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Chronique BD : Quai d'Orsay de Blain et Lanzac

par Aug Email

Les BD qui nous font pénétrer au coeur de la décision politique sont plutôt rares. Je pense plutôt à un manga, la série Eagle, comme meilleure mise en scène d'une campagne électorale. Saluons donc le mérite de la BD Quai d'Orsay, scénarisée par Christophe Blain et Abel Lanzac et dessinée par Blain. Les deux auteurs rendent superbement les limites de l'action politique à l'heure de la communication. Ils montrent d'ailleurs que l'action se limite parfois à la parole, en particulier en matière diplomatique. Le personnage principal, une plume chargée d'écrire des notes et des discours pour le Ministre, est confronté aux mirages de son utilité ce qui nous permet d'entrevoir quelques uns des travers actuels : querelles de chapelles, primat du temps médiatique sur le temps politique, recherche de slogans, réduction de la politique à ce que les Anglais appellent le "spin", c'est-à-dire la stratégie de communication et donc finalement de l'impuissance... Lanzac connait bien son sujet puisqu'il a travaillé au cabinet du Ministre.

 

Rappelons pour les plus jeunes que le Ministère français des Affaires étrangères est situé Quai d'Orsay à Paris. Le ministre français est un personnage important dans la mesure où la France est l'un des pays ayant la représentation diplomatique la plus importante après les Etats-Unis. La France compte en effet 160 ambassades et de nombreux consulats. Même si le rayonnement de la France  n'est plus le même qu'à l'époque de Louis XIV ou même de Charles de Gaulle, elle reste une puissance qui compte, notamment dans le cadre européen. Puissance nucléaire depuis 1960, la France possède de nombreuses bases militaires (en particulier en Afrique, plus récemment dans le Golfe), elle est également membre du G8 et du Conseil de Sécurité de l'ONU de manière permanente. Et même si le monde (et en particulier celui de la diplomatie) ne parle plus français comme au XVIIème siècle, la langue française est encore une des plus parlées.

 

 

Autre particularité du ministre des Affaires étrangères, contrairement à un régime parlementaire où il est directement sous l'autorité du Premier Ministre (Allemagne, Royaume-Uni), il est sous la double autorité du Premier Ministre et du Président de la République qui exerce, depuis la création de la Vème République en 1958, un droit de veto sur le choix du titulaire du poste, y compris en période de cohabitation. La politique étrangère relève en effet, avec la défense, du "domaine réservé" du Président de la République. C'est donc souvent un homme de confiance du Président qui hérite de ce poste. C'était le cas en 2002 lorsque Dominique de Villepin, alors Secrétaire-Général de l'Elysée, a été nommé Ministre par Jacques Chirac. Il succédait d'ailleurs à Hubert Védrine qui avait suivi le même parcours que lui sous François Mitterrand.

Si les personnages sont fictifs, le Ministre mis en scène par Blain et Balzac ressemble comme deux gouttes d'eau à Villepin. Même chevelure flamboyante, même emportements, même panache déployé à coup d'effets de manche. On ne peut s'empêcher de penser à l'épisode du discours  devant le Conseil de sécurité de l'ONU le 14 février 2003 :

 

 

 

On mesure par ce discours la force du Verbe dans la sphère diplomatique. Il s'agit alors de s'opposer au voeu des Etats-Unis de s'engager militairement contre Saddam Hussein en Irak. La France brandit la menace d'un droit de veto qui oblige Georges Bush et Tony Blair à se passer de l'accord de l'ONU pour intervenir. Dominique de Villepin est applaudi à l'issue de ce discours, chose rare dans ce lieu feutré qu'est le Conseil de Sécurité. On aperçoit à sa gauche le Secrétaire-Général de l'ONU de l'époque, le Ghanéen Koffi Annan. La phrase sur le "vieux pays" est une réponse directe à la phrase du Ministre de la Défense des Etats-Unis Donald Rumsfeld (2001-2006) qui dénonçait la "vieille Europe" que représentaient l'Allemagne et la France par opposition à la "Nouvelle Europe", les pays d'Europe centrale soutenant le projet américain d'invasion de l'Irak.

 

La BD n'est pas pour autant un panégyrique du candidat potentiel à l'élection présidentielle de 2012. Son image est, disons, contrastée, toute en agitation. Le Ministre, au grand désespoir de ses conseillers, est toujours soucieux de placer des aphorismes d'Héraclite.. Le mieux est de vous faire vous-même votre opinion en lisant cette BD très drôle magré le sujet en apparence grave, une suite est annoncé par Dargaud, l'éditeur. Voyez pour terminer ce reportage de France 3 ci-dessous et une analyse de la BD par un historien de la BD (lien suggéré par N. W.).

 


 

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