Samarra


Catégorie: Entretiens

Ce n'est pas une question : "Pour quoi faire la Révolution".

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce petit livre rouge est un ouvrage collectif qui articule 5 contributions  pour donner de son objet d'étude une lecture à la fois novatrice et engagée. A l'heure où l'histoire, pas toujours malgré elle, est écrasée par la prédominance des figures héroïques, alors que l'histoire enseignée propose une vision de la Révolution Française assez réfrigérée, et que les médias diabolisent les uns ("Robespierre le psychopathe légaliste"titrait le magazine Historia à l'automne dernier) et réécrivent l'histoire des autres ("Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi", dernièrement sur France 2) (1), voici de quoi se départir de grilles d'analyses vieillottes, engager de nouvelles pistes de recherchedécentrer les regards et inverser les perspectives.

 
Cela est d'autant plus opportun que, les auteurs nous le rappellent en introduction, la Révolution est de retour ;  le pourtour méditerranéen l'a remise dans notre proche environnement et dans notre actualité récente; les pouvoirs ont tremblé sous l'assaut des peuples dans cette région qui n'est jamais sortie notre horizon lors du "printemps arabe" en Egypte ou en Tunisie. Le mouvement des indignés qui s'est répandu dans de nombreux pays et reste encore vivace et réactivable participe aussi à ce retour.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Place Tahrir au Caire durant la Révolution
égyptienne. 

 

 

Des 5 contributeurs, c'est Pierre Serna, actuel directeur de l'IHRF (2), qui ouvre le feu. Son propos re

joint celui de Frédéric Régen

t quand il nous invite à observer les "marges", les "périphéries" comme territoires paradoxalement au coeur des enchaînements et des ruptures du processus révolutionnaire. Il affirme que "Toute Révolution est guerre d'indépendance" et s'emploie à le démontrer. Ainsi, les acteurs, qu'ils soient d'extraction populaire et cherchent à fonder une société plus égalitaire ou issus d'élites contestataires, tentent de se libérer de l'emprise du pouvoir central. On peut alors observer avec des yeux différents ce chemin vers l'émancipation en le ré-interrogeant  à la lumière de ce que nous apprennent les relations entre la métropole et les colonies. Il suffit alors de les transposer aux relations entre Versailles et les provinces françaises . En effet, "une colonie se définissant moins par son éloignement que par une mode d'administration spécifique", le premier modèle est  opératoire pour questionner le deuxième. C'est donc bien  vers les marges qu'il faut se tourner (Bretagne, Dauphiné) car plus éloignées du centre du pourvoir, c'est là que les interstices s'élargissent le plus facilement pour que révoltes et contestations  s'y engouffrent et s'y s'épanouissent. Sans asséner une démonstration indiscutable, la démarche s'inscrit dans une proposition de travail qui se veut féconde en termes de renouvellement des connaissances, à l'écoute des nouveaux courants historiographiques et des travaux fondamentaux sur le XVIIIème siècle. (3)

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Nicolas A. MONSIAU, L'Abolition de l'esclavage proclammée à

la convention le 16 pluviôse an II, Musée Carnavalet

 

 

 

 

Frédéric Régent, pour sa part, démontre que les colonies, loin d'être des théatres marginaux ou des dommages collatéraux des évènements révolutionnaires en métropole pèsent sur leur cours. Elles sont en effet l'objet d'enjeux géopolitiques régionaux mais aussi européens (4). Pour autant, le rôle de celles-ci ne se limite pas à celui de variables d'ajustement en la matière. Les revendications portées par chaque classe spécifique des sociétés coloniales (5) travaillent l'espace public métropolitain et ses débats, alimentent les confrontations et contribuent grandement à la recomposition des alliances politiques au cours de la période. D'autres projets de société naissent de ces luttes ; qu'ils se réalisent pleinement ou s'expérimentent brièvement ils donnent une idée du rôle central de l'action et de la politisation des révoltés de ces territoires qui furent trop souvent ravalés au rang de seconds rôles.

 

 

 

 


Guillaume Mazeau choisit de tordre le cou au "mythe" de la Terreur tel qu'il s'est construit après la mort de Robespierre, et plus encore après 1989. S'écartant d'une vision devenue caduque et caricaturale, il nous rappelle, dans ce qui constitue la 3° contribution du livre, qu'il est urgent de chausser désormais d'autres lunettes pour regarder cette période complexe  qui est avant tout un véritable laboratoire politique. L'an II est cette période durant laquelle les pouvoirs anciens reculent (6) libérant la population de leur emprise. Alors que des mesures de répression ciblées frappent les contre-révolutionnaires ce moment, marqué par l'extension de la guerre en Europe, est paradoxalement  un temps d'expérimentation en matière de lois sociales progressistes et émancipatrices : obligation de l'école, aide aux plus démunis,  1ère abolition de l'esclavage l'attestentEnfin, l'utilisation de la peur dans le jeu  politique comme outil destiné à maintenir l'ordre dans l'espace public confirme que cette période est  d'une surprenante modernité

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robespierre guillotinant le bourreau après

avoir fait guillotiner tous les Français, 1794.

 

 

Alors que s'achève à peine le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Jean Luc Chappey se charge d'éclairer le concept de "politique de  civilisation" qui "anima" une partie de l"action politique du 6° président de la V° République (7).  Bien des aspects de ces réformes présentées comme inéluctables furent contestés. Contestation illégitime, le peuple n'étant pas en mesure d'en percevoir l'intérêt que les experts avaient, eux, fort bien compris. La relecture de la période 1789-1802 par JL Chappey qui se consacre à l'étude de l'idéal de régénération et des politiques mises en oeuvre pour lui faire prendre corps, éclaire d'une lumière forte les déclinaisons des politiques de la dernière présidence mais tout autant celles des prédécesseurs de N. Sarkozy.

 

L'auteur rappelle que jusqu'en 1792 prévaut l'idée que les élites sont éclairées et qu'à ce titre elles doivent éduquer le peuple à la démocratie tout en contrôlant, canalisant, poliçant ses ardeurs. Les cartes sont ensuite largement rebattues durant les années 1792-1794, le peuple étant donné son implication dans le conflit ne pouvant être maintenu à l'écart de l'action politique. Modes d'expression propres (vulgarité tutoiement) , portes-voix reconnus dans l'espace public (Jean-Paul Marat) sont autant de signes attestant de la régénération en cours et du détachement de l'emprise des élites. En reprenant la main après la mort de Robespierre, ces dernières creusent la tombe de la République. A méditer, pour ce que cela nous dit d'hier et vaut pour aujourd'hui et des rapports de force dans le jeu politique entre les élites et le reste de la population qui, on le voit, sont susceptibles de se modifier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Le père Duchesne", un autre porte-voix du peuple avec "L'ami du peuple " de JP Marat.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La contribution de B. Gainot sur l'économie politique républicaine est celle qui nécessite le plus de pré-requis sur cette  période du Directoire qui mérite d'être davantage explorée. L'article est dense et exigeant. L'auteur montre qu'en dépit d'une reprise en main du pouvoir par les élites, des propositions alternatives mêlant projets économiques et sociaux émergent. Beaucoup sont animés par un idéal d'égalité et proposent une république dont l'essence serait faite de l'association de citoyens solidaires. Ces projets s'occupent de redéfinir le travail et son utilité sociale, proposent des formes nouvelles de propriété qui se conjuguent davantage avec l'intérêt public, tentent d'élaborer une fiscalité différente qui rompe avec l'Ancien Régime et mette en place la progressivité de l'impôt. Là encore, l'auteur, à l'instar de se collègues, déconstruit quelques stéréotypes et nous invite à traverser le Directoire en lui rendant sa complexité et sa richesse. La période mérite effectivement qu'on s'y arrête en ce qu'elle nous permet de faire des va et vient qui ré-élaborent notre vision du passé tout en nous permettant de questionner le présent.  


 

 

Gagner son indépendance, s'émanciper, s'accomplir, s'engager, inventer de nouvelles politiques économiques et socialesredessiner les rapports sociaux, innover dans un souci d'égalité et d'intérêt collectif, autant de (bonnes) raisons de faire la révolution. 

Souvent discréditée dans le discours public, dénigrée comme une utopie passée de mode ou vouée à l'échec, ou un parfait  mirage, vilipendée car associée à toutes les violences de l'ère contemporaine dont elle serait la matrice, la Révolution Française, "champ de bataille" historiographique doit pouvoir être reconnue aujourd'hui, ici et ailleurs, avec ses réussites et ses échecs comme un moyen pour les hommes de s'inventer un futur : un laboratoire politique foisonnant qui est un outil formidable pour interroger et enrichir nos lectures du présent sans le réduire à un duplicata du passé. 

 


 


"Pour quoi faire la Révolution" de P. Serna, F. Régent, G. Mazeau, J-L Chapey et B. Gainot. Collection Passé&Présent Agone-CVUH.


NB : A lire aussi sur Samarra deux entretiens.

Avec Guillaume Mazeau "Révolution, Révolutions"

Avec Aurore Chéry "L'innocent mariage entre  l'histoire et la fiction autour du couple Marie Antoinette - Louis XVI"


Notes : 

(1) "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi" est un téléfilm de T. Binisti diffusé sur France tv qui fait la part belle à la légende dorée du roi, soucieux du bonheur de son peuple mais dont l'actio politique est téléguidée par des élites accrochées à leurs privilèges. Lire sur ce sujet aussi notre entretien avec Aurore Chéry.

(2) IHRF : Institut d'Histoire de la Révolution Française.

(3) En particulier les travaux de Jean Nicolas qui donnèrent publiés pour notamment dans "La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Éditions du Seuil, 2002, 610 pp.

(4) Frédéric Régent indique par exemple que l'engagement de la France dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait pour motivation centrale de barrer la route de Saint Domingue et donc du sucre aux Anglais.

(5) Blancs eurpéens, libres de couleur et esclaves. 

(6) pouvoirs de l'armée et de l'église.

(7) Rappelons que celle ci se décline de multiples façons : le discours de Dakar,  la "racaille" (à nettoyer le plus surement au Karcher) qui la vie laborieuse des honnêtes gens, les assistés et les vrais-travailleurs (plus récemment), ou l'incursion subite de l'histoire de l'art dans l'enseignement. Discours, vision politique qui sont la partition permettant de mettre en musique une politique globale.

 

 

Art District ou le Hip Hop en toute liberté

par Aug Email

Le hasard vous fait parfois entendre des sons qui vous accrochent tout de suite l'oreille. Ce fut mon cas en entendant l'album d'un groupe de Hip Hop que je ne connaissais pas. Son nom : Art District, en soi tout un programme. Donner ou redonner au Hip Hop toute sa dimension artistique loin des clichés commerciaux. Le Hip-Hop est par essence eccléctique et Art District l'a bien compris. Le groupe puise dans des styles variés : le jazz bien sûr (le groupe compte plusieurs instrumentistes) mais aussi la soul, la musique classique et beaucoup d'autres dont la liste constitue l'essentiel des paroles de la superbe chanson "Moz'Art District".  Sans rien céder sur la forme, ils sont exigeants sur le fond. Leur musique est une invitation : Invitation à la fête, à la danse, à la solidarité et à l'engagement pour la paix et la démocratie. Bref, comme l'aurait dit Afrika Bambaataa : "Peace, Love, Unity & Havin'Fun". Leur premier album Live In The Streets est sorti en 2011.

 

[Photo : Bartosch Salmanski - m4tik.fr- Avec l'aimable autorisation du groupe]

 

Nous avons décidé de creuser un peu et nous avons demandé au groupe de répondre à nos questions. Mr. E (leur MC), s'est chargé des présentations.

 

1.    Depuis quand fonctionne votre groupe ? Comment s’est-il formé ?


Le groupe fête ses 5 ans cette année. Le projet Art District (AD) a démarré en 2007 suite à la rencontre de Rhum One (beatboxer/beatmaker) et Geo (batteur). Ils avaient envie d'allier du beatbox avec de la batterie dans une formation hip-hop live. Geo avait côtoyé Seb (clavier) au Conservatoire, Rhum connaissait Sam (basse) et moi Mr. E (MC) de mes freestyles spontanés dans les rues de Strasbourg et l’équipe a appris à se connaître à l'occasion de jam sessions de Strasbourg. On a  travaillé 2 ans à cinq avant de rajouter une trompette et un saxophone en 2009 (Serge et Romux).



2.    Quelles sont vos sources d’inspiration musicales, en particulier dans le Hip Hop ? Comment définiriez-vous votre style ?


Le point fort d’Art District est que nos influences viennent de styles très variés. Des Red Hot Chili Peppers à Miles Davis en passant par Electro Deluxe. En matière de Hip-Hop, il est clair que The Roots est notre référence par excellence (presque tous les artistes qui nous influencent sont cités dans le morceau “Back in the Day” [Clip à voir ci-dessousVous pouvez vous amusez à repérer les pochettes de disques connus...]). Mais la meilleure réponse est la dernière phrase de “Moz’Art District”: “Influenced by everything around.” C'est de cette façon que l'on définit notre style ou tout simplement : nous sommes un groupe de Hip-Hop. Le hip-hop est à l'origine un genre nourri d'influences diverses, un métissage musical dans lequel nous nous retrouvons.

 

 

 

 

"Cause an artist never really stops being influenced by everything around
All the beauty he ever found in every sound
Words weren’t found but understanding remained
The remainder of what’s left to do lies inside of you and it’s itching to explode
Inside the moment of creation
an instinct of the collective imagination"
("Moz'Art District")

 

 

 

 

 

 


3.    Parlez-nous un peu de vos textes. Êtes-vous porteurs de messages particuliers ?


Les messages et thèmes abordés varient d'un morceau à l'autre. Il était très important pour nous de rendre hommage aux artistes hip-hop d'antan et on l'a fait sur « Back in the Day ». Parallèlement on a été influencé par d'autres artistes et d'autres styles que le hip-hop, et on en parle sur « Moz'Art District ». « My Muse » est notre "invocation" à la muse; c'est une chanson sur l'inspiration et le processus de création. A la base, le rap est un style engagé avec des commentaires sociaux et politiques.  « Live in the Streets » est une chanson qui parle du printemps arabe et des mouvements populaires partout dans le monde. Notre méta-récit coïncide avec celui du hip-hop en général. C'est à dire: « Peace, love, unity and having fun ».


 
4.    J’ai cru comprendre que vos horizons géographiques et culturels étaient différents. Cela est-il parfois un problème dans votre travail ou au contraire une richesse ?


Je viens de New York, mais je suis installé  à Strasbourg depuis six ans. Sinon, le reste du groupe est Alsacien et habite également en région. Nos différences culturelles sont presque inexistantes aujourd'hui car les Français sont très américanophiles et je suis un ricain très franchouillard (le seul dans le groupe qui préfère les escargots au MacDo).



5.    Quels sont vos projets à court et à plus long terme ?


A court terme on se prépare pour les belles dates qui arrivent (Printemps de Bourges, Les Eurockéennes, Festival de Jazz de St. Germain des Prés, etc...)
Concernant le plus long terme, nous travaillons sur un deuxième album ainsi que sur un projet de clip pour « Moz'Art District ». Nous cherchons aussi à nous exporter plus en dehors de l'hexagone.

 

Un grand merci à Mr. E et à Charlotte



Art District - Back In The Day HD from Art District on Vimeo.

Premier clip officiel du groupe Art District. Réalisé par Eve-Agency.

 

 

Retrouvez le groupe sur la toile :

 

L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

par vservat Email

Depuis aujourd'hui,  tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).


Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et  nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle,  très rock n' roll,  qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).

 

 

 

 

Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du  public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ... 

 

 

 

 

On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut  balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ?  A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien  Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.

 

Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée  ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais? 

 

C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux  poursuivre, ensuite,  cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine". 

 

 

 

• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?

 

En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.

 

En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.

 

 

Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.

 

 

• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?

 

C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.

 

Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.

 

Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.

 

 

Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?

 

Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.

 

Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.

 

 

Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »

 

Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.

 

 

• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?

 

Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.

 

 

Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !

 

 

 

Notes :

(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.

(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.

(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.

 

 

 

"L'abus de pouvoir" dans l'Algérie coloniale : entretien avec Didier Guignard

par Aug Email

Au moment du 50ème anniversaire de la fin de la Guerre d'Algérie (entre mars et juillet 1962), nous avons voulu mieux comprendre les origines de la situation coloniale. La France a en effet pris progressivement le contrôle de l'Algérie à partir de 1830 mais sa politique a évolué au cours du XIXème siècle. Nous avons demandé à l'historien Didier Guignard de nous parler des changements qui interviennent entre la fin du Second Empire et l'installation de la IIIème République, régime qui relance la colonisation, en Algérie comme ailleurs, sous l'impulsion de Jules Ferry. Didier Guignard a soutenu en 2008 une thèse sur « L’abus de pouvoir en Algérie coloniale, 1880-1914 – Visibilité et singularité ». Les idées essentielles de cette thèse ont été publiées en 2010 dans un ouvrage paru aux Presses universitaires de Paris-Ouest. Il revient sur le système électoral mis en place, sur la question de la citoyenneté, sur la dépossession de la terre et sur l'instrumentalisation de l'antisémitisme.

 

1. Qu’est-ce qui change dans la situation administrative et politique de l’Algérie entre les années 1860 et les années 1880 ?

 

2. Qui possède la terre en Algérie à cette époque ?

 

3. Pourquoi parlez-vous « d’abus de pouvoir » ?

 

4. Pourquoi ces abus n’ont-ils pas été remis en cause ? Ont-ils été dénoncés en Algérie ou en Métropole ?

 

5. Finalement, quel est le lien entre les "scandales algériens" et la question de l'antisémitisme ?

 

Voici les questions auxquelles Didier Guignard a bien voulu répondre. Pour lire ses réponses, rendez-vous sur le blog Maghreb-France sur lequel travaillent des élèves tunisiens et français.

 

 

 

« The Iron Lady » de P. Lloyd : l’insupportable Mag(g)ie du cinéma.

par vservat Email

Il y a quelques mois de cela, les premières images de « The Iron Lady » avaient aiguisé ma curiosité. On y voyait une Meryl Thatcher confondante de ressemblance avec le modèle d’origine, renvoyer dans leurs bacs à sables respectifs, deux conseillers en communication qui lui demandaient de bien vouloir se départir de son côté « mère au foyer conservatrice ».
 
Puis, le film fut précédé de rumeurs élogieuses concernant la performance de Magaret Streep dans le rôle du premier Premier Ministre de sexe féminin à diriger un pays d’Europe Occidentale. Le film, une fois sorti sur les écrans en France, suscita quelques critiques pour le moins agacées par son ton et la version du règne de M. Thatcher sur le Royaume Uni qu’en donne la réalisatrice Phyllida Lloyd. Mon enthousiasme retomba aussitôt. Après quelques hésitations, j'ai  sacrifié la dernière place de ma carte d'accès au cinéma pour une séance de première partie de soirée.



Un biopic fade et peu novateur.


Cela tombe bien, M. Thatcher ayant été la principale figure du parti conservateur dans le dernier quart du XXème siècle, le film choisit de ne pas révolutionner les canons du genre biopic. La performance de l’actrice principale réside essentiellement en sa capacité non à s’emparer de l’animal politique qu’est M. Thatcher, mais à l’imiter et à en restituer au plus près les tenues, la coiffure, le gout prononcé pour le bleu roi, mais aussi la diction, les postures, les expressions, la gestuelle etc. La reconstiution est, on peut le concéder, assez minutieuse.



La structure narrative du film s'appuie sur des flash-back qui jaillissent  de l’esprit défaillant de M. Thatcher. Devenue  veuve et âgée, elle est atteinte de la maladie d’Alzeimer, seule, loin de son fils adoré, poursuivie par le fantôme de son mari Denis et maladroitement soutenue par sa fille avec qui ses relations sont assez compliquées. Cette Thatcher d’aujourd’hui ne permettrait pas de recueillir une moitié de signature pour la pétition visant à faire financer ses funérailles d’état par des fonds privés (1) tant elle est attendrissante en ancienne grande dame qui gravit les échelons vers le sommet à la force de sa pugnacité mais qui, à l’automne de sa vie, se retrouve désemparée et un peu gaga.
 
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[M. Roberts, la fille de l'épicier de Grantham dans le film
"The Iron Lady"]
 
 
Le début du film retrace l'ascension de celle qui s’appelle encore Margaret Roberts, fille d’épicier de Grantham quittant le nid familial pour étudier à Oxford juste après la guerre. Plongée dans un monde d’hommes très au fait des mœurs politiques, son franc parlé, dont elle use déjà fort bien, la conduit aux Communes, puis à la tête du parti Tory et enfin au 10 Downing Street (2). Des années Thatcher, P. Lloyd, réalisatrice, laisse entrevoir quelques épisodes marquants : le « winter of discontent » de 79 (3) qui la porte au pouvoir, les émeutes urbaines de 81, le terrorisme irlandais qui s’installe en Angleterre (attentat contre A. Neave en 79 revendiqué par l’INLA, attentat de Brighton lors du congrès du parti Tory en 1984 revendiqué par l'IRA), la guerre des Malouines en 1982, la grève des mineurs qui s’étend sur les années 1984-1985, ou encore la contestation finale de sa politique lorsqu’elle propose d’établir la Poll Tax  (4) en 1989-1990. Le film ne fait donc pas l’impasse sur le contexte historique ou sur la politique de Thatcher qui est assez clairement énoncée, moins encore sur son idéologie (pour le travail, contre les syndicalistes et les grévistes, pour les privatisations, les coupes budgétaires etc).
 
Et alors, où est la magie du cinéma dans cette affaire ?
 
 




 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[1979 : M. et D. Thatcher arrivent au
10 Downing Street.]
 
 
 
Mystification historique, manipulation idéologique : la Mag(g)ie du cinéma.


Il faut dire les choses clairement, « the Iron Lady » est un joli tour de passe-passe politique et idéologique. Le film arrive à travestir les faits autant que les idées et les valeurs dont il parle avec une apparente innocence et normalité, ce qui le rend d’autant plus pervers. Quelques exemples.


Toute une partie du film est construite sur le rapport de Miss Maggie avec les hommes. Il est évoqué par l’image (une femme en tailleur bleu vif filmée de haut lorqu’elle entre aux communes dans un flot ininterrompu d’hommes vociférants en costume gris), par le discours (soit indirect lorsque la presse souligne qu’elle est la première femme en Europe à accéder à son poste, ou direct quand ses conseillers dialoguent sur ses chances de devenir Prime Minister justement parce qu’elle est une femme etc). Bref très tôt, dès Oxford, Margaret est confrontée à la brutalité et la monochromie d'un univers politique exclusivement masculin. Dans ce monde hostile, violent et fourbe, un seul la comprend et fait exception, son mari Denis. Le film fait ainsi de M. Thatcher une héroïne de la cause des femmes, dans les sens où elle les représente, à elle seule, dans un monde d’hommes. La démonstration est bien malhonnête ! En effet, M. Thatcher ne s’est guère battue pour les droits des femmes d’une part, et d’autre part, elle incarne une figure de femme extrêmement masculine.
 



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
[M. Streep en M. Thatcher à la chambre des Communes,
dans "The Iron Lady"]
 
 
Le film pourrait presque aussi nous faire croire que M. Thatcher est une femme du peuple. Certes, c’est la fille d’un épicier (et au cas où ses origines modestes vous auraient échappé, le film y revient à de multiples reprises, jouant sur le mépris de classe pour poser notre fille d’épicier en victime). Maggie mouille sa chemise en campagne électorale : elle va goûter les glaces fabriquées par d’honnêtes travailleuses britanniques, allant jusqu’à blaguer sur des questions de "ligne" bien ciblées en fonction de l'électorat auquel elle s'adresse en cette occasion. Plus tard, quand elle quitte le 10 Downing Street, elle devient, par la magie du cinéma, la Princesse Diana (que l’éternité a figée en incarnation ultime de la "Princesse du Peuple"). On la voit desdendre les escaliers accompagnée de la musique de Bellini, dans cette version de Norma chantée par la Callas, rien de moins ! (scène d’une légèreté aérienne, autant le préciser). Ses escarpins éfleurent d’abord, écrasent ensuite, un parterre de roses rouges qui rappellent judicieusement les monceaux de fleurs déposés devant Kensington ou Buckingham en août 1981. Qui l’acclame en bas de cet escalier, l’œil humide et l’applaudissement prompt ? Le petit personnel de la résidence du premier ministre, des femmes essentiellement dont les visages expriment le déchirement autant que la reconnaissance pour celle qu’elles ont servi. De l'art de  tourner une bonne sauce (soupe?) populaire.


On peut difficilement démonter ces mystifications avec le reste du film. Pourquoi ?

Essentiellement parce que scénariste et réalisatrice utilisent des procédés qui ne permettent pas de s’échapper des thèses qu’elles soutiennent qui sont celles des partisans du libéralisme et enferment le spectateur dans un champ de vision volontairement obstrué. Il n’y a qu’un point de vue exprimé, qu’un regard sur les faits, celui de Thatcher. Son extrême intransigeance est totalement édulcorée par le renvoi permanent à son état de mamie gâteuse.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
[M. Thatcher aujourd'hui, telle que la reproduit 
à l'identique M. Streep dans le film, rangée de 
perles comprises]
 
 
Ceux qui s’opposent à elle sont des hommes politiques bien souvent médiocres, couards, louvoyants etc. Hors de la sphère politique, on comprend que Thatcher se heurte à des grèvistes, mais ils ne font jamais grève ; par contre, ils sont perpétuellement entrain d’organiser des émeutes et de mettre la rue à feu et à sang. Par ailleurs, on ne sait pas pourquoi ils sont en colère, et on les voit s'attaquer non à la politique menée par M. Thatcher mais à sa personne (généralement en menacant violemment ses déplacements en voiture). Il y a également des terroristes irlandais qui posent des bombes contre des innocents (analyse novatrice s’il en est car n’est-ce pas le principe même de cette forme de guerre ?) mais il n’y a pas de causes à l'escalade de la violence. D'ailleurs de l'IRA et d' Al-Qaida, le film fait un peu un lot de supermarché, ne s'embarasse pas de nuances.

 

Pas de problématique, pas de raisonnement, pas de mise en perspective historique. Pas de bilan non plus ! Rien sur la hausse du chômage de 5 à 11% entre 1981 et 1983 (si ce n'est un chiffre furtivement souligné dans un discours), rien sur le creusement des inégalités avec l’abandon de régions entières à la misère, rien sur la montée de la précarité, mais quelques saillies intéressantes sur les nécéssaires coupes budgétaires qui, si elles rendent impopulaires les hommes politiques aujourd’hui, assureront le bonheur des futures générations qui sauront leur adresser une éternelle gratitude en retour ! Rien ne nous est épargné (le tout enrobé de musique tantôt sirupeuse, tantôt triomphante) avec un pic de nationalisme bien placé sur la guerre des Malouines qui se termine par une ovation aux Communes répondant à un « proud to be Bristish » en clôture de discours! Car oui, Margaret a connu un moment d’impopularité lorsque les soldats britanniques se sont fait tuer pour un territoire situé à l’autre bout du monde, nous disent les auteurs du film mais Maggie, mère car femme, mère de la patrie donc mère des soldats morts, a écrit une lettre à chaque famille endeuillée : la guerre des Malouines s’inscrit ainsi a posteriori dans la liste des guerres justes. Les soldats ne sont pas morts  pour rien nous dit-on car ces îles sont demeurées anglaises.
 
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
[M. Thatcher photographiée en 1983 avec un soldat
britannique ayant participé à la guerre des Malouines]
 
 
Partial, malhonnête, très lourdement mis en scène, joué dans un style très appuyé (les mimiques permanentes de M. Streep sont quand même un peu lassantes), le film est une sorte de gloubiboulga indigeste et très agaçant. Le seul personnage qui emporte l’adhésion est peut être celui de Denis Thatcher, fantasque au sens le plus britannique du terme, lui, au moins, semble habité d’une humanité réconfortante et saine. 
 
Ce qui est fondamentalement insupportable dans cette démarche c’est que P. Lloyd, consciemment ou inconsciemment, instrumentalise l’étonnant mimétisme de son actrice pour nous persuader qu’elle produit un discours de vérité. En réalité, cela agit comme un écran de fumée destiné à dissimuler une réécriture hagiographique du passage au pouvoir de Margaret Thatcher.
 
 
 


[1] Il y a quelques mois The Guardian s’est fait le relais d’une pétition assez étonnante demandant à ce que les obsèques d’état de M. Thatcher soient financés par des fonds privés afin de rester conforme à son idéologie politique.
 
 

[2] Résidence du Premier Ministre Britannique.
 

 

[3] Le winter of discontent correspond à un gigantesque mouvement social en Grande Bretagne qui voit le pays paralysé à la suite de grèves massives. Les images de Londres croulant sous les poubelles sont emblématiques de ses répercussions. Les Tories exploitent fort habilement le désordre pour revenir au pouvoir lors des élections générales de 1979.
Voir aussi notre entretien sur Samarra avec M. Lenormand : http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2011/04/21/winter-of-discontent-entretien
 

 

[4] La poll tax est assez bien expliquée dans le film, c’est un impôt de capitation, il est forfaitaire quelque soit la hauteur des revenus.

 

17 octobre 1961 : 50 ans déjà. Entretien avec Peggy Derder.

par vservat Email

Le 17 octobre 2011, c'était il y a quelques semaines, à peine, et l'occasion de revenir sur un journée restée dans l'ombre de l'histoire de France et de la guerre d'Algérie. A cette même date, le 17 octobre 1961, les algériens de France répondent à l'appel à manifester du FLN. Désarmés, car préalablement contrôlées à cette fin, des hommes, des femmes se retrouvent dans Paris qu'ils n'atteignent pas tous, pour protester contre le couvre feu qui leur est imposé par la préfecture de Police aux ordres de Maurice Papon. Il s'ensuivra une nuit d'horreur rythmée par les arrestations arbitraires, les tabassages en règle, les enfermements dans les centres de Vincennes notamment, et pour un grand nombre aussi la Seine comme seule sépulture offerte par les forces de l'ordre. 

 

Paris, 17/10/61, Photo Elie Kagan.

Avec Peggy Derder (1), historienne, dont les travaux de recherche portent sur l'immigration algérienne et la guerre d'indépendance de l'Algérie, nous revenons sur cet évènement pour en comprendre les enjeux hier et aujourd'hui aussi bien pour les victimes, les historiens que dans le débat public.

 

Les 50 ans de l'évènement n'ont pas permis de lever toutes les zones d'ombre mais il ont montré la volonté de plus en large que la lumière soit faite, les torts établis, et les victimes reconnues. Signalons que la sénatrice E. Benbassa, par ailleurs directrice de l'EHESS, a déposé à cette fin il y a quelques jours (le 27 octobre), , une proposition de loi au Sénat "visant à la reconnaissance de la responsabilité de la République française dans le massacredu 17 octobre 1961". 


 

 

  • La journée du 17/10/1961 s’inscrit dans la dernière partie de la guerre d’Algérie qui est un sujet vif dans le débat public et scientifique français. De quelle manière les avancées faites sur l’histoire de la guerre d’Algérie peuvent elles faire avancer la connaissance autour du 17 octobre 1961 ?

 

Les travaux sur la guerre d’Algérie se sont effet multipliés ces dernières années et ont rencontré un intérêt de la part du grand public, avec une accélération au tournant des années 2000 à la faveur des débats et polémiques autour de la torture. Les recherches n’ont cessé d’avancer, creusent dans des directions différentes et enrichissent notre connaissance d’une période encore souvent perçue comme taboue.

 

Les récentes recherches dirigées par Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault qui ont donné lieu à un ouvrage intitulé « La France en guerre 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne » (éditions Autrement, 2008) nous donnent à voir des aspects méconnus du vécu des populations ou de l’impact (ou de l’absence d’impact) de la guerre d’indépendance dans les différentes régions de l’Hexagone. Je pense aussi aux travaux de Linda Amiri sur la fédération de France du FLN et la guerre d’indépendance en métropole. La thèse d’Emmanuel Blanchard sur la police et les immigrés algériens qui vient de paraître restitue les méthodes et les violences policières et permet de mieux appréhender le contexte du 17 octobre 1961.Les historiens anglo-saxons s’intéressent également à ce pan de notre histoire, dans le cadre de leurs post-colonial studies. Ainsi le dernier ouvrage important sur le 17 octobre 1961 est le fruit des travaux de Jim House et Neil MacMaster .

 

 

 

  • Le 17/10/1961 est-il encore aujourd’hui un vrai chantier d’études pour les historiens ? (je ne sais pas s’il est utile de garder la forme interrogative dans cette partie car j’imagine que la réponse est un oui ferme !) Finalement où en est l’état de la recherche, de l’accès aux archives, du bilan humain de cette journée et de ses suites 50 ans après les faits ?

 

 

La recherche avance comme le prouvent les recherches récentes sur la guerre d’indépendance algérienne aussi bien en métropole que sur le territoire algérien. L’accès aux archives a longtemps été problématique pour les chercheurs, en raison des délais de non communicabilité des archives. Les dérogations ont été accordées très ponctuellement et de manière a priori aléatoire. Les déboires rencontrés par Jean-Luc Einaudi le confirment : il n’a jamais eu accès aux archives demandées. Aujourd’hui avec la nouvelle loi sur les archives de 2008 et l’expiration du délai de cinquante ans ; les choses s’annoncent normalement plus simples. Seulement, précisément sur la nuit du 17 octobre 1961, des archives ont mystérieusement disparu comme celles de la Brigade fluviale. Surtout il y a fort à parier que les violences policières de cette nuit-là et des suivantes dans les centres de détention (Vincennes, Palais des Sports, stade de Coubertin etc) n’ont pas laissé de traces dans les archives. Mais les blessures, les morts, le racket et toutes les brutalités policières ont été couvertes par le préfet de police Maurice Papon et le gouvernement de l’époque, dirigé par le gaulliste Michel Debré. Lorsque des parlementaires, Eugène Claudius-Petit et Gaston Defferre, ont réclamé une commission d’enquête, ils se sont vus opposer un refus systématique. Le bilan officiel est resté inchangé : trois morts.

 

2 journaux dans les jours qui suivent le 17/10/61 [@arret sur images]

Aujourd’hui si on se base sur l’investigation menée par Jim House et Neil MacMaster, qui ont fouillé quantité d’archives et repris des témoignages, on peut avancer un chiffre d’au moins une centaine de morts pour la nuit du 17 octobre 1961. Il s’agit d’un paroxysme. Ces morts s’inscrivent dans une longue lignée de victimes de la répression policière, de type coloniale, en plein cœur de la métropole.

 

 

  • En France, cette journée n’appartient pas qu’aux historiens, elle est en question dans l’espace public. Longtemps victime de la censure et de l’omerta (de nombrexu documents d'époque films, photos, témoignages, livres ont été censurés, détruits) ou de l’ombre faite par d’autres journées tragiques de la guerre d’Algérie (celle de Charonne, par exemple), elle a ressurgi à la faveur du procès Papon.(1) Comment l’histoire et la mémoire de cette journée ont-elles réussi à « survivre » à ces obstacles ?

 

 

L’histoire et la mémoire de ces événements sont en effet restées longtemps souterraines. Elles ont été portées par des militants et des intellectuels qui ont multiplié les efforts pour que la vérité surgisse. C’est le cas de Jacques Panijel avec son film « Octobre à Paris » qui vient de sortir en salles… cinquante ans après son interdiction ! Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage « La torture dans la République » (1972) en parle également. On peut citer bien entendu Jean-Luc Einaudi dont la pugnacité et le travail, en particulier avec son ouvrage « La Bataille de Paris » en 1991, ont énormément contribué à l’émergence de cette mémoire. De nombreuses autres personnes seraient encore à citer comme Didier Daeninckx, Daniel Mermet, Olivier Lecour Grandmaison ou encore Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi au sein de leur association « Au nom de la mémoire » et bien d’autres encore.

 

 

  • L’Algérie vient d’éditer un timbre commémorant les 50 ans du 17/10/61. Peux tu nous expliquer quelle façon l’histoire et la mémoire de cette journée sont abordées de l’autre côté de la Méditerranée, du point de vue des historiens, des politiques, avec quels enjeux dans le débat public ?

 

 

En Algérie, l’histoire de la fédération de France du FLN et du rôle central de l’immigration dans la « guerre de libération », a été reléguée aux marges de la mémoire collective. L’histoire officielle a valorisé l’action des moudjahidine (combattants) et des chahid (martyrs) de la révolution, souvent sur le mode épique. Les raisons sont essentiellement politiques et relèvent de clivages internes au sein du FLN. Lorsque Ben Bella accède au pouvoir à l’indépendance, il ostracise les cadres de la fédération de France. Le récit national privilégie les combats de libération du territoire algérien et quelques figures dites héroïques du FLN. Les immigrés et les cadres de la Fédération de France sont écartés de ce récit au même titre que les femmes, les communistes ou les Kabyles… Cependant, quelques initiatives visent à inverser la tendance. En 1968, le 17 octobre est devenu en Algérie une date commémorée officiellement comme la « Journée nationale de l’émigration ». Le timbre émis cette année par Algérie Poste montre des hommes battant à mort et jetant dans la Seine des manifestants, en arrière-plan le drapeau algérien est hissé sur la Tour Eiffel.

 

 

  • La date des 50 ans du 17/10/1961 vient de passer, et l’évènement revient quelque peu sous les lumières de l’actualité. Un des mots d’ordre de la manifestation autour du Grand Rex était de demander que cette journée soit reconnue comme un « crime d’état ». Quels sont les enjeux d’une telle reconnaissance pour les victimes, les associations, les chercheurs etc ?

 

 

Le 17 octobre 2011 a été le plus médiatisé à ce jour. De multiples initiatives ont permis de réactiver les mémoires individuelles et collectives de cet événement, de laisser la parole aux témoins, aux militants et aux mouvements associatifs mais aussi de faire un véritable travail d’histoire, notamment lors de deux grands colloques à Nanterre et à l’Assemblée nationale. L’aspect purement commémoratif était également présent en particulier dans des communes de proche banlieue comme Nanterre qui a inauguré un « boulevard du 17 octobre 1961 » et Clichy, sur le pont où de nombreux manifestants ont été victimes de la police. Aujourd’hui une vingtaine de villes de proche banlieue parisienne commémore le 17 octobre dans l’espace public grâce à une plaque ou un nom de rue. Il s’agit de marques visibles et publiques essentielles. Le point d’orgue de ce cinquantième anniversaire fut l’organisation d’une manifestation dans la capitale entre le cinéma Le Rex et le pont St-Michel, deux lieux emblématiques du drame. Elle a réuni 5 000 personnes selon les organisateurs, moitié moins selon la police. Dans les rangs de cette très belle manifestation, on a entendu différents slogans comme « ouverture des archives ! », « vérité et justice ! » et en effet « reconnaissance du crime d’Etat ».

 

Manifestation du 17/10/2011 [@afp]

 

 

Une parole officielle est essentielle pour les victimes et leurs descendants qui verraient ainsi reconnaître leurs souffrances, refoulées voire niées jusqu’à présent. Plus largement pour l’ensemble de la société française, même si la vérité est désormais accessible grâce aux médias, à des films, aux publications dont quelques manuels scolaires, une reconnaissance officielle permettrait de cheminer vers une histoire apaisée de la guerre d’Algérie. Mais n’oublions pas que la reconnaissance de la guerre d’Algérie est elle-même très récente : il a fallu attendre la loi du 18 octobre 1999 pour parler officiellement de guerre alors qu’auparavant on parlait uniquement d’ « événements en Algérie », d’ « opérations de pacification » ou de « maintien de l’ordre ». Le 17 octobre 1961 est un tabou officiel et parfois objet de conflits mémoriels au même titre que de nombreuses pages douloureuses ou crimes de la guerre d’Algérie.

 

 

  • On dispose désormais de davantage de travaux scientifiques mais aussi de vulgarisation sur cette journée sous la forme de BD, de romans, films et même de chansons. Nous donneriez-vous quelques coups de cœur ou recommandations y compris dans le domaine scientifique ?  

 

Pour les ouvrages scientifiques, j’ai déjà parlé des travaux de Jim House et Neil MacMaster dont l’ouvrage me semble essentiel ; et de ceux d’Emmanuel Blanchard, Linda Amiri ou Sylvie Thénault. D’une autre manière les recherches de Naïma Yahi sur l’histoire culturelle des immigrés maghrébins offre un autre éclairage très intéressant sur cette période. Sur le plan musical, Les Têtes Raides ont mis en chanson le magnifique poème de Kateb Yacine « Dans la gueule du loup ». La Tordue et Médine ont également signé deux très beaux morceaux.

 

Du côté littéraire, quelques ouvrages évoquent cette période et la manifestation. A noter, le témoignage de Brahim Benaïcha « Vivre au paradis, d’une oasis à un bidonville » (éd. Desclée de Brouwer, 1999) qui a ensuite été adapté au cinéma par Bourlem Guerdjou. J’aime beaucoup les romans « Le porteur de cartable » (Pocket, 2003) d’Akli Tadjer, « Le sourire de Brahim » de Nacer Kettane (éd. Denoël, 1985) et « De grâce » d’Hamid Aït Taleb (éd. JC Lattès, 2008).

 

De plus, l’association « Au nom de la mémoire » vient d’éditer un recueil de nouvelles « 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent ». Ces titres complètent le fameux « Meurtres pour mémoire » (Gallimard, 1984) de Didier Daeninckx qui est d’ailleurs le co-auteur d’une BD sortie récemment sur le 17 octobre « Octobre noir » (avec Mako, aux éditions Ad Libris, 2011). Pour les films, j’ai signalé la sortie au cinéma du film de Jacques Panijel réalisé à l’époque. Le téléfilm de fiction « Nuit noire » d’Alain Tasma est intéressant et juste historiquement. Enfin, Yasmina Adi a réalisé un superbe film documentaire « Ici on noie les Algériens » qui est sorti en salles le 19 octobre.

 

On y ajoutera le podcast d'une récente conférence de Jim House, donnée à la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration, accessible par ce lien : http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/les-podcasts-de-l-univercite/saison-2011-2012 et qui est accompagné en bas de page d'un dossier documentaire.

 

Un très grand merci à Peggy Derder d'avoir bien voulu nous accorder cet entretienpour Samarra ! 

Retrouvez aussi le 17/10/1961 sur l'Histgeobox :

http://lhistgeobox.blogspot.com/2011/04/medine-17-octobre-1961-2007.html

http://lhistgeobox.blogspot.com/2008/06/la-tordue-paris-oct-61.html

 

(1) Peggy Derder a publié "L'immigration algérienne et le spouvoirs publics dans le département de la Seine 1954-1962" chez L'Harmattan.

(2) JL Einaudi est amené à témoigner lors du procès Papon au cours duquel il évoque le rôle de l'accusé en octobre 61 lors de la répression de la manifestation. Il confirme ses propos dans le monde en 1998 ce qui mlui vaut un dépôt de plainte de Papon en diffamtion. L'année Maurice Papon est débouté. Cette passe d'arme a contribué à mettre l'évènement sous les feux des médias.

 

Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.

par vservat Email

Nous nous interessions, il y a quelques temps sur l'Histgeobox à deux titres des Clash datés de 1979, "London Calling" et "Guns of Brixton". Si l'hiver 78-79 évoque bien peu de choses de ce côté-ci du Channel, il en va différemment en Angleterre. Cet hiver vit, en effet, naître et se développer un mouvement social de très grande ampleur. Moins important que d'autres sur cette même période, il a toutefois laissé une trace indélébile dans la mémoire collective. Le Sun, tabloïd bien connu, parle alors du "winter of discontent" ou "hiver du mécontentement". Le terme est depuis passé dans le langage courant et l'épisode est devenu un véritable mythe politique Outre-Manche, tant et si bien qu'il y a quelques jours encore le Guardian publiait un article sur les émeutes de Brixton de 1981, les qualifiant de "summer of discontent".
 
 
Tournant majeur de l'histoire sociale britannique, le "winter of discontent" est aussi un point de basculement de l'histoire syndicale et politique du pays, qui conduisit à l'avènement du thatchérisme, dont les années Blair ne constituent aucunement une rupture. (1) 
 
 
Cette référence incontournable nous incite évidemment à regarder avec un oeil vigilant ce qui se passe aujourd'hui en matière de luttes sociales de l'autre côté de la Manche, que ce soient  les grandes manifestations étudiantes contre la hausse des droits d'entrée à l'université de l'automne dernier, ou celles, plus récentes,  des travailleurs du secteur public contre les coupes budgétaires du gouvernement Cameron. Passé et présent, en la matière, peuvent-ils se lire en mirroir?
 
Pour retracer le fil des évènements de cet "hiver du mécontrentement", pour en délimiter la portée sociale, mais aussi pour en saisir les enjeux politiques et syndicaux, nous avons demandé à Marc Lenormand, doctorant en études anglophones à l'Université de Lyon 2 (2), dont le travail de thèse porte sur « L'hiver du mécontentement” de 1978-1979 : le mouvement social britannique face à la crise du travaillisme et la nouvelle droite thatchérienne », de bien vouloir répondre à quelques questions sur le sujet et de prolonger son analyse sur la façon dont le monde de la culture, à l'instar des Clash, a pu rendre compte de cette période. 
 
 
 
 
 
 
En France, le "winter of discontent" de l'hiver 79 est relativement mal connu, alors qu'il est un véritable mythe politique en Angleterre, réactivé constamment et passé dans le langage usuel (il y a encore quelques jours, un article du Guardian transformait les émeutes de Brixton de 1981 en "summer of discontent"). Pourquoi tient-il une telle place dans l'imaginaire politique britannique ?
 
 
Effectivement, le rôle de mythe politique fondateur que l' "hiver du mécontentement" joue dans la Grande-Bretagne post-thatchérienne peut surprendre, d'autant que les années 1970 et 1980 en Grande-Bretagne ont été marquées par de nombreux conflits sociaux dont beaucoup ont dépassé les conflits de l'hiver 1978-1979 en durée, en intensité et en termes d'impact sur l'activité économique du pays.
 
On peut donner à cette focalisation sur l' "hiver du mécontentement" des explications de plusieurs ordres. Il y a tout d'abord le terme lui-même, "hiver du mécontentement", introduit par le rédacteur en chef du Sun en référence au premier vers de la pièce Richard III de Shakespeare, une oeuvre littéraire dont le désordre social et politique du royaume constitue un thème majeur.
 
Il y a ensuite la conjoncture politique. Ce conflit précède de quelques mois la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai 1979. Comme les conservateurs ont commencé à roder leur rhétorique anti-syndicale pendant l'hiver 1978-1979 et qu'ils ont fait campagne 
sur le thème du retour à l'ordre social au printemps 1979, les conflits de l'hiver 1978-1979 ont été vus comme un facteur déterminant dans ce changement de gouvernement qui constitue la principale rupture politique dans l'histoire de la Grande-Bretagne depuis 1945. Même si l'on peut attribuer le changement de gouvernement à d'autres facteurs (désaffection des couches populaires pour un gouvernement qui mène une politique d'austérité économie, déception d'une partie de l'électorat en Ecosse et aux Pays de Galles suite à l'échec des référendums sur l'autonomie), les conservateurs au pouvoir à partir de 1979 ont constamment réactivé la mémoire de ces conflits pour motiver leur politique anti-sociale et anti-syndicale et identifier leurs adversaires politiques travaillistes à la menace du chaos social et politique.
 

 

 
 
 
Margaret Thatcher prend la tête du parti conservateur en 1975. Elle remporte les élections générales de mai 79 et devient premier Ministre.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Enfin, au sein même du parti travailliste et du mouvement syndical, l'aile dite "modernisatrice" s'est pareillement servie de la mémoire de l' "hiver du mécontentement" et de la défaite travailliste dans un contexte de conflictualité sociale pour imposer un recentrage du parti travailliste et du mouvement syndical et une acceptation de l'ordre social et politique thatchérien. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, l' "hiver du mécontentement" est une référence centrale aussi bien pour la droite que pour le centre-gauche, et un mythe politique très efficace pour disqualifier toute contestation sociale.
 
 
 
Pouvez vous nous dire ce qui se déroule durant le "winter of discontent" de 1979 ?
 
Après que le gouvernement travailliste a décidé à l'été 1978 et pour la quatrième année consécutive d'imposer un plafond aux augmentations salariales (+5% au maximum à une période ou l'inflation est supérieure à 10% par an), la contestation part des usines Ford au mois d'octobre 1978. Ford est un foyer de contestation ouvrière traditionnel. Ce qui est moins attendu, c'est qu'après que les ouvriers de Ford ont obtenu un accord salarial favorable, toute une série de secteurs se mettent en grève. Un conflit social majeur affecte le transport routier au mois de janvier 1979. Les routiers bloquent les ports et les zones industrielles, et provoquent un ralentissement de l'activité économique. Alors que l'opposition conservatrice demande que l'état d'urgence soit déclaré et l'armée appelée en renfort, le gouvernement travailliste s'y refuse pour éviter d'envenimer la situation. Les routiers obtiennent satisfaction de leurs revendications à la fin du mois, au moment où démarre l'autre conflit majeur de l'hiver 1978-1979, dans les services publics. Les travailleurs de ce secteur ont été affectés tout particulièrement par le contrôle strict des augmentations de salaire et par les réductions budgétaires menées depuis 1975, et le mouvement qui démarre le 22 janvier 1979 fait suite à une multiplication des conflits locaux dans ce secteur. Les organisations syndicales organisent des grèves roulantes (chaque service, chaque hôpital, chaque école se met en grève l'une après l'autre) et des grèves éclairs (une heure ou une journée) pour ne pas pénaliser des salariés aux revenus déjà très faibles et parce qu'elles anticipent une grève longue et dure. Le conflit se poursuit tout au long du mois de février, et dans certains secteurs et localités jusque mi-avril.
 
Les revendications sont loin d'être entièrement satisfaites, mais le gouvernement promet la mise en place d'une commission pour étudier les conditions de salaires des personnels des services publics, ce qui incite certains syndicats à signer les accords salariaux assez peu favorables qui leur sont proposés.
 
 

 
 
 
 
 
 Les travailleurs des services publics réclamant des hausses de salaire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Qu'est-ce qui se joue en matière de bouleversements économiques et sociaux durant cette période?
  
Il me semble qu'il y a deux évolutions socio-économiques majeures pendant cette période de la deuxième moitié des années 1970. La première, c'est une transformation des politiques économiques. Du fait de l'orientation internationale de l'économie britannique, et dans un contexte marqué par l'augmentation du prix du pétrole et des matières premières depuis le début des années 1970, la Grande-Bretagne connait à la fois un fort déficit de sa balance des paiements, un ralentissement de la croissance de son PNB (Produit national brut) et une forte inflation. C'est une situation difficile, mais aussi nouvelle par rapport à la période dite de "l'âge d'or" (équivalent britannique des trente glorieuses françaises) de l'après-Guerre, et par rapport à laquelle les économistes et les politiciens sont désemparés. Alors que les remèdes traditionnels, comme les politiques de relance de l'économie, échouent et ne font qu'aggraver l'inflation, de nouvelles théories connaissent une fortune croissante auprès des dirigeants politiques et économiques. Il s'agit d'un ensemble de théories, que nous appellerions aujourd'hui néo-libérales, et qui attribuent les maux de l'économie britannique à des dépenses publiques trop élevées et à un poids trop important des organisations de travailleurs. Ces théories se répandent grâce à l'action de réseaux intellectuels très structurés au sein des milieux universitaires, journalistiques, financiers et politiques. Elles ne convainquent pas encore un patronat britannique attaché à la paix sociale et au compromis historique avec le mouvement syndical, mais elles pèsent sur la décision politique à la fois de l'intérieur (par leur influence au sein des ministères, et notamment du Trésor britannique) et de l'extérieur (par la pression des marchés financiers, dont la confiance devient un élément essentiel pour garantir la stabilité d'une économie). Un épisode célèbre de ce tournant néo-libéral des politiques publiques est l'intervention du FMI (Fonds monétaire international) à l'automne 1976, dont la délégation vient dicter au gouvernement britannique un plan d'austérité en échange d'un prêt. Les historiens et les économistes débattent aujourd'hui pour savoir si le gouvernement travailliste de 1974-1979 s'était converti à cette nouvelle doctrine économique. Ce qui nous importe, c'est que les politiques sociales et économiques s'infléchissent fortement à partir du milieu des années 1970.
 
L'autre évolution socio-économique majeure de la période, qui a d'ailleurs un impact sur la dégradation de la balance des paiements britanniques, est la désindustrialisation. L'emploi industriel atteint un pic à la fin des années 1960, après quoi il diminue continuellement. Le ralentissement fort de la croissance économique britannique en 1973-1974 (années du choc pétrolier) et dans les années qui suivent, puis la récession de la période 1979-1981 provoquent la fermeture de nombreuses usines et de nombreuses suppressions d'emplois, dans un secteur qui constituait le bastion du mouvement syndical britannique.
 
 
 [symbole de la désindustrialisation : les usines de la British Leyland au bord du gouffre en 1979]
 Piquet de grève à la Britich Leyland qui produisait alors des
Jaguar, mini Austin et Rover.
 
 
 
Comment cet épisode va-t-il agir sur le paysage syndical et celui des luttes sociales? A-t-il laissé des traces dans le paysage actuel? Peut on établir un lien avec les derniers mouvements de protestation contre les coupes budgétaires en Angleterre?
 
Ce qui est remarquable dans l' "hiver du mécontentement", c'est qu'il s'agit du premier mouvement social de grande ampleur qui mobilise principalement les travailleurs des services publics, et notamment des travailleuses femmes. Un grand nombre de femmes de ménage, dames de cantine, concierges, éboueurs, jardiniers, ambulanciers, infirmières et autres salariés qui se mettent en grève au cours de l'hiver 1978-1979 le font pour la première fois. En ce sens, l' "hiver du mécontentement" constitue à la fois l'aboutissement d'une décennie d'extension des luttes sociales par delà les bastions ouvriers traditionnels des mines et de l'industrie manufacturière vers les services publics, et l'annonce du déplacement du centre de gravité du mouvement syndical et des luttes vers les syndicats du service public, évolution dont témoignent les mouvements de protestation de ces dernières années contre la baisse du pouvoir d'achat des salariés des services publics, et le mouvement qui s'esquisse contre les coupes budgétaires brutales du nouveau gouvernement libéral-conservateur.
 
Même si la Grande grève des mineurs de 1984-1985 demeure la principale confrontation sociale des trente dernières années (tant par sa durée que par sa violence), ces décennies ont été également marquées par des grèves importantes chez les infirmières (1982) et les ambulanciers (1988). En dépit des réductions budgétaires drastiques opérées dans les services publics dans les années 1980 et 1990 par les gouvernements conservateurs (réduction du budget des collectivités locales, externalisation des services, privatisation des entreprises publiques), les syndicats des services publics ont contenu la baisse de leur nombre d'adhérents, pendant que les effectifs des syndicats du secteur manufacturier, des transports et de l'énergie étaient décimés. Avec le renforcement de la place des syndicats des services publics au sein du TUC (Trades Union Confederation), la confédération des syndicats britanniques, de nouvelles questions ont également fait leur apparition parmi les priorités du mouvement syndical, notamment celle de la représentation et de la participation des femmes et des minorités ethniques.
 
 
 
 
 
 
Infirmières de la NHS en grève durant le "winter of discontent".
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En termes de revendications, il est effectivement possible de faire un parallèle entre le mouvement actuel et l' "hiver du mécontentement", qui tous deux prennent pour cible des politiques d'austérité. En revanche, il est nécessaire aussi de souligner la transformation du contexte social et institutionnel depuis 1979 : les syndicats font face à un gouvernement conservateur violemment hostile (alors que le gouvernement travailliste de 1974-1979, quelles que soient les politiques qu'il mettait en oeuvre, était lié au mouvement syndical) ; les possibilités d'action des syndicats ont été sévèrement réduites par une série de lois anti-syndicales votées par la majorité conservatrice au Parlement dans les années 1980 ; enfin le mouvement syndical dans son ensemble a été affaibli par son déclin numérique et sa marginalisation politique. Une nouveauté, dont les effets restent à mesurer, est la conjonction potentielle sur certaines revendications entre le mouvement syndical et le mouvement de contestation estudiantin qui a émergé à l'automne. Un certain nombre d'actions (notamment celles menées par le collectif UK Uncut contre les entreprises qui pratiquent l'évasion fiscale) sont bien reçues dans le mouvement syndical. Reste à voir si cela débouche sur une vraie convergence.
 
 
 

 
Comment cet épisode va-t-il contribuer à bouleverser les rapports de force entre les travaillistes et les conservateurs en ouvrant les portes du pouvoir à Margaret Thatcher?
 
L'arrivée au pouvoir des conservateurs thatchériens marque à de nombreux égards une rupture dans l'histoire politique et institutionnelle de la Grande-Bretagne. Margaret Thatcher est arrivé à la tête du parti conservateur en 1975 suite à la chute du précédent gouvernement conservateur face à une grève des mineurs, et sur un programme de rupture avec le conservatisme de compromis social jusqu'alors majoritaire au sein de la direction du parti. Une fois au pouvoir, les conservateurs rompent avec la politique de concertation avec le mouvement syndical qui prévalait depuis l'après-Guerre. Les syndicats sont institutionnellement marginalisés, symboliquement disqualifiés, légalement neutralisés, enfin réprimés par la police et la justice britanniques lorsqu'ils s'opposent à l'imposition du nouvel ordre social et économique thatchérien.
 
Cette rupture dans les politiques publiques et cet affaiblissement du mouvement syndical produisent des transformations au sein du parti travailliste. Le débat sur l'attitude à adopter face au gouvernement thatchérien aboutit à une sécession de l'aile droite du parti travailliste qui forme le SDP (Social Democratic Party), dont le bon score aux élections de 1983 permet aux conservateurs de se maintenir au pouvoir. Au sein du parti travailliste, cette reconfiguration du champ politique et social donne des arguments à l'aile centriste désireuse de distancier le parti du mouvement syndical. Le parti travailliste rechigne à soutenir les mineurs en grève en 1984-1985, et la nouvelle défaite travailliste en 1987 amorce un processus dit de "modernisation" du parti, marqué par un recentrage politique, une marginalisation du rôle des syndicats en son sein et enfin, après l'arrivé de Tony Blair à la tête du parti en 1994, une acceptation du nouveau cadre social et économique mis en place par les conservateurs.
 
 
 
 
 
 
 
Affiche de campagne du New Labour pour les élections de 1997. Tony Blair et son image envahissent les affiches.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le parti travailliste qui accède de nouveau au pouvoir en 1997 sous le nom de "New Labour" ne promet qu'une inflexion sociale d'un ordre économique thatchérien devenu indiscutable. La question demeure de savoir dans quelle mesure l' "hiver du mécontentement" de 1978-1979 a contribué à l'arrivée au pouvoir des conservateurs et à cette transformation du parti travailliste. La façon dont les politiciens et les médias conservateurs ont mis en oeuvre des stratégies rhétoriques associant la crise sociale et politique du pays à l'incompétence des travaillistes et à la toute-puissance des syndicats a été étudiée de manière convaincante par des politistes britanniques. Cependant, de là à conclure que les conflits sociaux de l'hiver 1978-1979 ont été, à travers ce travail de construction discursive, le facteur déterminant de la victoire conservatrice en mai 1979, il y a un pas qu'on peut hésiter à franchir.
 
En étudiant les évolutions du mouvement syndical et la montée de la contestation face aux politiques d'austérité dans les années 1970, on peut tout aussi bien affirmer que les élections de mai 1979 sont moins une victoire conservatrice qu'une défaite travailliste, et que les travaillistes doivent la désaffection de leur électorat traditionnel à l'adoption de politiques économiques hostiles aux salariés.
 
 
 
 

Le "London Calling" des clash mis à part, quelles autres oeuvres évoquent/ se réfèrent à ce moment de l'histoire britannique contemporaine?
 
 
On peut tout d'abord penser aux productions artistiques contemporaines de 1978-1979. 1979 est l'année de la sortie du film "La vie de Brian" des Monty Pythons, dont une scène fameuse tourne en dérision le sectarisme de la gauche radicale britannique.
 
C'est aussi l'année de la sortie de toute une série d'oeuvres musicales qui reprennent la thématique de la désintégration sociale et de l'aliénation, comme les albums "The Wall" des Pink Floyd et "Unknown Pleasures" de Joy Division. Ces derniers sont représentatifs de l'émergence d'une série de groupes aujourd'hui caractérisés comme post-punk (avec en tête The Cure), dont les mélodies mélancoliques contrastent avec l'énergie du punk. Si, avec ces nouveaux groupes, la veine nihiliste subversive du punk prend progressivement un tournant plus noir et perd sa dimension libératrice, il n'en reste pas moins que c'est le punk qui est le courant musical marquant des années 1978 et 1979 en Grande-Bretagne, derrière des figures tutélaires comme les Clash ou les Sex Pistols. Peu de groupes font certes de leur chansons des commentaires sociaux aussi explicites que les Clash dans leurs différents albums ou The Jam dans leur album Settings Sons (1979).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il est cependant difficile de ne pas faire de parallèle entre d'un côté les interrogations sur le déclin de l'économie britannique, la crise de l'idéologie travailliste, la désindustrialisation et l'extension de la conflictualité sociale, et de l'autre côté l'adoption de ce genre musical et de l'imaginaire qui lui est lié par une frange considérable de la jeunesse britannique. Cette situation sociale et politique se reflète tout particulièrement à travers la scène street punk, aussi appelée oï. C'est la musique associée à la mouvance skinhead, qui revendique dans ses vêtements et les thèmes de ses chansons une identité ouvrière. La fin des années 1970 sont le moment où cette mouvance, traditionnellement ancrée à l'extrême gauche et porteuse d'une hostilité de classe à l'égard de la police et de l'Establishment, connaît une scission entre une fraction attirée par les thèmes néo-nazis dans un contexte de montée de l'extrême droite sous la forme du National Front, et une fraction qui développe des thèmes antifascistes.
 
Par ailleurs, il y a un ensemble de productions artistiques qui font référence rétrospectivement à cette période. Je ne connais pas d'oeuvre de fiction située spécifiquement dans cette conjoncture historique de l'hiver 1978-1979, mais la décennie 1968-1979 a été amplement abordée par les artistes.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En littérature, il faut mentionner "Bienvenue au club" de Jonathan Coe (2001), le portrait d'un groupe d'adolescents qui grandit à Birmingham dans les années 1970, avec en toile de fond les conflits sociaux aux usines British Leyland, la violence de la guerre civile nord-irlandaise et l'émergence de la musique punk. A la télévision, la série "Life on Mars" (3) met en scène un policier des années 2000 qui est projeté dans les années 1970. Elle illustre remarquablement la représentation de cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne comme une préhistoire où le machisme et la brutalité des policiers n'ont d'égal que l'archaïsme du monde du travail.

 
 
 
Tous nos remerciements à Marc Lenormand pour avoir bien voulu répondre à nos questions !
 
Etant donné les nombreuses références qu'il nous a données, terminons en musique cet entretien.
 
 

 

 Notes :

(1) Se référer en particulier à l'ouvrage de Keith Dixon, "Un digne héritier", Raison d'agir, 2000.

(2) Marc Lenormand est donc doctorant en études anglophones (Université Lyon 2, laboratoire Triangle UMR 5206). Il a publié 

« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


« Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

(3) Samarra a consacré un article à cette série. Il est disponible ici.


Bibliographie :

Marc Lenormand« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


Marc Lenormand, « Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

Keith Dixon, "Les évangélistes du marché", Raison d'agir, 1998, 2008 pour la réédition.

Un article de la BBC sur les élections générales de 79.
Un article de la BBC sur le 
"winter of discontent"
Un article du Guardian partant des
 mémoires de J. Callaghan.
Un autre article du Guardian sur les
 grèves du secteur public de 1979.
Une conférence de Colin Ray, Université de Sheffield, 
The "Winter of discontent" in British politics", 2009 (cliquer sur le texte "opening conférence")
Une autre conférence de B. Lemonnier, université de Paris X Nanterre, "
L'Angleterre depuis 45 : les enjeux d'une histoire culturelle", 1997

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