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L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

Depuis aujourd'hui, tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).
Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle, très rock n' roll, qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).
Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ...
On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ? A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.
Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais?
C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux poursuivre, ensuite, cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine".
• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?
En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.
En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.
Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.
• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?
C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.
Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.
Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.
Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?
Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.
Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.
Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »
Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.
• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?
Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.
Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !
Notes :
(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.
(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.
(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.
Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.


![[symbole de la désindustrialisation : les usines de la British Leyland au bord du gouffre en 1979]](http://datch.fr/blog-mini/files/2010/06/Rover-28-British-Leyland-greve-1978.jpg)






Notes :
(1) Se référer en particulier à l'ouvrage de Keith Dixon, "Un digne héritier", Raison d'agir, 2000.
(2) Marc Lenormand est donc doctorant en études anglophones (Université Lyon 2, laboratoire Triangle UMR 5206). Il a publié
« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/
« Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lsh.fr/
(3) Samarra a consacré un article à cette série. Il est disponible ici.
Bibliographie :
Marc Lenormand, « Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/
Marc Lenormand, « Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lsh.fr/
Un article de la BBC sur le "winter of discontent"
Un article du Guardian partant des mémoires de J. Callaghan.
Un autre article du Guardian sur les grèves du secteur public de 1979.
Une conférence de Colin Ray, Université de Sheffield, The "Winter of discontent" in British politics", 2009 (cliquer sur le texte "opening conférence")
Une autre conférence de B. Lemonnier, université de Paris X Nanterre, "L'Angleterre depuis 45 : les enjeux d'une histoire culturelle", 1997
"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage commissaire de l'exposition.(2)
Et voici la suite de notre entretien avec Xavier Aumage, commissaire de l’exposition "Traits Résistants" et archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Cette deuxième salve de question est davantage centrée sur l’exposition et sur les liens entre histoire et Bande Dessinée.
Accéder à la 1ère partie de l’entretien.
Comment la BD s’est elle emparée de l’histoire de la Résistance?
Une histoire très riche, mouvementée !... qui remonte souvent à la période de l’Occupation. Difficile de résumer ici, en quelques lignes, ce long cheminement : la naissance à la Libération de certaines maisons d’éditions issues de la Résistance, le rôle des illustrateurs, qui, pour certains, ont dessiné pendant l’Occupation des histoires pour des périodiques de la collaboration et que l’on retrouve après-guerre dans ces illustrés…
On peut toutefois distinguer quelques grandes périodes clés concernant le traitement du sujet dans les bandes dessinées de l’automne 1944 à nos jours.
A la Libération, le papier est contingenté et les autorisations de parution accordées après jugement. Les séries sur la Résistance dans les BD (périodiques et récits complets) apparaissent très tôt, dès l’automne 1944. En 1945, la plupart des autorisations de parution sont suspendues. De nombreux journaux cessent leur activité du fait des restrictions et il faut attendre le printemps 1946 pour que le monde de l’édition enfantine connaisse une renaissance. On assiste alors à un véritable foisonnement de publications qui ont toutes un point commun : évoquer la Résistance. Les auteurs développent alors une littérature de jeunesse héroïque célébrant le maquis [voir couverture de Vaillant, le jeune patriote ci-dessus] et quelques héros comme le colonel Fabien, le général Leclerc, de Gaulle ou encore Guy Môquet. En dépit d’une baisse significative de l’évocation du sujet dès 1947, les histoires de résistance restent présentes pendant une dizaine d’années dans les «récits complets» (certaines maisons d’éditions sont créées par d’anciens résistants (Lug, Imperia). Sur fond de protectionnisme, la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse modifie ensuite les thèmes abordés dans la littérature de loisirs. La quête de nouveaux horizons est désormais privilégiée et s’exprime à travers les aventures spatiales, l’humour, les exploits sportifs…
Le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, l’inauguration le 18 juin 1960 du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien, amorcent un regain d’intérêt pour le sujet. La commémoration du 20ème anniversaire de la Libération avec le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon et le discours de Malraux, l’édition d’un timbre célébrant l’appel du 18 juin, réactivent à leur tour dans les médias et dans les esprits, les images des principaux acteurs de la guerre. Naissent ainsi, dans ces années, des bandes dessinées qui relèvent souvent de la commande et se placent dans la lignée des images d’Épinal.
L’apparition de «Grêlé 7/13» publié dans Vaillant puis Pif de 1966 à 1971 semble marquer le retour du thème de la Résistance dans les bandes dessinées et la réédition des grandes séries ou histoires qui ont fait le succès de l’après guerre (Les Trois mousquetaires du Maquis, La Bête est morte…). Alors que la décennie 70 représente un tournant dans l’histoire de la bande dessinée (lancement du festival d’Angoulême…), les historiens, cinéastes, journalistes se penchent avec ferveur sur la période de l’Occupation, amorçant une période de débats souvent violents et polémiques avec les derniers acteurs présents. Les années 80 consacrent le succès des grandes fresques sur l’histoire de France en bande dessinée.
Du milieu des années 1990 à 2000, on peut parler d’une période de renouveau. De nombreux paramètres modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet : la disparition des acteurs de la période, des colloques ouvrant de nouvelles pistes en matière d’analyse des images du résistant et des oppresseurs, l’événement qu’a constitué le 50èmeanniversaire de la Libération ont renouvelé l’intérêt que l’on portait au sujet. On assiste donc tout naturellement à son retour dans les albums de bande dessinée au fil d’approches novatrices, plus sociologiques, réintégrant tous les fronts de lutte et tous les acteurs.
Du milieu des années 2000 à nos jours, on peut vraiment parler d’une explosion du sujet. Les créations récentes évoquent de manière quasi systématique la Résistance à travers la thématique du sauvetage. La résistance est aujourd’hui presque toujours traitée selon le procédé du flashback ou du flash-forward, dispositif narratif faisant écho à l’évolution de la mémoire dans les musées de la Seconde Guerre mondiale. Le regard porté par les petits enfants de résistants sur le passé de leurs aïeux entraîne désormais une certaine distanciation vis-à-vis de la guerre, phénomène qui favorise à son tour la multiplicité des récits et leur grande variété de traitement.
En quoi consiste le projet de l’exposition "Traits résistants" qui s’ouvrira le 31 mars au CHRD de Lyon?
Créer du lien, faire avancer la recherche, ouvrir de nouvelles pistes. Une des pans les plus importants du projet a consisté à constituer un corpus rassemblant l’essentiel des productions évoquant la Résistance sur le sol français durant l’Occupation de 1944 à nos jours. Une frise monumentale introduit d’ailleurs l’exposition « Traits résistants » et permet de comprendre les grandes évolutions du traitement du sujet depuis la Libération.
La grande spécificité de ce projet réside également dans la coproduction de cette exposition. Deux musées de la Résistance, l’un en région parisienne (MRN de Champigny sur Marne), l’autre à Lyon (CHRD) s’associent pour la conception d’une exposition. Nous avons également souhaité faire dialoguer nos collections avec celles d’autres établissements, au premier rang desquels la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême, ainsi que celles de collectionneurs privés. La Bibliothèque municipale de Lyon, qui possède un patrimoine formidable sur ce sujet car issu du dépôt légal, joue également un rôle très important dans ce projet.
Car cette exposition est née tout d’abord d’un besoin…
Depuis les années 1970, la bande dessinée ne cesse d’être valorisée en étant considérée comme un média incontournable, un objet culturel à part entière. De nombreuses expositions de BD sont réalisées à travers le monde, abordant des thématiques variées, comprenant également des rétrospectives de grands illustrateurs. La bande dessinée est devenue au fil du temps un objet d’étude, analysé dans des ouvrages scientifiques, des colloques, des séminaires de grandes universités. Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, de nombreux événements modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet. Les voix des derniers acteurs se taisent une à une. Une série de colloques et de rencontres ont contribué à modifier les rapports entre historiens et acteurs de la Résistance. Certains de ces colloques abordaient la représentation du résistant et ont ouvert de nouvelles voies en matière d’analyse de l’image, à travers le cinéma, les affiches ou encore la presse. La bande dessinée ne faisait pas encore partie du corpus étudié. L’ambition de « Traits résistants » est de combler ce manque et de permettre, à l’image de ce qui se fait depuis des années pour la Première Guerre mondiale, de renouveler le champ historiographique à partir d’un média très prisé, qui prend de plus en plus fréquemment pour sujet la Seconde Guerre mondiale.
Cette exposition va être suivie d’une BD (à paraître en juin), quand un archiviste ou un historien entre dans une projet d’écriture bande dessinée comment se gère le rapport fiction/histoire ?
Pour le One Shot intitulé "Vivre libre ou mourir" , le but était de donner un maximum de matière première au scénariste puis aux illustrateurs. Comme je le précisais précédemment, certaines histoires sont des fictions pures tandis que d’autres s’inspirent d’histoires et de parcours de personnages qui ont réellement existé. Dans ce dernier cas, même si l’on reste dans de la fiction car une bande dessinée reste une adaptation et ne peut en aucun cas être assimilé à un documentaire ou un témoignage historique pur, nous avons tenté de nous rapprocher du sens du combat qui animait les résistants. Nous avons souhaité montrer la diversité des engagements, des formes de lutte en évoquant des parcours peu abordés dans la BD où même le cinéma (résistances des antifascistes allemands, dans les lieux d’internement en France, etc…).
Pour le récit relatant la Résistance de Robert Doisneau, un travail avec les filles du célèbre photographe a permis, avec des photographies d’époque, de se rapprocher au plus près des lieux dans lesquels Robert Doisneau vivait pendant l’Occupation. Pour les autres histoires, des témoignages, les archives et recherches que nous menons depuis des années sur notre collection d’objets ont servi à nourrir les différentes histoires.
Pouvez vous nous expliquer comment s’est construit le projet "Résistance" que vous avez mené avec JC Derrien qui se déclinera en 4 tomes ? Quelles sont éventuellement ses spécificités ?
Ma première rencontre avec Jean-Christophe Derrien s’est déroulée en 2008 autour d’une exposition temporaire, organisée dans le cadre du Concours de la Résistance et de la Déportation (CNRD) auquel nous participons chaque année à travers une exposition temporaire. En 2008, la thématique était consacrée aux «Jeunes en résistance». Nous avons échangé autour des notions de résistance et le courant est vite passé. Nous avons procédé à de nombreux échanges par la suite ainsi qu’avec Claude Plumail le dessinateur. Jean-Christophe n’a pas voulu être prisonnier de la documentation car l’essentiel pour lui était de raconter une histoire de fiction, mais il à toutefois consulté de nombreux fonds d’archives de notre collection pour élaborer L’Appel [couverture ci-dessous] premier opus de la série « Résistances ».

En 2009, le thème retenu par le jury national du CNRD était «L’appel du 18 juin du général de Gaulle ». Le premier volume de Résistance a pu ainsi bénéficier des dernières avancées de la recherche sur cet événement emblématique de l’histoire de France. Dans L’Appel, le personnage d’André entre par hasard dans un café en Bretagne et écoute l’Appel à la radio. Pour la première fois, une bande dessinée retranscrit le message du général de Gaulle dans son intégralité et dans la version diffusée par la BBC le 18 juin 1940 (qui diffère du manuscrit original de de Gaulle qui a modifié au dernier moment des éléments du discours). On voit ici comment la bande dessinée peut devenir un support pour nourrir tout à la fois l’imaginaire du lecteur et l’interprétation collective qu’une société fait de son Histoire. Certaines pièces d’archives ont également marqué Jean-Christophe et Claude, comme un billet « jeté du train » par une résistante lors de sa déportation vers l’Allemagne et annonçant à sa famille son triste sort. L’évocation du dernier message de cette résistante à ses proches (le mot a été ramassé par un cheminot qui l’a donné ensuite à la famille), est intégré au scénario de L’appel.
Sans rien dévoiler du deuxième opus qui sortira en septembre 2011, je dois tout de même signaler qu’il s’annonce riche en intensité avec des anecdotes et des évènements que l’on retrouve rarement dans les bandes dessinées historiques et les films sur la période, comme la célébration du 11 novembre 1940 par les étudiants parisiens malgré les interdictions lancées par l’Etat français et les autorités d’Occupation.
A partir du 30 mars 2011, la galerie d’actualité du CHRD montrera dans l’exposition « Traits résistants » la genèse de la série Résistances à travers une sélection d’archives et de planches originales ayant servi à la réalisation des deux premiers albums.
C’est donc sur des projets toujours en construction que nous arrêtons cet entretien. De chalereux remerciements à Xavier Aumage pour sa patience et sa disponibilité.
Rendez vous est pris pour le CHRD de Lyon du 31 mars au 18 septembre 2011. Toutes les informations nécessaires pour s’y rendre sont ici.
"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage, commissaire de l'exposition.(1)

Ceux qui n’habitent pas la région lyonnaise vont devoir se fendre d’un billet de TGV. Tous à vos agendas ! Car du 31 mars au 18 septembre se tiendra à Lyon une magnifique exposition, qui se propose de faire le lien entre histoire et bande dessinée, et plus particulièrement sur la façon dont le 9° art s’est emparé de la Résistance. Après les restrictions de l’immédiate après guerre, un foisonnement d’images et de bulles traite du sujet. Les focales changent au fil du temps, le récit s’enrichit et intègre de plus en plus d’histoires et de mémoires. Aujourd’hui la BD se saisit des Résistances à l’aune de ce que font les séries télé, au tempo du flash-back et du flash-forward.(1)
A la source de ce projet il y a le Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne, ses fonds, et un de ses archivistes, Xavier Aumage (2). Dans l’entretien qu’il accorde à Samarra, il nous explique comment le Musée s’est impliqué dans ce projet, quelles collaborations sont nées et ont fructifié autour de cette exposition qui se tiendra donc à Lyon, au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD)
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Nous avons choisi de publier l’entretien en 2 temps. Cette première partie s’attarde sur le travail de l’archiviste par l’intermédiaire des matériaux qu’il conserve, ces "fragments de mémoire" comme les appelle X. Aumage. Comment s’en saisit l’auteur de BD? Comment jongle-t-il entre les différents types de mémoires véhiculées par certains objets qui sont ensuite incorporés dans la fiction ? Nous ne sommes pas si éloignés de l’exposition "Traits résitants". En effet, celle-ci fédère autour d’elle de nombreuses initiatives dont des publications, pour lesquelles, X. Aumage, lève spécialement pour nous, en avant première, quelques secrets.
Pouvez-vous nous présenter rapidement l’endroit où vous travaillez et le service des archives où vous évoluez, en particulier pour ce qui concerne ses fonds.
Né en 1965 à l’instigation d’anciens résistants, le MRN (3), « musée de France », fédère une dizaine de sites développant chacun une thématique spécifique et locale liée à la Seconde Guerre mondiale. Tous les sites de la fédération sont placés sous la tutelle du ministère de la Culture et sous convention avec le ministère de l’Éducation nationale.Le Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne [photo ci dessus] est installé dans un hôtel particulier du XIXème siècle, en bordure de la Marne, dans un parc baptisé du nom de Vercors, pseudonyme de Jean Bruller (fondateur des Editions de Minuit clandestines).
Les collections sont le fruit, depuis les années 1960, de plus de 4000 donations et représentent un ensemble unique sur la Résistance intérieure française par le nombre et la variété des pièces de toute nature les constituant. Elles mettent en scène des milliers de résistants et de déportés français, immigrés, étrangers, anonymes ou célèbres. Le Centre de Conservation où je travaille avec Céline Heytens et Charles Riondet mes deux collègues, renferme une des collections majeures d’éditions clandestines et d’archives des organisations de la Résistance, le fonds photographique du journal " Le Matin ", mais également des œuvres artistiques comme des photographies de Robert Doisneau [ci-dessous, photo d’un impriumeur clandestin, MRN CHampigny sur Marne] prises après la Libération de Paris, le manuscrit original de Liberté de Paul Eluard ou des dessins et aquarelles crées clandestinement à Buchenwald par Boris Taslitzky.

La mission principale de nos musées réside dans l’éducation et dans la transmission aux jeunes générations de ce patrimoine. En ce sens, chaque année, le Concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD), sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale, est un moment privilégié pour répondre à cet objectif. Ce concours permet à nos institutions de faire le point sur une question liée à la Résistance ou la Déportation et de mettre à la disposition des élèves et des enseignants – en partenariat avec les Centres régionaux et nationaux de Documentation pédagogique – des expositions temporaires et itinérantes, des dossiers pédagogiques téléchargeables sur internet, etc.
Je pense que la BD peut être un support supplémentaire à notre disposition pour engager des discussions sur cette période entre les générations.
Vous possédez au musée de la résistance des objets qui ont directement inspiré les scénaristes de BD. Pouvez vous nous en présenter un en particulier et nous expliquer ce qu’il était historiquement et ce qu’il en est advenu une fois scénarisé?
Une exposition est également l’occasion de susciter des créations, de relever des défis.
La particularité de la Résistance réside dans le fait que les mouvements et les réseaux, compte tenu des spécificités de la lutte clandestine, ont précisément laissé très peu de «visuels». Les illustrateurs de bande dessinée, comme la plupart des Français depuis la Libération, n’ont à leur disposition que quelques éléments graphiques permettant de véhiculer et fixer sur le papier à dessin l’image de la Résistance. Or le principe de la création d’une bande dessinée – aussi bien pour le scénariste que pour l’illustrateur et quelle que soit l’époque abordée – réside souvent dans l’utilisation du témoignage, l’observation des photographies, des archives et des objets d’époque. Nos musées conservent en revanche nombre d’objets issus de la période de l’Occupation. Ces fragments du passé, ces « outils de la clandestinité », véhiculent des histoires extraordinaires, des parcours singuliers au sein d’un mouvement collectif qu’est la Résistance.
Nous avons donc sollicité des illustrateurs par l’intermédiaire duscénariste Jean-Christophe Derrien. Confrontés à 9 objets emblématiques conservés dans les collections du MRN, ils ont chacun illustré une histoire en six planches. Certaines de ces créations – réunies dans leur totalité dans un album à paraître aux éditions du Lombard (Vivre Libre ou mourir, sortie prévue en septembre 2011) - ont été utilisées pour marquer la tête de chapitre de chacune des entrées thématiques de l’exposition "Traits résistants", formant ainsi un parcours, une sorte d’album. Ces auteurs de BD se sont appropriés ces objets « de résistance », les ont fait parler, en ont donné leur vision.Certaines histoires de Vivre libre ou mourir sont des fictions pures tandis que d’autres sont inspirées de parcours et de personnages historiques (notamment celui de Robert Doisneau). À travers des styles et des techniques de dessin très hétéroclites, des histoires liées à des parcours offrant plusieurs visages de la Résistance, le but de cet album est d’ouvrir l’imaginaire du lecteur en suscitant chez lui la curiosité, lui donner envie d’aller plus loin et d’entrouvrir la porte de nos musées qui ont pour mission de conserver ces trésors.
Jean Trolley a par exemple choisi d’illustrer Le témoin, qui s’inspire de l’histoire vécue par le résistant Francis Porret. L’objet utilisé pour cette histoire est une Caméra « Emel » avec objectif Berthiot de 8 mm dissimulée dans un faux livre.[photo ci -contre, ce modèle date de 1946]Cette caméra a été utilisée clandestinement et au prix de risques considérables dans le Paris de l’Occupation par Francis Porret. Projectionniste à Enghien-les-Bains, Francis Porret achète chez un photographe de Bayonne cette caméra amateur et quelques pellicules de film. Il réussit par la suite à obtenir un ausweis (4) dans lequel il est référencé comme opérateur de cinéma. A ce titre, il se rend plusieurs fois chez Kodak afin d’obtenir de la pellicule. La diversification du marché amateur dans les années 1930 avec la miniaturisation des caméras et l’invention en 1932 par Kodak de la pellicule 8 mm, permettent à Francis Porret de tourner clandestinement pendant la guerre des images de Paris occupé : vie quotidienne (files d’attente, réapparition des fiacres avec la pénurie d’essence, etc.), Occupation allemande (pillage économique, présence des troupes à la gare du Nord, l’Opéra, etc).
En août 1944, cette caméra lui sert à garder des traces de l’arrivée des troupes du général Leclerc au moment de l’insurrection de Paris. Cet objet énigmatique a largement rempli sa fonction : témoigner. Ainsi, plus de 70 après le début de la Seconde Guerre mondiale, l’acte de bravoure de Francis Porret est immortalisé dans la bande dessinée, média de plus en plus utilisé pour transmettre la mémoire de la Résistance.
Autre scoop, à propos de "La messagère", illustré par Claude Plumail dans "Vivre libre ou mourir". Ce qui fait également la particularité de cette histoire relève d’un choix très original du scénariste. est en fait une scène coupée du 2ème opus de la série « Résistances » (5) Le vent mauvais…
Les archives sont porteuses de mémoires collectives mais aussi individuelles, familiales, intimes qui peuvent se retrouver propulsées dans l’espace public (on pense à la lettre de Guy Moquet). Comment cela se passe-t-il avec la bande dessinée ?
Dès l’automne 1944, le résistant rejoint le panthéon des hérosqui ont fait l’Histoire de France.
L’époque de la Reconstruction est la grande période d’évocation des personnages historiques, de la mise en continuité de certains « héros de la Résistance» avec les modèles du passé. Ces mémoires, partisanes, reflets des diverses tendances au sein de la Résistance utilisent chacune leurs propres codes pour aborder des thématiques communes. Après quatre longues années d’Occupation, il s’agit d’exacerber le sentiment patriotique des plus jeunes en leur soumettant l’image d’une France toujours victorieuse à travers l’Histoire. Afin de construire des «lendemains qui chantent», on note à cette époque l’émergence d’une figure spécifique dans les productions de bandes dessinées émanant de lamémoire communiste: celle du héros sacrifié pour la sauvegarde de la patrie. Ce héros est souvent assimilé à une sorte de demi-dieu, à une icône, mais il reste profondément humain, car il est mortel. Ces modèles sont le colonel Fabien, le jeune Guy Môquet exécuté comme otage en 1941 ou encore le mineur Charles Debarge tué dans une embuscade en 1942 et dont le carnet personnel est adapté en bande dessinée dans Vaillant en août 1946. L’exposition "Traits résistants" montrera comment certains objets emblématiques (comme les carnets clandestins de Charles Debarge par exemple, ont donné naissance à des bandes dessinées dès La libération).
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Comment créer un personnage de BD à partir d’archives : l’exemple du Colonel Fabien dans "Jeunesse héroïque", avec une photo et son casque de combattant;
De septembre 1946 à juillet 1948, l’illustré Tarzan évoque également la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale à travers une rubrique à l’aspect funéraire illustrée la plupart du temps par René Brantonne. Dans un numéro de Tarzan, larubrique «Morts pour que vive la France» (dont une est consacrée à Guy Môquet) côtoie l’histoire fantastique de l’homme chauve souris !
Passée la période de la Reconstruction, peu de résistants vont faire l’objet de bandes dessinées relatant leur parcours. Les héros historiques que l’on croise dans les bandes dessinées depuis une cinquantaine d’années restent, pour la Résistance extérieure, le général de Gaulle, Leclerc, de Lattre et, pour la Résistance intérieure, Lucie Aubrac, Berthie Albrecht, Henri Frenay et Jean Moulin. Leur apparition se fait principalement au gré de bandes dessinées «cautionnées» par des institutions ou des personnalités de la Résistance dans le cadre d’anniversaires ou de commémorations.
Depuis la Libération jusqu’à une période relativement récente, les auteurs de BD s’appuyaient sur la construction d’une figure archétypale du résistant, désormais à l’opposé des choix opérés par les scénaristes de bandes dessinées. « Fifi gars du maquis », « Le Grêlé 7/13 » sont des modèles qui répondaient à la demande d’une époque, celle où les acteurs encore présents témoignaient devant tous ou dans le cercle familial, du sens et des enjeux de leur combat. Il y avait alors des liens forts, sensibles, des événements connus de tous, que nos musées de la Seconde Guerre mondiale ont essayé à leur tour de valoriser et de transmettre.
Nous sommes arrivés à une époque, avec la disparition des derniers acteurs de la Résistance, où nous devons réfléchir à d’autres moyens de transmission… Dans ce processus, l’album Vivre libre ou mourir et l’exposition véhiculent à travers la BD les parcours individuels de nombreux résistants dont nous possédons les archives.
To be continued…
Accéder directement à la suite de l’entretien.
Notes :
(1) Samarra a présenté récemment le volume "Résistances", L’appel (tome 1) qui utilise beaucoup cette forme narrative particulière.
(2) Xavier Aumage est archiviste au MRN de Champigny sur Marne, il est commissaire de l’exposition "Traits résistants" et il a préfacé le premier album la série "Résistances" de JC Derrien et C. Plumail.
(3) Musée de la Résistance Nationale.
(4) Un ausweis sont des papiers d’identité délivrés dans l’Europe sous domination allemande par l’occupant.
(5) Sortie prévue pour fin juin/début juillet 2011.
Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.
Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.
Histoires, identités, mémoires des Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais.
- Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?
Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…
L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !
Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà…

- Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?
Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)
Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.
- Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?
Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.
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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…
Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de
- En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)?
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En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug] hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]


Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]
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Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…


Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.
- Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels?
Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.
Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.
Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.
- Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?
Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.
Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.
A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…
A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien !
Merci à Aug également pour ses photos de Dublin.
Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.
Notes :
(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié :
"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.
" L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50
A paraître en mai :
"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.
A paraître en juin :
"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/
(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!
(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.
En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte.
(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.
(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.
(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures).
(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.
(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.
(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.
(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.
(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint), à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.
(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.
(13) Shankill est un des political district unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".
Le Rap de la Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
Si je vous dis Hip-Hop et Nouvelle-Orléans, cela ne vous évoque sans doute pas grand chose. Les plus affûtés d'entre vous me diront peut être Lil' Wayne ou Bounce, mais guère plus. Pour tenter d'y voir plus clair et faire connaissance avec la scène rap de Big Easy (l'un des surnoms de la ville), nous avons demandé à l'un des spécialistes français sur ce sujet de nous servir de guide. Jean-Pierre Labarthe a en effet publié un livre sur l'histoire musicale de la ville et en prépare actuellement un autre sur la scène rap de "Nawlins".
Cette scène rap a connu une renommée au niveau national et international à partir des années 1990 avec le succès du "bounce". Selon un autre spécialsite, Nick Cohn, le bounce est un style de musique au départ basé sur l'appel-réponse des chants indiens du Mardi-Gras. Son rythme est basé sur le Triggerman beat détourné du classique "Drag Rap" des Showboys. Le tout épicé par des aboiements, une ligne de basse typique des second lines, et du funk de la Nouvelle-Orléans. Il combine donc différentes traditions musicales de la ville tout en s'inscrivant dans le mouvement hip-hop,. Bien sûr, d'autre styles de rap existent à Nola mais le bounce domine, plus de 20 ans après son apparition. Le rap de la ville n'est pas "conscient" au sens de Public Enemy ou KRS-One, mais il a des choses à nous dire sur ce qu'est la vie ou la survie d'un jeune "niggaz" dans une ville en déclin depuis des décennies et ravagée par un ouragan sans prédédent en 2005. Avant de découvrir les morceaux emblématiques et des liens, revenons donc avec Jean-Pierre Labarthe sur l'histoire du rap à Nola.

- Quand émerge la scène rap de la Nouvelle-Orléans et dans quel contexte?
La culture hip hop est bien née à New York et s'est répandue rapidement à travers le pays. La Nouvelle-Orléans n'est pas épargnée par ce mouvement culturel et artistique apparu dans le South Bronx, loin s'en faut ! Nous sommes en 1984, les premiers bourgeons rap viennent d'éclore grâce à l'alliance de jeunes artistes tels que DJ Mannie Fresh, Mia X ou DJ Wop, lesquels, épaulés par le transfuge new yorkais Denny Dee, viennent de former le premier crew de rap à La Nouvelle-Orléans : New York Incorporated. Du côté de la production discographique, on peut dire qu'elle s'élabore pas à pas. Rien de comparable avec le foisonnement vinylique du nord-est du pays, dans le Sud on compte les sous que l'on doit sortir de sa poche et « We Destroy » est un de ces 12‘’ séminaux réalisé par le Ninja Crew de Sporty T (4 Sight records, 1986) qui véhicule son petit buzz local. Patience et endurance sont à l'ordre du jour! Pour preuve, il va falloir attendre 1989 pour voir DJ Mannie Fresh et MC Gregory D réaliser un authentique album de rap: D Rules The Nation !
- Quels en sont alors les têtes d'affiche?
Les têtes d'affiches sont les précités DJ Mannie Fresh, Mia X, DJ Wop, Sporty-T mais aussi et surtout Gregory D qui accomplissent un hip hop directement influencé par la côte Est. A partir de 1991/1992, hormis MC Thick et Tim Smooth de West Bank, la grande majorité des artistes surfent sur la vague hédoniste du Bounce: MC Heavy (Gangster Walk), Black Menace (Going Off), 3-9 Posse (Ask Them Hoes), MC J'Ro'J (Let's Jump), Bust Down (Nasty Bitch), Daddy Yo (I'm Not Yo Trick Daddy), Ice Mike (Bring Da Heat), Lil Slim (Bounce Slide Ride), DJ Jimi (Where They At?), Joe Blakk (It Ain’t Where Ya From), Juvenile (Bounce For The Juvenile), Da Sha Ra (Still Bootin' Up) etc...
- Quel est le rapport des rappeurs de la N.O. au passé musical et au patrimoine de la ville?
Le Bounce vient des différents housing projects
(Magnolia [Photo ci-contre], St Bernard, Lafitte, Iberville, St Thomas, Calliope, Melpomene) et résulte d’un métissage culturel typiquement local. En vérité, le côté fusionnel du Bounce n’a rien d’extravagant lorsqu'on regarde le passé musical de la ville. Au préalable les artistes emblématiques tels que Jelly Roll Morton, Professor Longhair puis les Funky Meters ont su au mieux dans leurs styles respectifs explorer les privilèges d’une pareille situation géographique pour construire un schéma musical totalement hybride, systématiquement en adéquation avec le foisonnement ethnique de la cité portuaire.
En ce qui concerne les danses, vu que La Nouvelle-Orléans alias « La ville aux mille danses » était une des rares villes américaines où le vaudou était toujours vivace avant Katrina, les secousses corporelles du Bounce peuvent par moment évoquer la transe cultuelle voire certaines danses africaines comme la Mapoula Dance en provenance de la Côte d'Ivoire. Lors des block ou teen parties se sont les inévitables deejay’s qui intiment l’ordre à leur auditoire de suivre un protocole qui dicte les diverses façons d’appréhender le twerk (danser sur du Bounce). Le roi du twerk n'est autre que DJ Jubilee (Take Fo' records), il vient de St Thomas et a composé de multiples variantes qui permettent aux danseurs d’épancher leur soif de défoulement à la faveur des Walk the dog, Tiddy boppin’, Ride the bike, Hop in a circle, Do the sissy walk, Do the nikki, Do the Jubilee all, Penis poppin’, Stick your booty
out, Shake it like a dog….
Au niveau musical, tous accomplis autour de 1992/93: "Bounce ! Baby, Bounce !" par Everlasting Hitman, "Ya’ll Holla" par Ricky B, "Get it Girl" par Warren Mayes, "Bounce Slide Ride" par Lil’ Slim et "Second Line Jump" par 2Blakk véhiculent une production digitale bon marché boostée par le sempiternel sousaphone des fanfares. Cette alchimie singulière qui confond passé et présent, tradition et innovation cristallise l’évolution sociale de Big Easy au cours des années 80, une décennie qui a vu la classe ouvrière afro-orléanaise péricliter suite à la raréfaction des opportunités qu’offrait jusque là le business du pétrole. En effet, ayant fini par se reporter sur l’activité réfrénée du port, la diminution des industries extractives condamne la masse dite laborieuse à un statut végétatif avilissant, décuplant par la même occasion ce besoin d’épanchement affiché par la jeunesse à travers le hip hop, mais entérinant une criminalité sidérante principalement liée au business de la drogue régenté par les gangs de la ville. Entre temps, la métropole a fini par faire du tourisme son ambition nouvelle.
- L'ouragan Katrina a-t-il changé la donne? Où en est le rap de Nola en 2011?
Suite à l'intrusion catastrophique de Katrina, l'exode forcé vers Atlanta, Miami, Houston, Baton Rouge etc... privilégié par la grande majorité des rappeurs et producteurs, car sensé leur apporter un avenir professionnel assurément meilleur, a été culturellement et sans nul doute artistiquement catastrophique. Néanmoins, réapparu plus essentiel que jamais du cumul des gravats qui jonche la cité, le combat Bounce est à nouveau à l'ordre du jour. Hormis que le rétablissement de la ville passe impérativement par la réappropriation de son patrimoine musical, on peut avancer que le lent rétablissement a été renforcé par le fait que le Bounce a joué un rôle primordial dans la reconstruction de l'identité collective de la communauté noire locale épouvantablement fragmentée par l'intrusion de l'ouragan.
A un moment où le rap mainstream déclamé par les jeunes Curren$y, Corner Boy P, Gudda Gudda ou Kidd Kidd (alias Nutt Da Kidd) oriente à nouveau les projecteurs sur la ville endeuillée, rien ne semble réfréner l'ardeur vengeresse des emcee's de l'underground. Pour preuve, l'anathème « Fuck Katrina and fuck Rita! » placardé sur la pochette de la compilation Bouncedown Volume 4 traduit le prosaïsme avec lequel les artistes Peacachoo, Gotty Boy Chris, Kilo, 10th Ward Buck, South Rakas Crew, 5th Ward Weebie, DJ Money Fresh, Hot Boy Ronald... ont décidé de malmener verbalement les ouragans, sous couvert de s'en prendre aux complices bureaucratiques de George W. Bush à cet instant encore en place à la Maison Blanche!
On peut affirmer que le Bounce se défend de tout individualisme ou cloisonnement communautaire. Katey Red (photo ci-contre), un (e) artiste transsexuel(le) qui est actuellement une notoriété très respectée du genre prouve soir après soir le caractère altruiste de ses intentions, c'est à dire rassembler pour une fête sans égal les gens que la bonne société capitaliste a pris le soin de séparer. Car à l'instar des bars gays de l'underground new yorkais des années 70 d'où émergea la fusion musicale homo érotique dite disco, les clubs Ceasar's, Da Chatroom et The Venue sont - toutes proportions gardées - les sites cruciaux de Big Easy où s'opèrent une vivifiante libération cathartique. La teneur chaleureuse du sissy bounce a ce pouvoir d'annihiler comme le fit la disco-funk en son temps les critères raciaux, professionnels ou bien sexuels. Du moins le temps de la performance!
- 8 titres pour retracer l'histoire du rap à la Nouvelle-Orléans.

1>> Gregory D & Mannie Fresh - « Buck Jump Time » - 1990
Exemple type du Bounce du début des années 90 par l'un des pygmalions du emceeing à Nola, Gregory D, et le futur producteur du célèbre label Cash Money, Mannie Fresh. Le mix s'approprie le beat digital de « Drap Rap (Triggerman) » des Showboyz (1986) mais aussi le pouls des fanfares locales.
2>> MC T.T.Tucker & DJ Irv - « Where Dey At » - 1991
Le premier vrai hit Bounce de la ville qui absorbe une fois de plus « Drap Rap (Triggerman) » des Showboyz. Le titre ne véhicule aucune philosophie particulière si ce n'est celle de faire danser les homies. Ce sample sera utilisé jusqu'à plus soif par les deejays de la Nouvelle-Orléans. A Memphis (Tennessee), c'est DJ Spanish Fly et quelques autres qui s'en emparent, s'en servant notamment pour établir la base rythmique du « gangsta walk » - un genre de breakdance locale.
3>> U.N.L.V. - « Drag'em Tru The River » - 1996
Titre emblématique de l'évolution du rap et des mentalités. L'émancipation féconde des côtes Est et Ouest poussent les labels locaux a réévaluer leur style. Les choses évoluent à la vitesse grand V dans le rap et les patrons des différents labels ont installé le débat sur le terrain glissant de la provocation. Le succès et l'argent attisent les ambitions, aussi une rude compétition est de mise entre les différents labels qui se titillent verbalement par artistes interposés. Il s'agit ici d'un des plus violents « diss » de l'histoire du rap à la Nouvelle-Orléans. Les poulains du label Cash Money records, le trio U.N.L.V., n'y vont pas avec le dos de la cuillère pour acculer le valeureux Mystikal (Big Boy records) dans le cordes du rap game et le rouer de coups. Mystikal répondra avec son mordant habituel via « Here I Go (Back From Tha River)» à l'agressivité manifeste du trio U.N.L.V. qui va être dérouté de son ascension fulgurante par la perte d'un de ses membres, Yella Boyee, assassiné en cette même année 1996 dans de mystérieuses circonstances.

4>> Master P - « Mr Ice Cream Man » feat. Silkk The Shocker & Mia X - 1996
Percy Miller alias Master P est le producteur providentiel qui va changer à tout jamais la donne dans le Sud. Rappeur plutôt insignifiant, c'est surtout en tant qu'homme d'affaire qu'il excelle. Travailleur acharné, armé d'une stratégie commerciale solide et à la tête d'un crew soudé, il va faire de son label No' Limit, fondé en 1990, une machine a récolter les disques d'or et de platine. Son ascension est si éblouissante qu'il figure rapidement en tête du box-office dressé par le magazine Fortune des plus grandes fortunes des moins de 40 ans. Son déclin sera aussi fulgurant que le fut sa réussite. Reste «Mr. Ice Cream Man » scandé avec son frère Sillk The Shocker, une pépite old school qui n'a plus le lustre d'antan mais qui cristallise l'émergence du rap parvenu et scintillant au niveau national!

5>> Juvenile - « Ha » - 1998
Juvenile vient lui aussi de la scène Bounce. D'ailleurs il a composé avec DJ Jimi un Bounce qui figure désormais au Panthéon des classiques du genre: « Bounce For The Juvenile » (1991). Il intègre le label Cash Money aux alentours de 1996 et réalise dans la foulée deux albums – Solja Rag en 1997 et 400 Degreez en 1998. C'est le bouche à oreille qui fait décoller 400 Degreez. L'effet boule de neige est tel, que l'album va devenir la meilleure vente jamais réalisé par le label (4 millions d'exemplaires vendus). Les charts nationaux retiennent deux hits « Back That Azz Up » et surtout « Ha» qui valide un phénoménal « off beat flow » plus un vrai pot-pourri des jargons ethniques de la Nouvelle-Orléans...

6>> B.G. feat. Big Tymers & Hot Boys « Bling Bling » - 1999
Le terme Bling bling qui n'était au départ qu'un idiotisme parmi tant d'autres trouvé par l'un des quatre Hot Boys de Cash Money, Lil' Wayne pour désigner son pendentif doré, est devenu une expression qui fait désormais parti du langage populaire universel.
Pas d'erreur possible. Revoir la vidéo du titre « Bling Bling » vomissant un inventaire de biens matériels allant de l’hélicoptère, à la voiture de luxe en passant par le hors-bord, est une épreuve en soi. Donc tout est parti de là, mais ce n'est pas tout! A cet instant, au grand dam des puristes, des militants hip-hop du Nord, les parvenus de Cash Money ont commis un crime de lèse-majesté. Lequel? Celui de travestir l’éthique à la fois subversive et unificatrice des pionniers de l'electro funk rap des années 80 pour se vautrer dans la gaudriole. Et ça barde!
Déambulant sur l’up tempo sudiste serti de synthétiseurs distordus, de toutes ces polémiques, B.G. n’en a cure. Le clip le montre, entre arrogance et nonchalance, la bouche sertie d’or, louangeant l’arrivisme outrancier dans toute sa splendeur. A juste titre, B.G. & C° signent là une des plus belles paraboles existentialistes du hip hop moderne en prenant l'establishment du disque à son propre jeu: En effet, dans le Sud, qui à cet instant précis n'a pas succombé à la fièvre du « bling rap »?
7>> Mystikal « Bouncin' Back (Bumpin Me Against The Wall) » – 2001
Son aventure guerrière dans le Golfe n'a rien changé à sa prime revendication.
Le Bounce n'aura jamais les faveurs de Mystikal, un genre de rhétorique que lui-même et le boss de Big Boy records, son premier label officiel, qualifient de primaire, plutôt rébarbatif. Son style s'oriente très vite vers le funk/rap, une façon de s'épancher dont il maitrise tous les éléments: la grandiloquence, l'énergie, la hargne gutturale héritée de James Brown et puis les hits qu'il enfile comme des perles («Ain't No Limit », « That's The Nigga », « Shake Ya Ass ») sous l'égide de Master P/Jive records qui ont pris son destin en main.
Hit ultime avant l'emprisonnement de Mystikal en 2004, « Bouncin' Back (Bumpin Me Against The Wall) » est en tout et pour tout le « Sex Machine » des années 2000, c'est à dire le truc idéal pour prendre d'assaut le dance-floor et tourner le dos durant quelques 5 minutes à la routine qui mine, qui opprime.
8 >> Lil' Wayne « A Milli » - 2008
Enfant prodige, Dwayne Carter alias Lil Wayne intègre Cash Money alors qu'il n'a que 11 ans. Il lui faut attendre la première décennies des années 2000 et les départs successifs des autres membres du label, suite à des polémiques trésorières, pour émerger. C'est par la diffusion d'un chapelet de mixtapes diffusées sur internet que sa côte grimpe et qu'il obtient une immense popularité. Une ère nouvelle s'éveille, les grands labels doivent désormais consulter internet pour savoir quel rappeur est dans la course et lequel ne l'est pas ou plus. « A Milli »
a été joué des dizaines de fois avant sa sortie et son succès – double disque de platine, plus un nombre incalculable de récompenses.
Vu que Lil' Wayne n'habite plus la Nouvelle-Orléans depuis des lustres et que le producteur Bangladesh de « A Milli » est d'Atlanta, il est sujet aux railleries les plus virulentes du côté de la Louisiane. Malgré un « Georgia Bush » évocateur accompli en 2006; beaucoup ont du mal à accepter cette réussite insolente synonyme de trahison envers ceux qui se débattent pour émerger du K.O. infligé par Katrina. De plus son mentor Baby « Birdman » Williams qui vient d'engager l'acteur/rappeur canadien Drake au cours d'une affaire considérée comme « l'une des plus grandes guerres d'offres de tout les temps» accentue ce profond sentiment de mépris qui n'a pas échappé au jeune MC orléanais K. Gates, lequel Gates n'a pas manqué de le signaler dans « Who Dat » (2010): « Une dédicace à Birdman qui signe des Canadiens et considère les artistes locaux comme des Aliens.»
Propos recueillis par Aug
Un très grand merci à Jean-Pierre Labarthe !
Ces 8 titres sont visibles dans la playlist vidéo ci-dessous, il s'agit pour la plupart des clips réalisés par les rappeurs, j'ai ajouté en fin de playlist deux vidéos dans lesquelles IceboogyXXL explique image à l'appui comment produire un titre bounce sur son ordinateur avec le logiciel FL Studio, très instructif ! Retrouvez ensuite d'autres titres évoqués dans l'entretien ainsi que beaucoup d'autres dans deux playlists sur les premières années et la période suivante.
Playlist # 2 : Le rap de la Nouvelle-Orléans, des débuts aux années 1990
Playlist # 3 : Le rap de la Nouvelle-Orléans, des années 1990 aux années 2000
Comme d'habitude, quelques repères géographiques avec la google map ci-dessous. Rappeurs, producteurs, labels, radios, lieux qui comptent dans l'histoire du hip hop à la Nouvelle-Orléans seront progressivement référencés sur cette carte qui compte déjà de nombreuses notices sur le rap aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni et ailleurs (n'hésitez pas à me faire des ssuggestions de localisation !):
Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande
Sources et liens :
- Jean-Pierre Labarthe, Un siècle de musique à la Nouvelle-Orléans, Scali, 2008. Vous pouvez suivre l'actualité de Jean-Pierre Labarthe sur son blog, ou sur Twitter. Un livre co-écrit avec Charlie Braxton intitulé Gangsta Gumbo devrait sortir prochainement. Il présente sur le site abcdrduson 5 classiques du "Dirty South".
- Nick Cohn, Triksta. Un écrivain blanc chez les rappeurs de la Nouvelle-Orléans, Éditions de l'Olivier, 2006. Nick Cohn, journaliste et historien de la musique, originaire d'Irlande du Nord, nous offre une plongée passionnante dans le rap game de "Nawlins". On le suit avec bonheur sur les traces de Soulja Slim ou aux côtés de l'imprévisible Choppa.
- Hors-série de Rap Mag (avri-mai 2010) sur la Nouvelle-Orléans.... et le thème rap et prison. Il faut dire que de Lil'Wayne à C-Murder, la liste des rappeurs de la ville passés par la case prison est plutôt longue. Heureusement, ils passent aussi par la case départ pour empocher quelques dollars ! Le numéro est un bon aperçu du travail de quelques rappeurs, on apprend plein de choses même si on reste parfois un peu sur sa faim.
Sur la toile :
- Where They At: New Orleans Hip-Hop and Bounce in Words and Pictures. Un superbe site réalisé par Allison Fensterstock, une journaliste et Aubry Edwards, une photographe sur le bounce, ses lieux (clubs, quartiers), ses protagonistes (rappeurs, producteurs, dj, disquaires, labels,....). Une mine d'informations très agréable à consulter. Le site tient son nom du tube pionnier du bounce évoqué par Jean-Pierre Labarthe : MC T.T.Tucker & DJ Irv - « Where Dey At » - 1991
- Matt Miller, Emory University, "Dirty Decade: Rap Music and the U.S. South, 1997-2007", Southern Spaces, 10 June 2008. Une étude complète de l'émergence du "Dirty South" dans ses aspects musicaux et esthétiques, ville par ville.
- David Diallo, "Representing the Dirty South: Parochialism in Rap Music", GRAAT On-Line Occasional Papers – December 2008. Un papier très intéressant sur le rapport des rappeurs du Sud à leur espace d'origine.
Retrouvez notre dossier sur l'histoire et la géographie du rap et du Hip Hop ainsi que nos autres articles sur la Nouvelle-Orléans :
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Treme, Nola après Katrina
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)

Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret

[La Nouvelle-Orléans après le passage de l'ouragan Katrina]
Ce mois-ci sur Samarra, nous vous invitons à mieux découvrir le passé et le présent de la ville de la Nouvelle-Orléans, notamment au travers de la musique, du cinéma et des livres. Au programme, des articles sur la série Treme, sur l'histoire de la musique à la Nouvelle-Orléans (du blues au rap en passant par le jazz), sur la ville dans la BD, le cinéma et la littérature.
La ville occupe en effet une place à part dans l'imaginaire américain. Considérée par certains comme une ville de débauche (la "nouvelle Sodome" y aurait pour quelques-uns reçu son juste châtiment en 2005...), elle est un des berceaux de la musique américaine, du blues au jazz. Elle a conservé un héritage architectural et culturel de la période coloniale française, ce qui en fait une ville unique dans le pays. L'histoire de la ville est marquée par la récurrence des catastrophes naturelles (ou non, pensons à la fuite de pétrole de 2010...), en particulier au XXème siècle et en ce début de XXIème siècle, Katrina ayant même entrainé la baisse de la population de la ville. C'est une ville majoritairement peuplée d'Afro-Américains, en particulier dans le quartier déshérité du Ninth Ward, l'un des plus touchés par Katrina. L'identité de la ville et sa mémoire est d'ailleurs au coeur des enjeux de la reconstruction. Cela rend essentiel la compréhension dans le temps long de ce qui s'est passé au début du mois de septembre 2005.
Pour entamer cette série, nous avons donc demandé à l'historien Romain Huret (EHESS et Lyon 2) de nous parler de ces travaux sur l'ouragan Katrina qui a ravagé la ville à la fin de l'été 2005. A la fin de cet entretien, nous vous proposons une playlist de quelques titres sur la ville et les catastrophes naturelles et des vidéos de films.
Dans Katrina, 2005-L'ouragan, l'Etat et les pauvres aux Etats-Unis (éditions EHESS-collection Cas de figure), Romain Huret replace l'évènement dans le temps long de la perception de la pauvreté, de la question raciale, du rôle de l'Etat et de la définition de son périmètre d'action lors des catstrophes.
Dans ce livre, au-delà des évènements qu'il retrace précisément dans une première partie, l'historien s'intéresse aux interprétations de la catastrophe par les différents groupes qui composent la société américaine, qu'ils se définissent par des critères ethniques, sociaux, politques ou religieux. Il écrit ainsi : "La construction conservatrice puise dans la tradition américaine pour proposer une interprétation rationnelle à l'évènement : la décadence morale et les effets pervers de l'Etat-providence, deux thèmes récurrents du discours conservateur, seraient à l'origine de l'ampleur de la catastrophe. (p. 72)". De l'autre côté, beaucoup d'Afro-Américains constatent la permanence d'un racisme culturel qui a amplifié les effets de la catastrophe.
Dans la lignée de ses travaux sur la pauvreté, sur la reconquête conservatrice par la base depuis les années 1960 et sur Richard Nixon, il analyse donc avec brio ce que révèle la catastrophe des fractures de la société américaine.
1. N’est-il pas difficile pour les historiens d’étudier un évènement aussi récent que Katrina ?
Bien sûr, c’est un exercice délicat pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la catastrophe a effacé beaucoup de traces matérielles et a provoqué une désorganisation des institutions. Dès lors, il fut difficile de savoir combien de personnes sont mortes dans le Superdome ou le Convention Center, combien de prisonniers se sont échappés, les registres pénitentiaires ayant disparu etc. Ensuite, l’administration du président George W. Bush a fortement protégé l’accès aux documents officiels et a refusé de transmettre des transcriptions des discussions entre les principaux dirigeants aux élus du Congrès. L’historien devra donc attendre quelques années encore ! Enfin, l’émotion née de l’évènement, et la violence de la réaction des contemporains, comme le rappeur Kanye West (photo ci-contre) déclarant que « George W. Bush n’aime pas les Noirs », oblige à une prise de recul critique plus forte qu’à l’accoutumée.
Il y a eu de brillants pamphlets contre Bush et son administration. Dans ce livre, je voulais sortir du registre de l’indignation et du scandale pour comprendre la rationalité bureaucratique à l’œuvre au cours de la longue semaine des évènements.
2. Qu’a révélé la gestion de la catastrophe sur la perception de la pauvreté et de la question raciale aux Etats-Unis ?
Pour les populations noires de la ville, la catastrophe a révélé qu’elles étaient bien peu de choses, des « réfugiés » -- et le terme fut utilisé sans cesse dans les médias et par les hommes politiques-- dans leur propre pays. Plus encore, il fut frappant de constater que les pauvres ne furent pas considérés comme des victimes d’une catastrophe, les conservateurs les accusant d’être responsables de leur sort. Le commentateur conservateur Bill O’Reilly y vit un exemplum pour les plus jeunes à montrer dans les salles de classe pour leur expliquer ce qu’il allait leur arriver s’ils ne travaillaient pas en classe ! Enfin, la catastrophe a démontré les conséquences du délitement de l’assistance sociale dans le pays. Les pauvres et les plus vulnérables sont restés faute de mieux. Le « peu » qu’ils possèdent dans le 9th Ward est « tout » ce qu’il possède. Pour partir, il faut avoir un réseau social et familial. Beaucoup vivaient de petits boulots, plus ou moins licites, et ne pouvaient pas quitter la ville sans prendre le risque de tout perdre.

[La crue de 1927 fait des ravages dans toute la Louisiane]
3. Que nous apprend la comparaison avec les précédentes catastrophes ayant frappé la Nouvelle-Orléans en 1927 et 1965 ?
En 1927 et 1965, les catastrophes ont suscité des réactions inédites de l’Etat. En 1927, le ministre du Commerce, Herbert Hoover, utilise la catastrophe pour promouvoir ce qu’il appelle un Etat associatif dont le rôle est de coordonner le travail entre les institutions locales et les associations. Pour Hoover, les catastrophes sont le moment idéal pour développer ce cadre associatif. Ce fut un succès : Hoover en tira profit l’année suivante en étant élu président des Etats-Unis. Quarante ans plus tard, le président démocrate Lyndon Johnson ira plus loin en cherchant à créer un statut législatif des victimes des catastrophes et à développer les aides dans le cadre de son programme de Grande Société (Great Society).
4. Comment comprendre les félicitations de Georges W. Bush au patron de la FEMA, l’agence chargée des situations d’urgence ? L’histoire de la FEMA ne symbolise-t-elle pas l’évolution du rôle de l’Etat depuis plusieurs décennies?
Vous avez raison. Cette agence a toujours un double visage : d’un côté, elle doit venir en aide aux victimes des catastrophes ; de l’autre, elle fut utilisée, notamment par les républicains, pour faire face aux risques politiques. Cette dernière option se développa dans les années 1980. L’agence devint très opaque, multipliant les opérations secrètes. Son chef, Louis Giuffrida, servit même de modèle au fameux « homme à la cigarette » de la série X-Files ! Au lendemain du 11 septembre 2001, l’agence fut intégrée au Department of Homeland Security et renoua avec cette tradition militaire. Sans surprise donc, au lendemain du passage de l’ouragan, elle dut attendre que la zone soit sous contrôle militaire pour aider les populations. Ce retard à l’allumage n’en fut pas un du point de vue des dirigeants. C’est en ce sens que la FEMA fit un sacré boulot (« Heck of a job »), selon la formule désormais célèbre de George W. Bush
5. Terminons par une question qui nous intéresse particulièrement sur Samarra : Comment ces catastrophes sont-elles abordées dans la musique, au cinéma, dans les séries, dans la littérature ?
La catastrophe a imprégné la production culturelle après 2005. N’oubliez pas que la ville est un berceau culturel du pays, et que l’ouragan entraina la disparition de nombreux contrats pour les musiciens et les artistes. La belle série Treme d’HBO raconte cela très bien. Des réalisateurs comme Spike Lee (When the Levees Broke) ont filmé le désarroi des populations noires et des pauvres. La rancœur contre les conservateurs, qui veulent se débarrasser de cette Sodome américaine, affleure dans les chansons. La plus emblématique est celle de Randy Newman, qui rechanta les larmes aux yeux, son célèbre "Louisiana, 1927", au cours d’un concert de soutien. Originaire de la ville, Harry Connick Jr se mobilisa également fortement pour aider les musiciens. Bob Dylan y fait une allusion
dans sa chanson "When the Levees Broke", écrite en 2007. Dylan adore cette ville, comme tous les musiciens. Il y signa avec Daniel Lanois (autre habitué de la ville) le magnifique Oh, Mercy en 1989. Plutôt que d’énumérer tous les témoignages très nombreux dans le rap et le hip-hop, je me contenterai d’une remarque et de deux coups de cœur personnels. Tout d’abord, les musiciens de la ville, en particulier les jeunes, ont redécouvert leurs racines à cause de la catastrophe. Les brass-bands, tradition ancestrale de la ville, qui jouent spontanément dans les rues et demandent le soutien du public, ont renoué avec leur propre héritage en comprenant à quel point ils se devaient de transmettre la mémoire musicale de la ville. Ensuite, je me permets deux coups de cœur personnels. Le magnifique film de Bertrand Tavernier, adapté du livre de James Lee Burke, Dans la brume électrique. Avec finesse, Tavernier transpose le récit dans la ville post-Katrina. L’ambiance lancinante et « électrique », où les morts flottent et renvoient aux horreurs du passé, offre une formidable retranscription des récits et des malheurs de la ville. Et puis Steve Forbert, l’un des folk-singers les plus brillants et sous-estimés aux Etats-Unis, qui a écrit comme toujours une chanson très subtile sur la catastrophe ("Song for Katrina"), dont l’optimisme doux-amer renvoie à « l’optimisme de la catastrophe » dont l’Amérique s’est fait une spécialité. Bref, comme tous les évènements inattendus et incompréhensibles, Katrina est une veine inépuisable pour les artistes.
Propos recueillis par Aug. Un grand merci à Romain Huret
Retrouvez sur l'histgeobox, deux titres qui nous permettent de faire le récit des inondations de 1927 et de l'ouragan Katrina :
- l'histgeobox: 137. Randy Newman:"Louisiana 1927" (1974)
- l'histgeobox: 147. Emmanuel Jal : "Ninth Ward" (2008)
Voici une playlist de quelques titres qui évoquent la Nouvelle-Orléans, les ouragans et inondations qui ont frappé la ville (1927, 1965 et 2005) :
Un extrait du film de Spike Lee dans lequel il mêle des images de la Nouvelle-Orléans à différentes époques, avant et après Katrina :
La bande-annonce du documentaire Trouble The Water, réalisé à partir d'images fimées par des habitants du Ninth Ward :
La bande-annonce du film de Bertrand Tavernier Dans la brume électrique :

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Treme, Nola après Katrina
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)





20.03.12 19:40:38,
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