, eux, en anglais, Clegg évoque Steve Biko, Victoria Mxgengen, Neil Agget, des militants de la lutte anti-apartheid assassinés.

Johnny Clegg et Sipho Mchunu.
7. Youssou N'Dour: "Nelson Mandela". Le chanteur sénégalais, très inmpliqué dans la lutte pour le respect des droits de l'Homme dans le monde aux côtés d'Amnesty International, dédie son morceau à Mandela.
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8. Discours de Nelson Mandela lors de sa libération suivi de commentaires de l'historien Elikia MBokolo.
Sources:
Cet article est basé sur une série de d'articles de l'histgeobox consacrés à l'histoire de l'Afrique du Sud. Mais il est largement étoffé et complété grâce aux ouvrages ou émissions suivants ...
- Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens. 1815-1919, folio histoire, 2004.
- L'Histoire n° 306. Fr. X. Fauvelle-Aymar: "Et l'Afrique du sud inventa l'Apartheid", février 2006.
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker, Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
- L'Afrique enchantée: "l'Afrique du sud: on dit quoi?".
- Bernard Droz, Histoire de la décolonisation, Point, Le Seuil.
- Les émissions du dessous cartes consacrées à l'histoire de l'Afrique du Sud: "une nation arc en ciel" et "la transition post-apartheid".
- Odile Goerg, L'Afrique XVIIIè-XXIè siècle, Junior Histoire, Autrement, 2005.
- L'épopée des musiques noires sur RFI: "Mandela day".
- Frank Tenaille, Le swing du caméléon, Actes sud, 2000.
Liens:
* Sur Samarra et l'Histgeobox:
- Les musiciens contre l'Apartheid : 1ère partie, 2ème partie.
- 32. Biko de Peter Gabriel
- 45. Mandela Day des Simple Minds
- 49. Johannesburg de Gil Scott Heron
- Hommage à Miriam Makeba (1932-2008).
* Ailleurs sur la toile:
- "Soweto 1976: an audio history: NPR."
- Les archives de radio Canada consacrées à l'apartheid.
- Histoire d'une des photos les plus célèbres au monde.
Salif Keita:"Mandjou"
L'ascension politique d'Ahmed Sékou Touré reste tout à fait exceptionnelle. Simple receveur à la poste de Conakry en 1946, il fonde alors le Syndicat des Postes et des Télécommunications, le premier syndicat de Guinée. Cinq ans après, il dirige le Parti Démocratique Guinéen (PDG). Dix ans plus tard, devenu maire de Conakry, il représente la Guinée à l'Assemblée nationale française. Finalement,il s'impose comme le dirigeant de la Guinée indépendante (en 1958).
Sékou Touré représenté en Saint-Georges terrassant le dragon du colonialisme.
En l'absence de moyens de communication modernes, Touré perçoit très tôt tout le parti qu'il peut tirer de la chanson. Des airs louant les mérites du PDG sont susceptibles de convaincre une population en grande partie analphabète.
Il trouve un thuriféraire extraordinaire en la personne de Salif Keita. Au sein des Ambassadeurs Internationaux, le chanteur lui rend en effet un vibrant hommage avec son titre Mandjou.
Lire la suite de l'article sur l'histgeobox.
Les décolonisations africaines en musique (1) 1957-1960
Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique (voir la sélection en fin d'article), nous vous proposons de revenir sur les années qui ont mené aux indépendances (il s'agit du premier volet d'une série d'articles. Le 2ème épisode est consacré à la période 1960-1990 et le troisième épisode au cas particulier de l'Afrique du Sud).
I. La longue marche vers les indépendances.
La conquête de territoires outre-mer par les pays européens commence au XVIème siècle, mais la constituion de véritables empires coloniaux ne date que du XIXème. En 1914, les pays européens maîtrisent 60% des terres mondiales et 65 % de la population. Deux grands Empires coloniaux dominent; ceux de la Grande-Bretagne et de la France. Ils se trouvent encore renforcés après la Grande Guerre pusiqu'ils récupèrent des mandats territoriaux (les possessions allemandes en Afrique: Togo, Cameroun, Sud-Ouest africain...). Les autres colonies sont de moindre ampleur: Belgique avec l'immense Congo, l'Italie en Libye et en Somalie, le Portugal dans le sud de l'Afrique.

Les occupations coloniales en Afrique (1914-1918).
- Les contestations de l'entre-deux-guerres.
Dès l'entre-deux-guerre, la contestation monte dans les colonies, notamment en Asie (parti du Congrès de Gandhi, Vietminh de Hô Chi Minh en 1930) et en Afrique du Nord (l'étoile nord-africaine devenue le parti du peuple algérien en 1937 ou encore le Néo-Destour en Tunisie en 1938). Elle se fonde sur la misère et les humiliations dont sont victimes les populations indigènes.
A l'intérieur des empires, la frustration des élites indigènes, marginalisées par une bureaucratie coloniale pléthorique, ainsi que la paupérisation des masses, notamment paysannes, attisent la contestation grandissante au cours des années 1930.
Le contexte international joue également également un grand rôle, notamment le message libérateur du président américain Wilson ("droit des peuples à disposer d'eux-même") et surtout l'activisme communiste déployé par le Komintern, levier d'une contestation radicale du colonialisme occidental, notamment en Asie (Chine, Indochine).
Les puissances coloniales (en particulier la France) répriment sans états d'âme ces contestation (ainsi la révolte de Yen Bay en 1930 remplit les bagnes de Poulo-Condor au Vietnam). En Afrique noire, la remise en cause du fait colonial reste plutôt rare.
- De nouveaux acteurs "au secours" des colonies:
La seconde guerre mondiale entraîne le discrédit des puissances coloniales (particulièrement la France, les Pays-Bas et la Belgique, dans une moindre mesure la Grande Bretagne), car, pour la première fois, l'homme blanc est vaincu, ce qui met un terme au mythe de son invincibilité.
Les deux Grands vainqueurs de la guerre, les Etats-Unis et l'URSS, continuent de diffuser un message libérateur à l'adresse des colonies.
- Les Etats-Unis, ancienne colonie britannique, sont anticolonialistes par tradition historique et idéologique, mais aussi par intérêt économique: les colonies pourraient être de nouveaux marchés. En gage de bonne volonté, ils accordent d'ailleurs l'indépendance aux Philippines en 1946.
- les Soviétiques sont eux aussi contre les colonies, par idéologie marxiste (le colonialisme est vu comme un avatar du capitalisme) et par calcul politique: si ces territoires accèdent à l'indépendance, ils pourraient y installer des régimes proches.
- L'ONU s'impose également comme une tribune pour les mouvements indépendantistes. La charte de 1945, puis la Déclaration universelle des Droits de l'Homme en 1948 appuient le "droit des peuples à l'autodétermination".
Bref, les puissances coloniales se trouvent sur la défensive en 1945, même si leurs attitudes diffèrent quelque peu.
- Des attitudes divergentes.
Les Britanniques ont déjà l’expérience de la transformation de leurs colonies blanches en dominions au sein du Commonwealth (1931 Canada, Australie, NZ, Afsud) et ils favorisent l’émergence des élites. Le Royaume uni mène avec pragmatisme une politique d’association, souhaitant préserver ses intérêts économiques et diplomatiques, quitte à négocier et accorder l'indépendance politique.
Au contraire, la France s'accroche au statut de grande puissance impériale. Déjà traumatisée par la débâcle de 1940 elle ne saurait accepter la nouvelle défaite que serait pour elle la perte de son empire. Beaucoup se souviennent du loyalisme parfait des colonies lors de la tourmente de la grande guerre avec la participation de près de 300 000 coloniaux à la première guerre mondiale. Le second conflit mondial conforte au fond cette idée que l'Empire a contribué à la victoire alliée et qu'il est un élément capital de la grandeur nationale. L'intense propagande coloniale de l'entre-deux-guerre, qui culmine en France lors de l'exposition coloniale de 1931, explique également l'attachement de nombreux Français à leur Empire (pistes 1 et 2 de la sélection audio ci dessous). Par son administration directe la France tient les populations indigènes totalement à l'écart du pouvoir.

De timides tentatives de réformes existent néanmoins.
La conférence de Brazzaville se tient en janvier-février 1944 et réunit les gouverneurs généraux de l'Afrique Occidentale française, de l'Afrique équatoriale française et de Madagascar auxquels se joignent quelques notables coloniaux, mais pas d'Africains. Dans son discours de Brazzaville, en 1944, De Gaulle envisage le droit à la "gestion de leurs propres affaires" des indigènes intégrés à la communauté française, une politique sociale audacieuse, mais refuse catégoriquement toute idée d’autonomie des colonies. Elle se limite à des réformes administratives et sociales, dénuées de tout prolongement politique: suppression du travail forcé, participation de l'élite indigène à l'administration, mesures pour développer l'éducation parmi les colonisés.
La Constitution de 1946 maintient l’essentiel de la domination métropolitaine dans le cadre de l’Union française. Jusqu'à cette date, seuls étaient représentés à l'Assemblée nationale française les quatre communes du Sénégal (Saint Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) et les trois départements d'Algérie. A partir de 1946, les territoires de l'AOF, de l'AEF, ainsi que Madagascar envoient des représentants au Parlement français. La constitution rappelle que l'objectif de la France est de conduire les peuples colonisés à ce point qu'ils pourront s'administrer eux-même un jour. Elle reconnaît la citoyennté à tous les ressortissants de l'Union française qui diffère néanmoins de la citoyenneté des Français des métropole, puisque les populations de l'outre-mer ne disposent pas du droit de vote. Mais ils se voient reconnaître des droits juridiques et judiciaires (restés parfois théoriques), qui constituent une amélioration indéniable. D'autre part comme le rappelle Marc Michel (cf: sources), "les institutions de l'Union française furent des lieux d'apprentissage pour la classe politique en formation en formation et des "espaces de sociabilité" pour les futurs dirigeants africains qui purent y nouer des amitiés personnelles et des alliances politiques.
Par ailleurs, à l'intérieur de l'empire colonial français apparaît le Rassemblement Démocratique Africain. Crée en 1946, ce grand parti politique possède des sections dans toute l'Afrique noire française. C'est qu'au sortir de la seconde guerre mondiale, on assiste à d'importants mouvements sociaux (grèves, manifestations). Des mouvements syndicalistes se multiplient alors en Afrique (union générale des travailleurs africains). Dans un premier temps, le RDA s'affilie au Parti communiste français, le seul à refuser le maintien des colonies en Afrique, ce qui inquiète beaucoup en métropole dans le contexte de la guerre froide. Finalement, sous la houlette de Félix Houphouët, le RDA se débarasse de l'hypothèque communiste ,ce qui permet de renouer le dialogue avec le personnel politique dirigeant de la IVème République. Il se transforme alors véritablement en un grand parti de masse, prêt à prendre les rênes des gouvernements territoriaux en 1956.
Alors que le Royaume Uni accorde l'indépendance des Indes, la France de la IVème République marque sa volonté de maintenir son Empire. La classe politique communie dans la conviction que la France ne peut se reconstruire qu'avec son Empire colonial, garant de sa prospérité économique. Toute manifestation d'indépendance doit donc être impitoyablement châtiée (l'insurrection malgache est écrasée avec la plus grande violence en 1947). En Indochine, après des hésitations, la France se lance dans une Guerre de réappropriation coloniale.
- Les premiers craquements.
La défaite française à Dien Bien Phu en 1954 constitue un tournant majeur dans le processus de décolonisation puisqu'il s'agit dans l'Empire français de la première grande victoire d'un peuple colonisé. Les Africains, nombreux dans cette armée française qui combat en Indochine, assistent ainsi aux premières loges à la fin d'un des mythes fondateurs de la colonisation, celui de l'invincibilité des peuples blancs. Les accords de Genève qui mettent un terme à la présence française en Indochine (séparée désormais en quatre entités: Laos, Cambodge, Vietnam Su et Nord) précèdent de trois mois seulement le déclenchement de l'interminable guerre d'Algérie qui ne s'achève qu'en 1962.

* Le contexte international remet en effet chaque jour un peu plus en cause le maintien de la colonisation en Afrique noire et ailleurs.
- Du 18 au 24 avril 1955 se tient à Bandung en Indonésie la conférence internationale dite des non-alignés. Elle réunit 29 Etats du Tiers Monde. Il s'agit de la première manifestation publique de ce que l'on appelle le groupe afro-asiatique qui voit le jour à l'ONU en 1950. Si la plupart des pays participants sont asiatiques, l'Afrique est néanmoins présente à Bandung. Elle y est représentée par l'Egypte, l'Ethiopie, le Soudan, le Liberia, mais aussi ce qu'on appelle la Gold Coast (futur Ghana) qui est en train de devenir indépendante. La conférence proclame le neutralisme, exprime l'anticolonialisme, le refus du néocolonialisme, la volonté de sortir du sous-développement et la dénonciation du racisme qui continue de sévir avec virulence en Afrique du sud notamment.
- La crise de Suez en 1956. Le 26 juillet 1956, le chef de l'Etat égyptien nationalise le canal de Suez (prise de possession de la société du canal). Il entend ainsi récupérer l'argent dont il a besoin pour construire le barrage d'Assouan (il escomptait une aide de l'occident qui n'est pas venue). Cette crise revêt bientôt une dimension internationale puisque, parallèlement à la guerre entre l'Egypte et Israël, interviennent les troupes anglaises et françaises. Finalement, les Etats-Unis désavouent la France et de l'Angleterre en parallèle à la menace de l'Union soviétique d'intervenir dans la crise. Nasser exalte alors le sentiment national. Son attitude séduit dans une grande partie de l'opinion publique du monde arabe. L'affaire génère une amorce de panafricanisme et le raïs égyptien ressort grandi du succès de l'opération. Rappelons aussi que la même année, le protectorat français sur le Maroc prend fin. Le pays accède alors à l'indépendance.

II. La "ruée vers les indépendances".
Bref comme nous venons de le voir précédemment, le maintien du système colonial était devenu impossible pour le Royaume uni et la France.
Même si il est difficile de périodiser le processus des décolonisations africaines, il semble néanmoins possible de distinguer quelques grandes étapes. La première couvre les années 1957-1960. Au cours de ces trois années, une vingtaine d’États accède à l’indépendance de manière négociée et relativement pacifique.
- Décolonisation britannique.
C'est la Gold Coast, futur Ghana, qui ouvre le bal en 1957, dans le cadre du Commonwealth (voir piste n°3). Cette indépendance a un retentissement considérable dans toute l'Afrique de l'ouest, d'autant plus que Nkrumah organise dans la foulée une conférence panafricaine à Accra en avril 1958. Elle accélère ainsi la revendication séparatiste de la Guinée française (cf plus bas) et inspire largement Patrice Lummumba qui organise et dirige le Mouvement national congolais, parti indépendantiste et intertribal, qui devient l'interlocuteur obligé des autorités belges qui se voient contraint d'accorder l’indépendance dans la plus grande hâte le 30 juin 1960.
- Le Nigeria
Les Portugais, premiers à établir des contacts dans cette région, avaient été chassés par les Anglais dès le XVIème siècle.
En réponse au nationalisme montant, après la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques dotent le pays d'un gouvernement représentatif en 1951, puis d'une constitution fédérale en 1954. Ils cherchent avant tout à doter chacune des trois grandes régions qui composent la fédération d'une large autonomie. En effet, ils se trouvent confronter au problème de l'unité nationale d'un territoire où les principales forces socio-politiques peinent à collaborer: le Northern People's Congress des émirs très conservateurs du nord, l'Action Group qui représente les revendications des Yoruba, enfin le National Congress of Nigeria and Cameroons très populaire chez les Ibo (la partie est du Cameroun allemand avait été avait été attribuée au Royaume-Uni avec le traité de Versailles).
Récemment affranchie de la tutelle française (voir plus bas), les élites camerounaises qui circulent dans les pays voisins donnent le coup de fouet au mouvement indépendantiste. Nnamdi Azikiwe, fondateur de l'Union pour l'indépendance du Cameroun et du Nigéria, réclame immédiatement l'indépendance du Nigéria au Royaume uni. C'est chose faite le 1er octobre 1960. Le nouvel Etat intègre en même temps le Commonwealth.
Le poids économique (pétrole) et démographique du pays l'impose comme un des pays les plus riches d'Afrique de l'ouest. Néanmoins, les forces centrifuges qui tiraillent la société nigériane se réveillent rapidement et plongent le pays dans une terrible guerre civile en 1967 (la guerre du Biafra, riche région du sud peuplée majoritairement d'Ibos qui aspirent à l'indépendance).

Lors de sa tournée africaine De Gaulle expose son projet de Communauté franco-africaine" pour lequel il prévoit un référendum. Le 26 août 1958, alors qu'il se trouve à Dakar, il aperçoit des porteurs de pancartes indépendantistes, il leurs lance: "Si vous voulez l'indépendance, vous n'avez qu'à la prendre!"
- La décolonisation française en Afrique noire.
La défaite en Indochine, l'insurrection algérienne, pèse d'un point déterminant sur la politique de la France en Afrique subsaharienne. Gaston Defferre, le ministre socialiste de la France d'outre-mer, comprend très tôt qu'il faut y changer de politique et remplacer l'Union française vermoulue par une instance plus adaptée. "Ne laissons pas croire que la France n'entreprend des réformes que lorsque le sang commence à couler" lance-t-il devant le Conseil de la République alors qu'il y présente sa future loi.
La loi Cadre-Defferre, adoptée le 23 mars 1956, entre en vigueur l'année suivante. Elle accorde l'autonomie interne aux territoires d'outre-mer qu'elle dote d'une "personnalité" politique propre, en instituant des exécutifs locaux responsables devant des assemblées législatives locales. Toutefois, la France continuait de contrôler les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, défense, politique extérieure). La politique d'indigénisation amorécée par cette loi s'est révélée une bonne école et un vivier de dirigeants africains.
Beaucoup d'élus applaudissent à l'esprit nouveau de la réforme. Le problème reste que les Africains sont divisés en gros entre deux tendances. D'un côté les partisans du maintien des fédérations de l'AOF et de l'AEF telles qu'elles existent alors. De l'autre, ceux qui considèrent qu'il faut constituer les territoires en Etats souverains, au risque de précipiter la balkanisation de l'Afrique.
Lorsqu'il revient au pouvoir, De Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Du 20 au 29 août 1958, le général de Gaulle effectue une tournée dans plusieurs capitales africaines. Le but de son voyage est de présenter aux populations son projet de Communauté. Tous les observateurs sont frappés par les ambigüités, involontaires ou pas, du discours. Alors que les Africains attendent le mot indépendance, de Gaulle parle de Communauté. Celle-ci n'est plus la colonisation, elle n'est pas non plus le Commonwealth (puisqu'il suppose des Etats autonomes ou indépendants). Mais en instaurant des gouvernements autonomes, la Communauté mettait l'Afrique sur la voie de l'indépendance.
Une question cruciale se pose du côté des Africains, faut-il prendre l'autonomie avec la perspective d'une indépendance à moyen terme ou faut-il demander l'indépendance tout de suite? Les populations de l'Union française sont donc appeler à se prononcer lors du référendum instituant la Communauté française. La plupart des dirigeants africains appellent à voter oui (piste 4). Parmi les plus radicaux, qui veulent que le mot "indépendance" figure dans le texte et qui souhaitent accélérer le processus, se trouve Sékou Touré. Il avait lancé lors de la campagne électorale précédent le référendum: " Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage". Le oui l'emporte partout, sauf en Guinée où le "non" triomphe. La Guinée devient aussitôt indépendante, rompt avec la France et se rapproche de l'URSS (piste 5).
Le général, outré, suspend immédiatement toute aide à la Guinée. L'administration guinéenne, privée de tous les techniciens et fonctionnaires français, doit repartir de zéro. Pire, certaines infrastructures sont démantelées sciemment par les anciens colonisateurs. Le divorce est définitivement consommé entre l'ancienne colonie et sa métropole. Paris tentera même d’empêcher l’admission du nouvel État aux Nations unies.
La décolonisation de l’Afrique noire française est octroyée par étapes.
Nous l'avons vu, après la La loi-cadre Defferre accorde en 1956, qui reconnaît l’autonomie interne à des gouvernements territoriaux, la constitution de 1958 en fait des "Etats associés" dans la Communauté Française. Mais cette Communauté ne durera que quelques mois avant l’accession des colonies françaises à l’indépendance complète en 1960. L'indépendance est alors accordée à quinze Etats africains restant liés à la France par la Coopération.
L'évolution commence par le Togo et le Cameroun, deux territoires placés sous la tutelle de la France sous le contrôle de l'ONU:
- Togo, 27 avril. Cette ancienne colonie allemande, avait été divisée en deux et placée sous tutelle française et anglaise au lendemain de la Première guerre mondiale. Quatre ans après le rattachement du Togo britannique au Gold Coast, devenu l'État indépendant du Ghana, la République du Togo s’en sépare. La question de la réunification des Togo britannique et français au sein d'un même État, avait dominé le débat politique pendant les années 50. La victoire du Comité de l'unité togolaise aux élections du 28 février 1958 sonne le glas de cette union. Le premier président, Sylvanus Olympio sera abattu lors d'un coup d'État, en janvier 1963.
- Cameroun, le 1er janvier 1960:
Cette ancienne colonie allemande, avait été divisée en deux et placée sous tutelle française et anglaise au lendemain de la Première guerre mondiale. Au cours des années 1940 et 1950, c'est l'Union des population du Cameroun (UPC) de Ruben Um Nyobé (d'obédience marxiste) qui réclame l'indépendance du territoire. Devant le refus des autorités coloniales de transiger, le mouvement se lance dans une guérilla violente qui sera sauvagement réprimée par la France. Alors que les médias braquent leurs objectifs sur l'Algérie, le pouvoir colonial n'hésite pas à utiliser la manière forte et une véritable guerre s'engage au Cameroun. A Paris, l'indépendance est négocié avec des individus beaucoup plus dociles, qui accepte de maintenir le pays dans le giron français.
- Madagascar, 26 juin. Le Parti social démocrate de Philibert Tsiranana, fondé en 1956, joue un rôle de premier plan dans la marche vers l'indépendance, avec un nouvel élan vers la fin des années 50. Colonie française à la fin du XIXe siècle, Madagascar est le théâtre d'une sanglante rébellion en 1947-1948, matée par une brutale répression, avant de devenir une république au sein de la Communauté française, en 1958. Investi des pouvoirs spéciaux en janvier 1960, le président Tsiranana négocie une entente de coopération avec la France qui mène à l'indépendance.
Les autres Etats, anciennes colonies intégrées aux deux fédérations de l'Afrique Occidentale Française et de l'Afrique Equatoriale française seront tour à tour membres de l'Union française (1946), puis de la Communauté, avant leurs accessions respectives à l'indépendance au cours de l'année 1960.
- Bénin (ex Dahomey), 1er août. Ancien point de départ de la traite négrière, le Bénin a accédé à l’indépendance sous la dénomination de République du Dahomey, avant de prendre son nom actuel en 1975.
Après une lutte acharnée du roi Béhanzin, le Dahomey est intégré à l’Afrique occidentale française (AOF) en 1899. En 1958, le pays devient la «république du Dahomey», un État autonome au sein de la Communauté française qui accède à l'indépendance deux ans plus tard. Le général Mathieu Kérékou s'empare du pouvoir en 1972 et l'oriente dans l'orbite soviétique. En 1975, la République du Dahomey devient la "république populaire du Bénin".
- Niger, 3 août. Ce riche territoire (or, fer, charbon, uranium et pétrole) est colonisé par la France au début du XXème siècle. Il fait partie de l'éphémère entente Sahel-Bénin (avec le Burkina, la Côte d'Ivoire, le Dahomey).
- Haute-Volta (Burkina-Faso), 5 août.
En 1896, le royaume mossi de Ouagadougou devient un protectorat français, à partir duquel les troupes coloniales organisent la conquête de la majeure partie de l'actuel Burkina. En 1904, ces territoires intègrent l'AOF en tant que colonie du Haut-Sénégal-Niger. Le charismatique Thomas Sankara débaptise la Haute-Volta qui devient le Burkina Faso ("pays des hommes intègres") en 1984.
Félix Houphouët-Boigny.
- Côte d'Ivoire, 7 août
Découverte par les Portugais, elle devient colonie française à la fin du XIXème siècle.Elle accède à l'indépendance sous la houlette de Félix Houphouët-Boigny, un médecin de 55 ans devenu planteur de cacao et militant syndical, député à la Chambre des représentants sous la IVème République, mais aussi ministre d'Etats sous différents gouvernements.
- Tchad, 11 août. La conquête du territoire par la France débute vers 1900 avant son rattachement à l’Afrique équatoriale française en 1910.
La marche vers l'émancipation est menée par le Parti progressiste tchadien de François Tombalbaye qui s'impose à la tête de l'Etat qu'il entend conserver coûte que coûte. L'opposition est éliminée et le pays sombre dans la guerre civile en 1965.
- Centrafrique (Rép. centrafricaine, ex Oubangui-Chari), 13 août
Cette colonie française était connue sous le nom d'Oubangui-Chari (1905). Elle devient la République centrafricaine en 1958 dans le cadre de la Communauté française. Elle accède à l'indépendance un mois après la conclusion d'ententes négociées avec le gouvernement français, le 12 juillet 1960.
- Congo (Brazzaville), 15 août.
La pénétration française débute en 1875 avec Pierre Savorgnan de Brazza. Très vite (1899) l'exploitation du territoire est abandonnée à des compagnies concessionnaires qui se livrent à un véritable pillage de la région. Cette colonie française intègre la fédération de l'Afrique-équatoriale française (A-EF) dès sa création, en 1910. Territoire d'outre-mer en 1946, puis memebre de la Communauté française, le territoire connaît des affrontements sanglants en 1959. La même année, l'abbé Fulbert Youlou à la tête de l'Union démocratique de la défense des intérêts africains triomphe aux élections législatives. Sa volonté de développer la coopération avec la France facilite la passation des pouvoirs (piste 8).
- Gabon, 17 août 1960
Ce petit pays dispose de ressources importantes (manganèse, uranium, bois précieux, pétrole). Depuis le milieu du XIXèmle siècle, ce territoire se trouve dans l'orbite françasie. Il intègre l'AEF (1910-1958). Sous la houlette de Le député-maire de Libreville, chef du Bloc démocratique gabonais, Léon M'Ba, avait demandé la départementalisation du Gabon. De fait, le pays restera un des acteurs les plus sûrs du pré-carré français en Afrique, sous la conduite d'Omar Bongo.
- Mali (ex Soudan français). Jadis connu sous le nom de Soudan français, le Mali obtient une autonomie administrative relative en 1956.
Le Soudan français et le Sénégal s'unissent en 1960 au sein de la Fédération du Mali. Lors de la proclamation d'indépendance, le 20 juin 1960, Léopold Sédar Senghor assure la présidence de l'Assemblée fédérale et Modibo Keita exerce la fonction de Premier ministre. Des différends politiques entraînent le retrait rapide du Sénégal de la fédération, laissant seul le Mali. Modibo Keita prend la tête du nouveau pays, rompt avec la France et oriente son pays vers le socialisme.

Le président Léopold Sédar Senghor, le 18 avril 1966 à Dakar, lors de l'inauguration du premier festival mondial des arts nègres.
- Sénégal, 20 août. Investi tour à tour par les Hollandais, puis les Portugais, ce territoire devient finalement membre de l'AOF en 1895, après de longues affrontements. Après avoir exprimé le désir de se retirer de la Fédération du Mali, le Sénégal proclame son indépendance.
C'est l'écrivain Léopold Sédar Senghor, une des figures de proue du mouvement de décolonisation en Afrique, qui préside aux destinées du Sénégal (jusqu'à son retrait volontaire en 1981).
- Mauritanie, 28 novembre
La Mauritanie devient française au début du XXème siècle.
Lors des élections tenues en mai 1959, le Parti du regroupement mauritanien de Moktar Ould Daddah, seule formation sur les rangs, rafle tous les sièges. La Mauritanie deviendra l'une des premières Républiques islamistes. Les revendications marocaines sur ce territoire restent lettre morte.
- La naissance de la République du Congo.
L'indépendance de la République du Congo, est proclamée le 30 juin 1960, dans des conditions dramatiques. Le système colonial imposé par les Belges reposait sur la ségrégation et le refus catégorique des colons, comme des autorités, de toute élévation sociale des Congolais ("pas d'élites, pas d'ennuis"… pour reprendre la formule des colons belges). Pourtant l'industrialisation et l'urbanisation de la colonie permirent l'essor d'une classe moyenne congolaise. Des associations (l'Abako de Kasavubu), des journaux amorcèrent une timide opposition au sytème colonial. Il semble que ce soit l'accession de la Gold Coast à l'indépendance en 1957 qui ait servi de détonateur au processus de décolonisation du Congo belge. Des émeutes éclatent dès 1958-1959 prenant pour cible les colons européens.

Fêtes de l'indépendance de la République du Congo, le 30 juin 1960 à Léopoldville. Un spectateur congolais vient de s'emparer du sabre du roi Baudoin, le roi des Belges.
Il semblerait que la conférence des peuples africains organisée à Accra par NKrumah en 1958 ait eu une grande influence sur Patrice Lumumba en le convertissant à un anticolonialisme radical. Il crée en octobre de la même année le Mouvement national congolais qui remporte un grand succès lors des élections de mai 1960. Lumumba, devenu premier ministre, préside aux négociations d'indépendance de la Table ronde tenue à Bruxelles en janvier 1960. Le gouvernement belge accorde une indépendance immédiate (piste 6 et 7). Elle s'accompagne de l'exode de la population blanche (environ 100 000 personnes) dans un chaos total.
Très vite un conflit personnel oppose le président de la République Joseph Kasavubu à son premier ministre. Les thèses tiers-mondistes et panafricaniste adoptées par Lumumba l'inquiètent tout comme elles indisposent les forces conservatrices et les pays occidentaux.
La sécession de la riche province minière du Katanga menée par Moïse Tshombé, soutenue en sous-main par la Belgique, complique davantage encore la position du premier ministre. Il fait alors appel aux casques bleus de l'ONU et accepte une aide matérielle de l'Union soviétique pour mater les séparatistes. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est assassiné en janvier 1961.
Surpris par les émeutes de 1958-1959 et n’ayant pas préparé des élites locales , ils concèdent précipitamment l’indépendance en 1960 au Mouvement national congolais du marxiste Patrice Lumumba.
Le pays est livré à des luttes ethniques qui entraînent une guerre civile (compliquée par les interventions indirectes des deux grands et de l'ancienne métropole dans le cadre d'une guerre froide qui se transporte désormais en Afrique) qui entraînent une guerre civile conclue par la prise du pouvoir par le chef de l’armée, le général Mobutu, qui s’empare du pouvoir en 1965 pour longtemps.
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ANNEXE: sélection audio
1 et 2. Propagande coloniale. Deux échantillons types de la propagande coloniale développée alors dans la métropole française. Le premier échantillon met en avant les bienfaits de l'oeuvre coloniale et, dans la lignée d'un Ferry par exemple, développe les arguments classiques des tenants de la mission civilisatrice française:
- le “devoir moral”: Les Européens sont convaincus de la supériorité de la « civilisation blanche » et se doivent donc de porter « la » civilisation chez les peuples « primitifs », “sauvages”.
- Des raisons stratégiques et politiques. La possession des colonies est vue comme une condition pour être une puissance internationale.Les colonies participent au prestige d’un Etat.
- Un intérêt économique. Comme l'avait affirmé Jules Ferry en son temps, la colonisation est “fille de la révolution industrielle”. Les colonies sont ainsi envisagées comme des marchés potentiels pour les entreprises métropolitaines. L’étroitesse des marchés intérieurs pousse les industriels et les financiers à conquérir à l’extérieur des débouchés pour les marchandises et les capitaux. Avoir des colonies, c'est aussi pouvoir disposer d'un réservoir important de matières premières, de nouvelles ressources à commercialiser. Au cours des années 1930, la crise économique mondiale semble conforter cette analyse et les métropoles se tournent tout particulièrement vers leurs possessions ultramarines.
On insiste ici tout particulièrement sur "l'oeuvre fantastique" que la France accomplit dans les colonies au profits des peuples indigènes. Le second extrait rappelle quelques unes des grandes étapes de la conquête coloniale.
3. Lord Kitchener: "Birth of Ghana". En 1949, le charismatique Kwame NKrumah fonde le Parti de la Convention du Peuple. Il lance en 1950, une "campagne d'action positive"(désobéissance civile,boycott, grèves). Son emprisonnement par les autorités coloniales contribue à accroître sa popularité et il devient vite le héros national. Face à l'agitation provoquée par cette arrestation, les autorités s'empressent de le relâcher. Il devient premier ministre à la suite de la victoire de son parti aux élections législatives de 1951. Les négociations avec les colons se poursuivent et aboutissent à l'indépendance le 6 mars 1957. La Gold Coast devient la première colonie d'Afrique sub-saharienne à accéder à l'indépendance. Elle abandonne alors son toponyme colonial et se rebaptise Ghana, en référence à un ancien Empire africain. Le retentissement de cet événement est immense en Afrique noire et Accra devient la capitale des peuples en lutte. Star de la calypso (très populaire dans de nombreux pays du Golfe de Guinée), Lord Kitchener célèbre ici l'avènement du nouvel Etat, espérant que son exemple soit rapidement suivi par les autres colonies d'Afrique noire.

4. "Oui ou non". Chanson écrite sur une musique américaine en 1958 par les services du ministère de la France d’outre mer et destinée à inciter les électeurs africains à voter « Oui » lors du référendum sur la Communauté franco-africaine.
5. Bembeya Jazz National: "République de Guinée". Ce célèbre orchestre guinéen fut particulièrement choyé par Sékou Touré qui en fit l'orchestre officiel lors des grands événements nationaux (visites de chefs d'Etats étrangers notamment). Le répertoire de la formation compte ainsi de nombreux morceaux à la gloire du chef d'Etat, de son parti (le PDG), ou encore du jeune Etat guinéen à l'instar de ce morceau.
6. Joseph Kabasele et l'African Jazz: "Independance cha cha". Lors de la réunion de la table-ronde de négociations sur l’indépendance du Congo belge, l’African jazz crée cette rumba congolaise qui devient rapidement un hymne pour les jeunes nations africaines.
7. Joseph Kabasele et l'African Jazz: "Table ronde". Dans la foulée de son tube, Kabalese compose ce morceau consacré à la conférence de la Table Ronde. Organisée à Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960, cette conférence préside aux destinée du Congo. La date d'indépendance retenue est le 30 août 1960. Elle fixe les détails politique de la séparation de la Belgique te du Congo. Elle sera suivie d’une table-ronde économique qui ne parviendra pas à aboutir.
8. Philos: "Indépendance 28 novembre". Cette chanson célèbre l'indépendance de l'autre Congo, le Congo-Brazzaville, ex-colonie française intégrée à l'AEF.
Sources:
- Afrique, une histoire sonore. Présenté et commenté par E. M'Bokolo et Ph. Sainteny.
- Dossier consacré aux indépendances africaines sur le site de l'émission "la fabrique de l'Histoire" (France culture): "boulevard des indépendances".
- L'émission 2000 ans d'histoire (France Inter) consacrée à "La fin des colonies françaises" avec Bernard Droz.
- Marc Michel: "Décolonisations et émergence du Tiers-Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.
- H. d'Almeida-Topor: "Naissance des Etats africains, XXème siècle", Casterman, 1996.
- Numéro spécial de L'Histoire consacré à la "fin des colonies. Afrique 1960", n°350, février 2010.
Liens:
- Voir les nombreux articles de l'Hisgeobox et de Samarra rassemblés dans notre dossier Afrique.
- Sur Strabon: "Décolonisation: les ambigüités de l'Union française".
- Le site TV5 Monde consacre un dossier très complet sur les indépendances africaine: “Afrique 1960, un continent en marche vers son indépendance“.
Plongée dans l'histoire du Bénin avec l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou.
A partir du milieu du XIX° siècle, grâce à des traités commerciaux (1851) ou des accords de protectorat (1883), la France s'implante dans la région de Cotonou et Porto-Novo. Elle doit alors compter avec le royaume d'Abomey du roi Béhanzin qui tente de reconquérir la région occupée par les Français. Après de rudes combats entre 1892 et 1894, il est finalement capturé en janvier 1894 et mourra en exil à Alger en 1906. Tous les établissements français de la région furent regroupés au sein de la colonie du Dahomey.
A partir de 1899, le Dahomey fut intégré à l’Afrique occidentale française (AOF). Très vite, le sud du territoire se distingue par l'important niveau de scolarisation des populations par l'intermédiaire des nombreuses missions religieuses qui s'y implantent. Le Dahomey devient ainsi un des principaux foyers politiques et intellectuels de l’AOF. De nombreux Dahoméens occupent alors des postes de fonctionnaires et de cadres dans les autres territoires d'AOF. Dans ces conditions, le pays connaît une importante et précoce fermentation politique. Des partis se créent et une presse d'opposition au système colonial prospère. En 1958, le pays devint la «république du Dahomey», un État autonome au sein de la Communauté française.

Le jeune Mathieu Kérékou.
L'indépendance fut proclamée le 1er août 1960, à Porto Novo, la capitale du nouvel État. Le président Hubert Maga se trouve très vite dans unesituation délicate avec le retour contraint au pays de nombreux cadres et fonctionnaires dahoméens licenciés par les pays de l'AOF devenus indépendants. La stabilité du régime est ainsi rapidement mise à mal. En 1963, le colonel Christophe Soglo impose un gouvernement tripartite fragile. Finalement, il s'empare seul du pouvoir en 1965, avant d'en être chassé deux ans plus tard. Un Conseil présidentiel associant les membres du triumvirat précédent (Justin Ahomadegbé, Sourou Migan Apithy et Hubert Maga) est instauré en 1970, mais reste bien fragile face à l'instabilité politique endémique.
Le coup d'état militaire perpétré par le commandant Mathieu Kérékou (originaire du Nord du pays à la différence des anciens dirigeants originaires du sud) en 1972 met un terme à cette instabilité. Il prend la tête du gouvernement militaire et s'appuie sur un vaste soutien d'une population lassée par les coups d'Etats militaires à répétition (5 en 12 ans!). Après trois ans à la tête du pays, Kerekou donne une orientation marxiste-léniniste au régime. Toujours en 1975, il abandonne le nom de Dahomey (trop lié aux ethnies du sud du pays aux yeux de Kerekou), remplacé par celui de Bénin, en référence à un royaume qui s’était autrefois épanoui au Nigeria voisin. La "République populaire du Bénin" rejoint donc le camp socialiste, après avoir adopté une nouvelle constitution, instaurant un régime à parti unique.

Le drapeau porte les trois couleurs de l'unité panafricaine : le vert, le jaune et le rouge.
Les tentatives de coups d'Etat avortées aboutissent au durcissement du régime. La censure, l'arrestation des opposants (ainsi les trois premiers présidents du pays sont emprisonnés durant 9 ans) et les atteintes aux libertés fondamentales se multiplient. Nombre d'intellectuels se voient dans l'obligation de s'exiler.
Le régime s'appuie, selon un schéma classique sur des organisations de masse qui diffusent les discours du Conseil National de la révolution. L'encadrement de la population est assuré par une propagande constante: discours, chansons... Dans la sélection ci-dessous, le troisième titre permet d'entendre un morceau intitulé "la jeunesse béninoise marche fièrement". Les paroles très simples contribuent à la formation idéologique des organisation de jeunesse. Extrait: "La jeunesse béninoise marche fièrement / remplie de vaillance comme un régiment ". Le refrain remplit en choeur permet de galvaniser la foule "pour la Révolution / nous sommes prêts / pour la production / nous sommes là / gloire immortelle à la République populaire du Bénin / gloire immortelle au parti de la Révolution populaire du Bénin / gloire immortelle au socialisme scientifique"...
Dans le domaine économique, Kérékou entreprend une vague de nationalisation des banques et de l'industrie pétrolière. Et, durant une dizaine d'années, le régime dispose d'une certaine assise populaire. Sans être un eldorado, l'économie est stable, les salaires sont payés... Mais, progressivement la situation se dégrade. Au cours des années 1980 les finances de l'Etat virent dans le rouge (sans mauvais jeu de mot), les fonctionnaires ne perçoivent plus leurs salaires et la corruption gangrène l'économie du pays. Bref, le régime, qui bafoue en plus les libertés fondamentales, perd ses derniers soutiens dans la population. En décembre 1989, l'Etat se déclare en situation de cessation de paiement, alors que les banques sont en faillite. Le Bénin est paralysé par de grandes grèves qui rassemblent des milliers d'étudiants. La "république populaire du Bénin" ne l'est plus du tout. Kérékou remise donc Marx au placard et renonce à l'idéologie marxiste-léniniste. Il y est aussi incité par le contexte international: le mur de Berlin vient de s'écrouler et le bloc soviétique d'imploser.
L'année suivante le discours de la Baule prononcé par François Mitterrand fait sensation. Le président français y appelle à la démocratisation du continent. Le grand mérite de Kérékou est de relever ce défi. Il est le premier dirigeant d'un régime autoritaire africain à tenter l'ouverture vers le mulitpartisme. Cette transition se déroule certes sous la pression de la rue, mais elle a lieu et ne se termine pas en coup d'Etat ou en répression comme ce fut le cas trop souvent ailleurs. Une conférence nationale s'ouvre en 1991 et réunit les partis d'opposition. Elle permet au pays de se doter d'une constitution et d'organiser des élections libres. Kérékou est battu lors des élections de mars 1991 par Nicéphore Soglo qui hérite d'un pays dans une situation économique catastrophique. Les caisses sont vides et les mesures drastiques imposées par le FMI ne contribuent à miner sa position. Accusé de népotisme, Soglo se fait ainsi battre lors des élections de 1996 par un certain ... Mathieu Kérékou (qui triomphe de nouveau lors de la présidentielle de 2001 en réunissant 84 % des suffrages).

En matière culturelle, le leader de "la République populaire du Bénin" alterne le chaud et le froid. Il interdit les rituels vaudaous (dont le pays est le berceau), instaure un couvre-feu, malmène tous ceux qui ne se plient pas aux canons du socialisme scientifique alors en vogue dans le pays. Mais, dans le même temps, il incite les musiciens à se tourner vers les rythmes traditionnels béninois et n'hésite pas à soutenir les talents muciaux (tant qu'ils vantent les bienfaits du régime et louent ses mérites personnels). Une usine de pressage de disque ouvre d'ailleurs ses portes à Cotonou, tandis que les labels Satel et Polydisco prospèrent sans être inquiétés par le régime en place. Aussi, au cours de ces années, le Bénin s'impose comme un foyer musical d'une extraordinaire vitalité. Il est temps de s'y intéresser.
Une des formations stars du pays est l'orchestre poly Rythmo de Cotonou formé en 1965 sur les fondations du Sunny Black Band. Grâce à leurs instruments électrifiés, les musiciens embrasent les discothèques de la ville et acquièrent rapidement une grande popularité qui dépasse les frontières de l'Etat pour gagner l'ensemble de l'Afrique de l'ouest. Ils font alors la renommée des nuits béninoises au Canne à Sucre notamment.

L'orchestre doit sa notoriété à la virtuosité de la dizaine de musiciens qui le compose, mais aussi à la diversité de son répertoire. Sur scène, ils reprennent des standards funk et soul américains, des tubes afro-cubains, mais aussi les succès de la chanson française d'alors. Ils enchaînent ainsi les hits dans de nombreuses langues, en mina, fon, français, yoruba... Si leur impressionnante discographie souffre parfois de quelques faiblesses, ils parviennent néanmoins la plupart du temps à associer avec bonheur funk, soul, salsa, afrobeat aux ryhtmiques caractéristiques du culte vaudou, originaire de la région (le rythme sakpata dédié à la divinité de la terre et des maladies contagieuses ou encore le sato, un grand tambour, mais aussi un rythme joué en hommage aux morts qui se marie à merveille aux guitares, cuivres et claviers utilisés par le Poly-Rythmo). Ces rythmes vaudous furent d'ailleurs interdits par les missionnaires européens et par le régime marxiste de Kérékou.

Sans être un orchestre officiel inféodé au pouvoir en place à l'instar du Bembeya Jazz guinéen ou encore du Super Mama Djambo de Guinée Bissau, l'orchestre poly-rythmo s'est en tout cas très bien accomodé du régime de Mathieu Kérékou. Le groupe a en effet droit de citer tous les jours sur les ondes de la radio nationale et ne rechigne pas, de temps à autre, à exalter le régime marxiste national.
Des membres fondateurs du groupe ne restent que quatre musiciens: Maximus Ajanohoun (guitariste), Pierre Loko (saxo), Bento Gustave (basse) et Mélomé Clément (accordéoniste, guitariste et chanteur), auxquels sont venus s'ajouter d'autres musiciens tels que le guitariste virtuose du groupe, Fifi Leprince. Ce dernier témoigne dans un entretien accordé à Elodie Maillot pour le magazine Vibration de la plasticité du répertoire de la formation et son adaptation aux évolutions politiques et culturels du pays:
"On écoutait de tout: de la variété française, congolaise, cubaine, du funk, de la soul et même de la musique arabophone. Lorsqu'il y avait une visite officielle d'un pays arabe au Bénin, il fallait jouer le répertoire de leur terroir. Même Sékou Touré, le président guinéen, avait été surpris de voir comment on reprenait les tubes de son Bembeya Jazz national".
L'Orchestre Poly-Rythmo dans ses oeuvres.
Un des plus gros succès du groupe: "Gbeti Majro".
Morceau tiré de l'excellente compilation sortie en 2004 sur Soundway: "OPRC: the kings of Benin urban grooves (1972-1980)".
En 1982, la mort de deux des membres fondateurs, Papillon (guitare) et Yehoussi Leopold (batterie), entraîne le déclin du groupe qui périclite alors pour quelques années; les survivants du groupe continuant de jouer de manière épisodique au Bénin. Or, à la faveur de rééditions des trésors de l'OPRC, ce dernier jouit d'une nouvelle popularité en Occident. En 2004, une compilation sortit sur le label anglais Soundway remporte un succès d'estime. En 2008-2009, le label allemand Analog Africa prend le relais en sortant deux volumes irréprochables. Mieux, la journaliste Elodie Maillot (Radio France, Mondomix, Vibrations) est parvenue à convaincre les membres du groupe de se lancer dans une tournée européenne. Ils se sont ainsi produits à l'automne dernier au festival Marsatac, à Marseille. Ce fut l'occasion d'une rencontre entre Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo et le groupe de rock écossais de Franz Ferdinand, des fans inconditionnels du groupe béninois.

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Mais, le riche patrimoine musical du Bénin des années 1960-1970 ne se réduit pas à l’Orchestre Poly-Rytmo, loin s'en faut (de la même manière que Fela est loin d'être le seul musicien digne d'intérêt dans cette région). Le monumental travail d'exhumation des merveilles sonores du pays opéré par Samy Ben Redjeb, patron d'Analog Africa, le prouve. Deux sublimes compilations sorties récemment permettent de découvrir plusieurs formations tout à fait dignes d'intérêt.
1. Antoine Dougbè et l'OPRC: "Ako Sea Guera-Behanzin".
Ce morceau évoque un des grands rois du royaume d'Abomey. D'ailleurs, le rythme tchinkounmey, dont Anatole Houndeffo Alokpon s'est fait une spécialité, renvoie aux funérailles royales de la cour du roi d'Abomey.
2. Mathieu Kérékou: "plaidoyer pour le parti unique". Extrait d'un discours de Kérékou tiré du coffret "Afrique, une histoire sonore (1960-2000)", édité chez Frémeaux et associés en partenariat avec RFI et l'INA.
3. Formation idéologique: "La jeunesse béninoise marche fièrement."
Chanson de propagande à la gloire du régime marxiste de Kérékou. Les mauvaises langues parleront plutôt de "laxisme-béninisme".
4. Gnonnas Pedro and his Dadjes band: "Pt. Yhombi moniga wezon".
Aussi surnommé le "baobab de la musique béninoise", Pedro popularise le style agbadja, du nom d'un tambour qu'il associe aux sonorités afro-cubaines. Sa disparition en 2004 donnera lieu à des funérailles nationales, en présence de Mathieu Kérékou.
5. Orchestre Poly-Rythmo: "Hwe towe hun". L'orchestre star du pays fut très largement influencé par les sonorités des pays anglophones voisins, le highlife du Ghana et l'afro-beat du Nigeria. Ils y associent la musique béninoise traditionnelle, notamment les rythmes qui ponctuent les cérémonies vaudoues. L'influence des musiques noires américaines (funk, rythmes afro-cubains) complètent cet assaisonnement musical réussi.
6. El Rego et ses commandos: "feeling you got". De nombreux orchestre urbains de danse voient le jour au Bénin au cours des années 1960. Et, à l'instar de ce qui se faisait en Guinée ou au Mali, chaque ville et préfecture possède alors son orchestre moderne. Une ville comme Cotonou concentre les talents tels que El Rego et ses commandos ou encore les Volcans de la capitale.
7. Les volcans de la capitale: "Oya ka jojo".
8. Leon et Germain Keita et le black santiago: "madou yeye". Rencontre au sommet entre les deux frères Keita (Mali) et l'orchestre des Black Santiago (Bénin). Plus d'informations ici.

Sources:
- Florent Mazzoleni: "L'épopée de la musique africaine", Hors Collection.
- Jean Sellier: "Atlas des peuples d'Afrique", la découverte, 2008.
- Reportage d'Elodie Maillot au Bénin pour le magazine Vibrations de février 2009.
- Mondomix n° 36, septembre-octobre 2009:"OPRC: la renaissance à l'âge de la retraite".
- Afrique, une histoire sonore (1960-2000), Frémaux et associés.
Liens:
- Le blog Oro propose une plongée dans la richesse du patrimoine musicale béninois (entre autres), une vraie merveille.
- Des mixes de musique du Bénin sur le blog Voodoo Funk : "Mede Woui", "Beware", "beyond the beat", "life is a game".
- Le site officiel du poly-rythmo.
- Le site d'Analog Africa (qui propose d'intéressants podcasts).
* Des articles consacrés au groupe béninois sur Libération.fr: "Fièvre groovy poly rythmée", Vibration, l'Humanité.fr, soul brothers.fr.
* Pour compléter sur d'autres musiques africaines, voir les nombreux articles de L'Histgeobox et Samarra rassemblés dans notre dossier Afrique:
- L'épopée mandingue en musique.
- La musique comme outil de propagande dans la Guinée de Sékou Touré
- La musique comme outil de propagande dans la Guinée de Sékou Touré... suite
- De la Havane à Kinshasa: on danse la rumba. (Cuba en Afrique/2)
"Tintin au Congo" ou la mission civilisatrice de la colonisation.
Hergé dessine et écrit "Tintin au Congo" en 1930 et 1931. Il s'agit du second album des aventures du reporter. L'idée en revient à l'abbé Norbert Wallez, directeur du quotidien Le vingtième siècle où Hergé (alias Georges Remi) est embauché en 1925. Après avoir plongé Tintin en Bolchévie ("Tintin au pays des Soviets"), Wallez convainc le dessinateur de s'intéresser au Congo, l'unique, mais gigantesque colonie belge, un territoire 80 fois plus grand que celui de la petite métropole!
Couverture de l'album (version 1946).
La colonisation du Congo fut tout à fait particulière, une des plus sauvages et des plus singulières du continent. A partir du dernier tiers du XIX° siècle, le roi des Belges Léopold II songe à se tailler un territoire au centre de l'Afrique équatoriale. En jouant des rivalités entre les grandes puissances (Royaume Uni, Allemagne, France), il parvient à ses fins à l'issue de la conférence de Berlin, en 1885. Le bassin du Congo lui est attribué à titre personnel. Seul contrainte pour Léopold II, maintenir la liberté de navigation et de commerce dans le bassin du Congo, pour les autres puissances européennes. Les compagnies étrangères ne peuvent obtenir de concessions qu'en passant des accords avec Léopold II.
Ce dernier entend bien exploiter au mieux les richesses de son nouveau bien, notamment l'ivoire, puis le caoutchouc. Les faibles densités du Congo posent très vite le problème du recrutement de la main d'oeuvre. Le monarque résoud la difficulté en ayant recours au recrutement contraint des populations, astreintes au travail forcé. Le souverain passe alors en Europe pour un roi philanthrope. Dans les faits, il utilise les procédés les plus cruels pour exploiter au mieux le Congo. Les populations locales sont obligées de fournir par tous les moyens le caoutchouc aux milices de Léopold. Les récalcitrants, ou ceux qui ne rapportent pas les quantités fixées par avance, subissent les pires violences: incendies des villages, mutilations, assassinats, quand leurs familles ne sont pas prises en otages!
Cette exploitation forcenée de la colonie est enfin dénoncée par des enquêtes courageuses menées par des Britanniques. Devant le tollé que provoque la révélation des violences perpétrées en son nom au Congo (il n'y a jamais mis les pieds), Léopold II lâche sa juteuse priopriété, dont il parvient encore à tirer profit puisqu'il la vend à la Belgique, en 1908.
Voilà pour le cadre territorial et historique dans lequel se déroule Tintin au Congo. Le dessinateur, lui non plus, ne se rend pas directement au Congo. Pour réaliser son travail, il utilise deux sources principales: la fréquentation assidue du Musée colonial de Tervueren, en Belgique, ainsi que Les silences du colonel Bramble d'André Maurois (1918). Ses choix sont aussi représentatifs de la représentation que se font alors de nombreux Européens de leurs colonies et des populations colonisées.
Couverture de Tintin au Congo dans l'édition des presses du Vingtième siècle.
Hergé déclarera ainsi à propos de l'album : « Pour le Congo tout comme pour Tintin au pays des Soviets, il se fait que j’étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais… C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : "Les nègres sont de grands enfants, heureusement que nous sommes là !", etc. Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique. » Certes, il convient d'éviter l'anachronisme et il ne s'agit pas d'exercer une justice rétrospective. Nombre de tenants de la colonisation étaient pétris de bonnes intentions. Par exemple, un personnage tel que Jules Ferry était réellement dans l'ambivalence: à la fois impérialiste et défenseur des droits de l'homme. Mais Hergé dessine son "tintin" en 1931, bien plus tard donc. Ce qui nous montre en tout cas le cheminement des esprits sur la question de la colonisation.
Le jeune Hergé au travail.
Cette œuvre est révélatrice de la perception qu'ont de nombreux Européens des Africains. Sous le crayon du dessinateur, les Noirs apparaissent tour à tour paresseux, puérils, gentils, stupides et parlent "petit nègre". L'album est rempli de stéréotypes typiques de la vision qu'avaient de l'Afrique les Européens à cette époque. Ce qui passe sans problème dans un pays acquis à l'idée colonialiste. Cela n'est pas perçu comme du racisme, mais du paternalisme. En effet, les conquêtes coloniales européennes se déroulent dans la bonne conscience. Comment l'expliquer? L'universalisme des Lumières ou des missionnaires méthodistes britanniques est contrecarré dans la deuxième moitié du XIX° siècle par les théories "scientifiques" sur la classification des populations et l'inégalité des races. Considérer les populations indigènes comme arriérées ou primitives permet de justifier la mission "civilisatrice". Si les Africains ou les Asiatiques sont de grands enfants, alors il est du devoir des Européens de les éduquer, les placer sur la voie de la civilisation. Or, on le constate en parcourant "Tintin au Congo", ce discours paternaliste reste de mise au moins jusqu'à la seconde guerre mondiale.
Pourtant, à la même époque, les voyages au Congo (français en l'occurence) dessillent les yeux de nombreux Européens. André Gide avec son Voyage au Congo (1927),
Albert Londres dans Terre d'ébène (1928) dénoncent les abus du système. Ils sont ainsi effrayés par les conditions de travail et d'existence sur les chantiers du Congo Océan, la ligne de chemin de fer construite au Congo français permettant de désenclaver le territoire en permettant l'exportation de ses ressources. Dans l'hebdomadaire Voilà, en 1932, un compatriote d'Hergé, Georges Simenon, dénonce violemment les méthodes coloniales de son pays dans "l'heure nègre".
Il faut dire qu'Hergé est à la fois catholique, nationaliste et conservateur. Fidèle à son mentor, il affirme qu'il doit tout à l'abbé Wallez, un personnage tonitruant, à la fois anticommuniste, antisémite et admirateur de Mussolini. Hergé concédera qu'il était "fascistisant". Bref, sans être un fasciste lui-même, le jeune Hergé gravite autour des milieux d'extrême droite nationaliste. Lorsque sort Tintin au Congo, en 1931, le système colonial paraît à son apogée. La même année, en France, l'exposition coloniale remporte un succès colossal. Les métropoles ont notamment pu mesurer l'apport appréciable des troupes coloniales au cours de la grande guerre. D'autre part, l'intense propagande coloniale commence à porter ses fruits.
Le regard européen sur le monde dominé n’évolue que lentement. Les opinions publiques restent majoritairement colonialistes jusqu'à la seconde guerre mondiale (propagande, expositions coloniales). Ce qui ne veut pas dire pour autant que la curiosité n'ait pas sa place dans cet intérêt pour les colonies comme le prouve le regard des intellectuels et des artistes qui s’y intéressent : Matisse, Picasso se passionnnent pour la statuaire africaine, Malraux, parmi d'autres, revient ébloui de son voyage en Indochine.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, sans se renier, le dessinateur corrige ses albums et rectifie parfois le tir. Ainsi, il dénationalise son héros dans ses aventures au Congo. De moins en moins Belge, le jeune reporter est de plus en plus Européen.

Le cours d'histoire sur la Belgique de la version originale (1931) se transforme en un cours d'arithmétique dans la version de 1946.
On doit en grande partie ces évolutions à Casterman, l'éditeur de "Tintin", qui met en place une censure par crainte de susciter des remous. Anticipant le principe de précaution, pendant toute une période, l'éditeur ne réimprime pas "Tintin au Congo" par crainte des tiers-mondistes européens. De fait, au cours des années soixante, l'album décrié est relativement oublié.
Après avoir présenté le cadre général de l'élaboration et de la réception de l'album, tentons de nous pencher sur l'oeuvre en elle-même. La bande dessinée permet d'identifier les missions civilisatrices que prétendent y accomplir les métropoles. Il s'agit aussi d'un témoignage du regard que de nombreux Européens portent sur les populations indigènes.
- Eduquer.
Le 28 juillet 1885, dans son fameux discours devant les députés, Jules Ferry évoque la “mission civilisatrice” de l'Europe. « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un devoir pour elle. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures. » Il convient donc d'"éclairer" ces populations. Cette éducation passe par l'apprentissage de la langue, mais aussi de l'histoire, mais pas n'importe laquelle, celle de la métropole. Ainsi, en Belgique comme en France, l'objectif des autorités reste l'assimilation des populations colonisées. Dans cette optique, elles ne doivent donc rien ignorer du passé de leurs métropoles respectives. En Afrique occidentale française, les enfants s'intéressent à leurs "ancêtres les Gaulois". Tintin, quant à lui, s'adresse à ses élèves, non sans condescendance ( "mes chers amis") comme suit: "(...) je vais vous parler de votre patrie: la Belgique". Son cours s'interrompt très vite, puisqu'un léopard pénètre dans la salle de classe. On notera au passage que, loin de déserter, le bon Tintin est prêt au sacrifice. Il est responsable de ses élèves qu'il doit défendre coûte que coûte, quitte à y laisser la vie. C'est aussi une manière pour le dessinateur de souligner l'abnégation des colons qui donnent le meilleur d'eux-même pour les colonies, à l'image de la mère-patrie, toujours prodigue à l'égard de son empire ou de ses colonies.

A l'époque, l’enseignement élémentaire est parfois dispensé dans les langues indigènes, mais l’enseignement secondaire et supérieur l’est toujours dans la langue du colonisateur. Il y a une volonté d’acculturation des populations, et surtout des élites (celles-ci retourneront d'ailleurs souvent les valeurs de la métropole contre elle). La difficile maîtrise du français et les fautes de syntaxe abondent dans la bouche des Congolais dans la bande dessinée. Ils s'expriment en "petit nègre", un sujet de moquerie classique dont Hergé ne se prive pas. Par contraste, le chien, doté de la parole (ce qui est en soi surprenant) s'exprime beaucoup mieux que les Hommes.
L'extrait ci-dessous d'un manuel scolaire des frères de Saint-Gabriel, au Congo belge, en 1937 vaut sans doute toutes les explications. Il est important de savoir que cet ouvrage était rédigé en lingala, la langue vernaculaire la plus usitée au Congo. Il s'agit ici d'une leçon intitulée "Congolais":
"Le Congo est un grand pays renfermant la forêt et des eaux. Dieu y a mis beaucoup de bêtes pour nourrir les hommes. Les Noirs vivent au Congo. Jadis ils étaient des sauvages, mais actuellement leur intelligence s'est développée, rapidement. Nous remarquons que beaucoup d'argent sort des mains des travailleurs. Quelques Noirs sont capables de s'acheter un vélo ou une machine à coudre.
Mais la richesse de la terre est vaine devant Dieu. Les prêtres sont arrivés chez les Noirs pour apprendre aux sauvages la foi en Dieu. Beaucoup de Noirs se sont convertis à leur enseignement. Voilà pourquoi nous rencontrons de nombreux bons chrétiens au Congo.
Les prêtres soignent L'âme des Noirs ; des médecins soignent le corps des malades. A dire vrai, la terre du Congo est en train de progresser sur la voie de l'éducation. Nous rendons grâce à Dieu pour avoir envoyé des Belges dans notre pays."
Rappelons pour terminer sur ce point qu'il ne faut pas exagérer l'importance de cette scolarisation qui concerna toujours un très faible pourcentage d'enfants. Ainsi, d'après Bernard Droz (voir sources), à la fin des années 1930, le taux de scolarisation n'atteint que 4% en AOF et 1% en AEF. A n'en pas douter, les chiffres pour le Congo belge devaient être approchants.
- Juger et pacifier.
A plusieurs reprises, on peut voir Tintin rendre des jugements afin de clore des différends opposants les populations indigènes entre elles. Tel le sage Salomon, il ne trouve rien de mieux que de couper en deux un chapeau afin de satisfaire deux hommes qui se le disputent Ces derniers partent satisfaits du verdict rendu, même si leur moitié de chapeau ne leur est plus d'aucune utilité. De la même manière, nous le verrons plus loin, c'est Tintin qui ramène la paix et permet de mettre un terme aux querelles intestines qui minent la région. Certes les Européens forment des auxiliaires "indigènes" qui les aident et les secondent dans leurs tâches administratives. Or, comme le rappelle Jean-Pierre Chrétien (voir sources): " Finalement le "bon Africain", quand on lit la littérature coloniale, c'est celui qui reste dans son village avec son chef traditionnel. Les autres, précisément ceux qui "évoluent", sont considérés comme des déracinés, des gens qui mentent, des fauteurs de troubles."

- Soigner.
La médecine traditionnelle, largement teintée de superstition, s'avère bien incapable de combattre les maladies qui affectent les populations congolaises. A contrario, le savoir faire de Tintin fait merveille et permet de remettre sur pied en un tour de main le malade qui était jusque là aux mains d'un charlatan.

Dans ce dernier domaine, les réalisations des autorités coloniales ne sont pas négligeables. En parallèle avec l'action des missionnaires, elles participent aux progrès de l’hygiène et de la médecine et contribuent ainsi à ce que la population indigène s’accroisse fortement (du moins une fois passées les terribles hécatombes liées au travail forcé en Afrique centrale) . Il faut dire aussi que ces innovations intéressaient les colonisateurs pour leur propre santé. Des enquêtes sont menées sur les épidémies, les découvertes dans la lutte contre le paludisme ou la maladie du sommeil, permettent en outre de légitimer la colonisation.
- Mettre au travail ou la justification du travail forcé.
L'idée que "l'Africain" se complaisait dans l'oisiveté, qu'il était naturellement paresseux a pris corps lorsque les Européens ont voulu utiliser sa force de travail dans le cadre de la traite des Noirs. Le stéréotupe se développe durant la période coloniale. Dès le début de la conquête, les Etats colonisateurs eurent besoin de main d'oeuvre pour le portage, pour l'exécution de travaux d'équipements. Les dures conditions de travail, très faiblement rémunéré, n'attirèrent guère les agriculteurs locaux. Aussi, les gouvernements coloniaux utilisèrent différents moyens pour obtenir les travailleurs dont ils avaient besoin. Le système des prestations ou corvées s'accompagna de nombreux abus. La main d'oeuvre restant toujours insuffisante, l'administration eut recours au travail forcé. Dans ces conditions, on comprend le peu de zèle des populations exploitées. Or, nombre de colonisateurs justifièrent l'emploi du travail forcé par la nécessité de civiliser les Africains.
Ainsi, Jean Brunhes Delamarre, dans son ouvrage "La France dans le monde, ses colonies, son empire" (1939) écrit en conclusion de son chapitre consacré à l'Afrique noire:
"La France a commencé par poursuivre une politique alimentaire. Jusqu'à notre arrivée, sauf peut être au Sénégal, les indigènes ne se nourrissaient qu'avec des produits de cueillette. Maintenant ils cultivent plus régulièrement des champs, et en bien des régions, ayant ainsi des vivres en suffisance, ils se nourrissent mieux. Mais il a fallu souvent vaincre la force d'inertie du Noir. Est-il sous alimenté, lui proposer gratuitement des semences de paddy suffit il ? Est-il dans la misère, essayer simplement de le soulager suffit-il ? Ne vaut-il pas mieux, pour sa propre dignité, l'astreindre au travail en attendant qu'il ait repris le goût de l'effort et la pratique des bonnes méthodes culturales ?"
- Diriger et administrer.
Sur cette planche, Tintin est celui qui trouve la solution au problème en remorquant, grâce à une belle automobile européenne, la locomotive fatiguée. Son ingéniosité et sa débrouillardise interpellent les indigènes. Ces derniers, manifestement impressionnés, proposent d'eux-mêmes au jeune reporter de rencontrer le chef local. Ce dernier convie alors Tintin à l'une de ses parties de chasse.

Au fond , même lorsqu'il est exploité par un colon, en tout cas un Blanc, l'indigène, soumis, se tourne automatiquement vers un autre blanc, comme si il avait intégré son incapacité à trouver une solution à ses problèmes. Ci-dessus, le garçonnet est humilié jusqu'au bout puisque c'est Milou, un vulgaire cabot, qui le ramène à la raison. Paternaliste, il rappelle à l'enfant qu'il se trouve entre de bonnes mains, celles du colonisateur. Il ne peut donc rien lui arriver de mauvais.
- le décalage technologique.
Plusieurs dessins diffusent l'idée que la "civilisation européenne" représente UN modèle indépassable à suivre. De nombreuses planches permettent de souligner la supériorité technologique européenne. Lorsque le train percute la voiture de Tintin, c'est lui qui déraille et non l'automobile (ce qui se passe plutôt rarement dans la réalité!!!).
Ci-dessous encore, les équipements du chef local sont peu fiables ou mal utilisés.

Un seul recours possible dans ces cas là, utiliser le savoir faire et la technologie européennne pour triompher d'autres potentats locaux (ci-dessus). Cette manière de présenter les populations indigènes est récurrente dans l'album. Les Africains singent le mode de vie des Européens de manière particulièrement grotesque.
- Des populations belliqueuses.
Ce qui nous amène à évoquer un autre poncif maintes fois répété: les populations autochtones sont belliqueuses et passent leur temps à s'entredéchirer en d'interminables guerres civiles.
Au fond, seul le sens de la diplomatie et de la médiation des Européens permettra de ramener un semblant de calme entre les chefs de tribu. Le fait que la grande guerre ait déchiré l'Europe, dont l'histoire est émaillée de nombreux conflits meurtriers, semble alors bien vite passé sous silence.

- Les missionnaires comme relais actifs de l'administration coloniale.
Les missionnaires propagent le christianisme. Leur action est aussi sociale : rachat d’esclaves, fondation d'orphelinats et d'hospices, combat pour la monogamie. Ils partagent avec l’administration coloniale l’enseignement et l’action médicale (voir plus haut).

Cours de couture dans une école des soeurs de la charité à Nsona-Mbata, Congo belge, 1910.
- la consécration.
Des populations, conscientes de leurs limites, qui acceptent la domination du Blanc. Elles se placent sous la férule, ferme mais juste, de Tintin. Ce dernier devient une référence indépassable en matière de bonté, d'efficacité, d'ingéniosité. Même Milou devient un modèle pour les chiens congolais, qui appartiendraient donc, eux aussi, à des "races inférieures" de canidés... Les populations vouent même un véritable culte au jeune reporter et à son fidèle compagnon, manière de souligner la crédulité de populations superstitieuses, qui se prosternent devant leurs nouvelles idoles.
Enfin, et pour être tout à fait honnête, n'omettons pas l'ultime pirouette de la bande-dessinée. En effet, l'auteur laisse entendre que les vrais méchants sont les Occidentaux, en tout cas certains d'entre eux, dépeints sous les traits d'affreux mafieux qui se livrent au pillage de l'Afrique. Rappelons aussi les prises de position tiers-mondistes d'Hergé dans ses albums ultérieurs.

Tout cela ne saurait néanmoins effacer l'impression d'ensemble. Même dans sa version de 1946, Hergé propose une vision particulièrement paternaliste, voire raciste, du monde colonial. Ces dernières années, des plaintes portées par des associations ou des particuliers au Royaume uni, en Belgique et en France, visent à interdire la BD, ou en tout cas la censurer. On peut s'interroger quant à l'opportunité de telles démarches. Juger le contenu d'une oeuvre n'a de sens que si on la replace dans le contexte de son époque.
Sources:
- P. Assouline : "Le siècle de Tintin grand reporter", L'Histoire, n°317, février 2007.
- Entretien avec J.P. Chrétien. Les collections de l'Histoire.
- Un regroupement de documents sur le site Strabon: "quelle éducation pour les colonisés?".
- Bernard Droz : La fin des colonies françaises, Découvertes Gallimard, 2009.
Liens:
- Sur le site de la section toulonaise de la Ligue des Droits de l'Homme: "la mission civilisatrice ou la construction d’une certaine image de l’Afrique sur fond d’idéologie coloniale".
- Sur le blog de Pierre Assouline: "Tintin in the Congo change de rayon".
- "Tintin, homme blanc civilisateur".
- La revue des ressources.org: « Les nègres sont négligents et paresseux à l’excès » .
- Lutter contre les préjugés sur les Africains, d’hier à aujourd’hui.
* L'histoire du Congo belge, puis Zaïre et désormais République démocratique du Congo en musique:
- Histoire du Congo en musique 1: de l'indépendance à la prise de pouvoir de Mobutu.
- Histoire du Congo en musique 2: hommages musicaux à Patrice Lumumba.
* L'histoire du Congo en chansons (sur L'Histgeobox):
Voici, à travers quatres titres, l'histoire contemporaine du Congo-Kinshasa depuis la colonisation.
Ce morceau, composé lors de l'indépendance du Congo, devint un hymne dans tous les pays africains nouvellement indépendants.
Une superbe chanson qui permet d'aborder la déforestation en Afrique centrale, mais aussi l'assassinat de Patrice Lumumba.
* 124. Lord Brynner:"Congo war". (1966)Les difficultés du Congo juste après l'indépendance, entre guerre froide et tendances sécessionnistes. Un ska pour comprendre le rôle de Tschombé, Kasavubu, Lumumba et Mobutu.
* 136. Baloji : "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo"
L'histoire récente du Congo, devenu Zaïre sous Mobutu, puis redevenu le Congo.
Lat Dior: figure de la résistance à la pénétration coloniale française en Afrique de l'ouest.

La résistance à la pénétration coloniale française en Afrique de l'ouest fut beaucoup plus importante qu'on ne le croit souvent. Après celle d'El Hadj Omar et avant Samori Touré, Lat-Dior, roi du Kayor (actuel Sénégal), lutte pendant 25 ans contre les troupes coloniales.
Lat Dior est considéré comme un héros national au Sénégal. Aussi, de nombreux artistes du pays lui ont rendu hommage en composant des morceaux à sa mémoire.
Quand les Cubains tentaient d'exporter la Révolution en Afrique.

Fidel Castro et le président angolais Agostinho Neto (Photos : D.R. / Arte).

Le Che entend mener une guerre de guérilla similaire à celle qui a permis la prise de pouvoir en 1959. Il souhaite mettre sur pied dans les points chauds du tiers-monde des armées populaires afin de multiplier les fronts pour combattre l'impérialisme yankee, afin de "créer deux, trois, plusieurs Vietnam" .
* Le Che en Afrique et l’échec congolais.

Le Che, ambassadeur de la révolution cubaine à l’étranger, part pour une tournée africaine. Il parcourt une douzaine de pays entre décembre 1964 et février 1965. Il se rend surtout dans les pays considérés comme révolutionnaires: le Ghana de NKrumah, l'Algérie de Ben Bella, la Guinée de Sékou Touré, le Congo Brazzaville de Massemba-Débat, l'Egypte de Nasser, le Mali de Modibo Keita... Il entend prendre contact avec tous les dirigeants nationalistes qui se battent encore pour obtenir leur indépendance et aussi avec les nouveaux régimes socialistes du continent.

Affiche rassemblants le dirigeant cubain, Fidel Castro et le président angolais Agostinho Neto après la célébration de l'indépendance de l'Angola, en 1975.
* Pourquoi la République du Congo (ex-Congo belge)?
En novembre 1964, Joseph-Désiré Mobutu, commandant de l'armée, a fomenté un coup d'Etat en République du Congo. Il impose aussitôt sa dictature, avec l'accord tacite des puissances occidentales, dont les entreprises convoitent les riches sous-sol congolais.
Le Che alias "commandant Ramon" alias "Tatu".
Le Congo intéresse depuis longtemps les Cubains. Le premier ministre, Patrice Lumumba avait fustigé l'attitude de l'ancienne métropole lors de la cérémonie d'indépendance (1960). Ses critiques lui aliénèrent sans doute d'autres dirigeants d'Europe de l'ouest. Très vite, Lumumba se trouve dans une situation très difficile et se voit contraint de réclamer l'aide internationale face à la sécession katangaise (la riche province minière du pays) qui menaçait l'unité du pays. Les puissances occidentales font la sourde oreille, à la différence des Soviétiques. Mais il est trop tard pour lui... Il est finalement trahi par son ancien secrétaire, le général Mobutu, qui est devenu l'homme fort du pays depuis qu'il contrôle la capitale. Traqué par les hommes de Mobutu, les services secrets belges, les agents de la CIA, Lumumba est arrêté le 3 décembre 1960 et transféré au Katanga, aux mains de son pire ennemi, M. Tshombé. Le 17 janvier 1961, il est assassiné.. Des liens ont en tout cas étaient tissés entre le Congolais et les dirigeants Cubains. Ces derniers décrètent d'ailleurs trois jours de deuil national à la suite de l'assassinat de Lumumba.
D’après les informations recueillies par le Che lors de son premier voyage, c’est là que le mouvement révolutionnaire serait le plus avancé, proche de remporter la victoire.

Le Che et ses barbudos au Congo.
Après avoir traversés le lac Tanganyika depuis la Tanzanie, Le Che, et les quelques barbudos qui l’accompagnent, déchantent vite. Les rebelles ont perdu du terrain face aux troupes gouvernementales. Le mouvement s’avère particulièrement divisé, si bien que les hommes passent plus temps à se quereller qu’à lutter contre l’adversaire. Le chef de zone Laurent-Désiré Kabila ne bouge guère de la Tanzanie voisine. Surtout, les malentendus culturels qui séparent guérilleros cubains et soldats congolais révoltés, transforment l’expédition en un véritable fiasco. Les Cubains rentrent au pays, dépités.
Si le Che et Castro avaient retenus le Congo c'est aussi parce qu'il se trouvait au centre du continent et pouvait donc constituer une extraordinaire base arrière pour aider à l’émancipation de l’Angola voisin, mais aussi de l’Afrique du sud où le régime de l’apartheid semble encore très solide. Intéressons-nous désormais à ces deux points chauds.
* Le soutien à l'ANC en Afrique du sud.
Pour son premier voyage hors d'Afrique du sud depuis sa libération (février 1989), Nelson Mandela se rend à Cuba (en juillet 1991). Cela ne doit rien au hasard. S'adressant à Fidel Castro, il lance: « Avant toute chose, vous devez me dire quand vous viendrez en Afrique du Sud. Nous avons reçu la visite de tas de gens. Et vous, qui nous avez aidés à entraîner nos combattants, qui avez financé notre lutte pour qu’elle puisse continuer, qui avez formé nos médecins, etc., vous n’êtes jamais venu chez nous .» En effet, Castro soutient les différentes organisations africaines en lutte contre le régime de l'apartheid qui continue de sévir avec virulence en Afrique du Sud Rhodésie du Sud (futur Zimbabwe).
* La guerre d’Angola.
- Amilcar Cabral, puis Luis Cabral, fondateurs du «Partido Africano da Independencia da Guiné e Cabo Verde» (Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert ou PAIGC);
- Agostinho Neto, le chef du mouvement populaire de libération de l’Angola aux prises avec la métropole portugaise.

En Angola où la guerre de libération dure depuis les années soixante. Cuba envoie à Agostinho Neto, dès le milieu des années 1960, une division entière. Mais à la veille de la « révolution des Œillets », qui met fin à la dictature salazariste, en 1974, le MPLA n'a pas remporté de succès militaires significatifs.
La révolution des œillets (1974) précipite en tout cas les choses. Le nouveau régime qui s'impose au Portugal accorde l’indépendance à toutes ses colonies. La guerre est pourtant loin d'être finie...
Trois mouvements s’opposent désormais:
- le MPLA d’Agostinho Neto, résolument dans le camp socialiste,
- le FNLA de Holden Roberto et
- l’UNITA menée par Jonas Sawimbi, un dissident du FNLA.
Chacun des blocs lorgne sur ce pays riche en ressources pétrolières et diamantifères. Les Etats-Unis arment et financent les deux mouvements qui se battent contre le MPLA. Le gouvernement sud-africain, qui a fait de la Namibie voisine une province, a peur de la contagion socialiste. Aussi, en accord avec les Américains, ils entrent directement dans le conflit aux côtés de l’UNITA.

Le MPLA l'emporte finalement grâce à l'appui décisif de près de 35 000 soldats cubains envoyés par Castro. C'est donc épaulé par les troupes cubaines, armées par Moscou, que Neto parvient à conserver le contrôle de la capitale Luanda. Il proclame l’indépendance le 11 novembre 1975. La guerre, malheureusement, ne fait que débuter. L’UNITA et le FNLA continuent de combattre et le conflit reste un des plus meurtriers qu’est connue l’Afrique au XXème siècle. Les Cubains poursuivent l’envoi de soldats ( On estime que près de 350 000 Cubains ont combattu en Angola durant toute la durée de la guerre). L'élection de Reagan en 1980 consitue un tournant important. Celui-ci débloque des fonds substantiels qui permettent à l'UNITA de Sawimbi de reprendre l'avantage. Lors de la bataille de Cuito Canavale, en 1987, ses troupes écrasent la coalition angolo-cubaine. C'est l'impasse. Il faut dialoguer.
En juillet 1988, un accord en 14 points est enfin trouvé entre l’Afrique du sud, le MPLA et Cuba. L’Afrique du sud promet de renoncer à la Namibie (des élections doivent être organisées sous le contrôle des Nations Unies), tandis que Cuba s’engage à retirer son contingent d’Angola. En décembre 1988, le protocole d’accord est ratifié. Il aboutit à l’indépendance de la Namibie et contribue à desserrer l’étau de l’apartheid en Afrique du sud. Six mois après, tous les militaires cubains ont quitté l’Afrique. Avec la chute du mur, en novembre 1989, Cuba n’a de toute façon plus les moyens d’exporter cette révolution en Afrique.

Que reste-t-il de l'engagement internationaliste cubain en Afrique? Sur le plan politique, à peu près rien, en revanche, Castro continue à envoyer des médecins. C'est finalement sur le plan culturel que les legs semblent les plus solides, particulièrement dans le domaine musical. Nous vous le prouvons dans la suite de cet article: "de la Havane à Kinshasa, on danse la rumba".
Pour aller plus loin. * Un documentaire passionnant de Jihan El Tahri: "Cuba, une odyssée africaine". éditeur : ARTE / Temps noir Big Sister / ITVS / BBC
Documentaire
Un documentaire passionnant, en deux parties, qui revient sur l'engagement des Cubains en Afrique.
* un livre.

* Ernesto Guevara Passages de la guerre révolutionnaire : le Congo
Métailié (2000)
Le journal du Che durant son expédition au Congo en 1965. Il y raconte l'échec de l'intervention internationaliste. Il livre une analyse sévère et on se rend compte à le lire à quel point il était peu préparé aux réalités congolaises.
Extraits: "« Ceci est l’histoire d’un échec. […] Pour être plus précis, ceci est l’histoire d’une décomposition. Lorsque nous sommes arrivés sur le territoire congolais, la Révolution était dans une période de récession ; ensuite sont survenus des épisodes qui allaient entraîner sa régression définitive ; pour le moment, du moins, et sur cette scène de l’immense terrain de lutte qu’est le Congo. Le plus intéressant ici n’est pas l’histoire de la décomposition de la Révolution congolaise […], mais le processus de décomposition de notre moral de combattants, car l’expérience dont nous avons été les pionniers ne doit pas être perdue pour les autres et l’initiative de l’Armée prolétaire internationale ne doit pas succomber au premier échec. »".
Sources:
- Article du magasine Jeune Afrique intitulé: "Le rêve africain de Castro".
- Le dossier qu'Arte consacre au documentaire "Cuba une odyssée africaine".
- L'émission l'Afrique enchantée (sur France inter) du 18 janvier 2009: "Cubafrica".
Liens:
Sur Samarra:
- L'histoire du Congo en musique 1: de l'indépendance à la prise du pouvoir de Mobutu.
- Histoire du Congo en musique 2 : Hommages à Patrice Lumumba.
- Histoire du Congo en musique 3 : La dictature de Mobutu, son culte de la personnalité et la propagande (notamment musicale) au Zaïre.
- Le dossier que Samarra consacre à l'Afrique
Sur l'histgeobox, plusieurs titres permettent d'évoquer:
- le Congo de Lumumba, puis de Mobutu: indépendance Cha cha de Joseph Kabasele.
- Lord Brynner: "Congo war", en particulier sur le coup d'état de Mobutu, l'élimination de Lumumba et la guerre du Katanga.
- Baloji: "ceci ne vous rendra pas le Congo". L'histoire récente du Zaïre, puis de nouveau Congo.
- Bobby Kalphat: "South West of Rhodesia". Les derniers moments de la Rhodésie du Sud et son régime d'apartheid (où l'on croise Mugabe, futur dirigeant-dictateur du Zimbabwe).
- Orchestra Baobab: "Cabral". Hommage au héros de la libération de la Guinée-Bissau.
- E.T. Mensah: "Kwame NKrumah". Sur une autre des grandes figures de "l'Afrique rouge".
* Ailleurs sur la toile:
- "Che Guevara est lui aussi Africain".
"Fuis, fuis Samory."
Les résistances à la conquête coloniale française en Afrique subsaharienne auraient été très marginales. Cette affirmation est une idée-reçue qui a encore parfois la vie dure. Pourtant, les troupes coloniales rencontrèrent souvent de vives résistances lors de leur pénétration du continent. Un de leurs adversaires les plus déterminés fut l'Almamy Samory Touré.
La Guerre d'Algérie en BD (2) Tahya El-Djazaïr de Galandon et A. Dan
Il y a plus d'un an, je vous parlais de la série Carnets d'Orient, réalisée par Jacques Ferrandez. Je voudrais aujourd'hui vous parler d'une autre BD qui a pour contexte la Guerre d'Algérie. Il s'agit de Tahya El-Djazaïr dont le premier tome doît paraitre début juin chez Bamboo/Grand Angle.
Voici le "pitch" :
"Alger, 1954. Arrivé de métropole, Paul vient d'être nommé instituteur dans un quartier populaire. Il y retrouve Pierre, un camarade de résistance toujours engagé dans l'armée française. Doucement l'instituteur lie une relation amoureuse avec une jeune femme algérienne. Paul va connaître les "événements" tiraillé entre les souffrances du peuple algérien et sa fidélité envers un ami que la violence a rendu tortionnaire".
Comme chez Ferrandez ou chez Lax et Giroud, auteurs de la BD Azrayen, la relation amoureuse entre un Européen et une Algérienne permet aux auteurs de montrer la difficulté voire l'impossibilité d'une relation apaisée entre la France et l'Algérie.
Le scénario, écrit par Laurent Galandon, permet d'entrer dans l'Histoire par les histoires d'individus qui sont amenés à faire des choix qua
nd bien même ils ne le souhaiteraient pas. L'épisode est jalloné d'allusions aux évènements-clés de la Guerre d'Algérie (Toussaint rouge du 1er novembre 1954, discours de Mitterrand alors ministre de l'Intérieur, bataille d'Alger de 1957,...). L'oeuvre de Laurent Galandon est d'ailleurs souvent marquée par l'Histoire. L'envolée sauvage suivait ainsi Simon, enfant juif que la déportation de ses parents pendant la Seconde Guerre mondiale rend orphelin. Sorti ce mois-ci, L'enfant maudit remonte le temps, de 1968 à 1945, sur les traces des "rejetons de boche" et des femmes tondues à la Libération. Ces deux livres ont été dessinés par Arno Morin.
Pour Tahya El-Djazaïr, c'est A. Dan qui réalise le dessin. Venu plutôt de l'univers heroic fantasy, il met son art au service du réalisme de l'histoire de Laurent Galandon. Le résultat est réussi malgré la difficulté de restituer certains décors comme celui de la Casbah d'Alger.
Une oeuvre passionnante et engagée à découvrir début juin.
Dans le cadre d'un travail sur la Guerre d'Algérie, nous avons eu la chance d'accueillir les deux auteurs à Remiremont et de découvrir Tahya en avant-première. Voici un petit entretien-vidéo où ils nous parlent de la BD. Pour avoir plus d'infos (photos, vidéos) sur la matinée qu'ils ont passée avec nous, je vous invite à vous rendre sur le blog Maghreb-France.
- La colonisation et la Guerre d'Algérie en BD (1) : Carnets d'Orient de Ferrandez Un entretien vidéo avec Jacques Ferrandez
- La Guerre d'Algérie en BD (3) Entretien avec J. Howell Une chercheuse américaine nous dresse un tableau de la Guerre d'Algérie à travers la BD francophone.
- Retrouvez les blogs des deux auteurs : le dessinateur A. Dan et le scénariste Laurent Galandon
- Quelques planches visibles sur le site de KD2A
La Bande-annonce du Tome 1 :





14.03.10 16:43:34, 



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