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Art District ou le Hip Hop en toute liberté

par Aug Email

Le hasard vous fait parfois entendre des sons qui vous accrochent tout de suite l'oreille. Ce fut mon cas en entendant l'album d'un groupe de Hip Hop que je ne connaissais pas. Son nom : Art District, en soi tout un programme. Donner ou redonner au Hip Hop toute sa dimension artistique loin des clichés commerciaux. Le Hip-Hop est par essence eccléctique et Art District l'a bien compris. Le groupe puise dans des styles variés : le jazz bien sûr (le groupe compte plusieurs instrumentistes) mais aussi la soul, la musique classique et beaucoup d'autres dont la liste constitue l'essentiel des paroles de la superbe chanson "Moz'Art District".  Sans rien céder sur la forme, ils sont exigeants sur le fond. Leur musique est une invitation : Invitation à la fête, à la danse, à la solidarité et à l'engagement pour la paix et la démocratie. Bref, comme l'aurait dit Afrika Bambaataa : "Peace, Love, Unity & Havin'Fun". Leur premier album Live In The Streets est sorti en 2011.

 

[Photo : Bartosch Salmanski - m4tik.fr- Avec l'aimable autorisation du groupe]

 

Nous avons décidé de creuser un peu et nous avons demandé au groupe de répondre à nos questions. Mr. E (leur MC), s'est chargé des présentations.

 

1.    Depuis quand fonctionne votre groupe ? Comment s’est-il formé ?


Le groupe fête ses 5 ans cette année. Le projet Art District (AD) a démarré en 2007 suite à la rencontre de Rhum One (beatboxer/beatmaker) et Geo (batteur). Ils avaient envie d'allier du beatbox avec de la batterie dans une formation hip-hop live. Geo avait côtoyé Seb (clavier) au Conservatoire, Rhum connaissait Sam (basse) et moi Mr. E (MC) de mes freestyles spontanés dans les rues de Strasbourg et l’équipe a appris à se connaître à l'occasion de jam sessions de Strasbourg. On a  travaillé 2 ans à cinq avant de rajouter une trompette et un saxophone en 2009 (Serge et Romux).



2.    Quelles sont vos sources d’inspiration musicales, en particulier dans le Hip Hop ? Comment définiriez-vous votre style ?


Le point fort d’Art District est que nos influences viennent de styles très variés. Des Red Hot Chili Peppers à Miles Davis en passant par Electro Deluxe. En matière de Hip-Hop, il est clair que The Roots est notre référence par excellence (presque tous les artistes qui nous influencent sont cités dans le morceau “Back in the Day” [Clip à voir ci-dessousVous pouvez vous amusez à repérer les pochettes de disques connus...]). Mais la meilleure réponse est la dernière phrase de “Moz’Art District”: “Influenced by everything around.” C'est de cette façon que l'on définit notre style ou tout simplement : nous sommes un groupe de Hip-Hop. Le hip-hop est à l'origine un genre nourri d'influences diverses, un métissage musical dans lequel nous nous retrouvons.

 

 

 

 

"Cause an artist never really stops being influenced by everything around
All the beauty he ever found in every sound
Words weren’t found but understanding remained
The remainder of what’s left to do lies inside of you and it’s itching to explode
Inside the moment of creation
an instinct of the collective imagination"
("Moz'Art District")

 

 

 

 

 

 


3.    Parlez-nous un peu de vos textes. Êtes-vous porteurs de messages particuliers ?


Les messages et thèmes abordés varient d'un morceau à l'autre. Il était très important pour nous de rendre hommage aux artistes hip-hop d'antan et on l'a fait sur « Back in the Day ». Parallèlement on a été influencé par d'autres artistes et d'autres styles que le hip-hop, et on en parle sur « Moz'Art District ». « My Muse » est notre "invocation" à la muse; c'est une chanson sur l'inspiration et le processus de création. A la base, le rap est un style engagé avec des commentaires sociaux et politiques.  « Live in the Streets » est une chanson qui parle du printemps arabe et des mouvements populaires partout dans le monde. Notre méta-récit coïncide avec celui du hip-hop en général. C'est à dire: « Peace, love, unity and having fun ».


 
4.    J’ai cru comprendre que vos horizons géographiques et culturels étaient différents. Cela est-il parfois un problème dans votre travail ou au contraire une richesse ?


Je viens de New York, mais je suis installé  à Strasbourg depuis six ans. Sinon, le reste du groupe est Alsacien et habite également en région. Nos différences culturelles sont presque inexistantes aujourd'hui car les Français sont très américanophiles et je suis un ricain très franchouillard (le seul dans le groupe qui préfère les escargots au MacDo).



5.    Quels sont vos projets à court et à plus long terme ?


A court terme on se prépare pour les belles dates qui arrivent (Printemps de Bourges, Les Eurockéennes, Festival de Jazz de St. Germain des Prés, etc...)
Concernant le plus long terme, nous travaillons sur un deuxième album ainsi que sur un projet de clip pour « Moz'Art District ». Nous cherchons aussi à nous exporter plus en dehors de l'hexagone.

 

Un grand merci à Mr. E et à Charlotte



Art District - Back In The Day HD from Art District on Vimeo.

Premier clip officiel du groupe Art District. Réalisé par Eve-Agency.

 

 

Retrouvez le groupe sur la toile :

 

Quelques BD sur nos étagères...

par Aug Email

Voici quelques BD qui traînent sur nos étagères depuis quelques temps ou qui viennent tout juste d'y arriver !

 

Les meilleurs ennemis : Une histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen Orient par Jean-Pierre Filiu & David B. (Futuropolis, 2011; Première partie 1783-1953)

 

Dans le flot des nouvelles qui nous proviennent du monde entier, il est parfois difficile d’y voir clair. Que ce soit pour comprendre les enjeux d’une crise lointaine ou pour maîtriser les évolutions, le journal télévisé ou même la presse écrite sont souvent loin d’être suffisants. Vous serez sans doute sceptique si je vous dis que la BD peut y contribuer… Et pourtant, elle offre la possibilité d’embrasser de vastes sujets, parfois brûlants. Il en est ainsi de l’ouvrage à quatre mains signé par Jean-Pierre Filiu et David B. Ce projet, de l'aveu même des deux auteurs, est né à Blois il y a quelques années, lors des Rendez-Vous de l'histoire organisés chaque année sur les bords de Loire. Les débats et conférences permettent à des historiens spécialistes de différentes périodes et régions d'échanger avec leurs pairs ainsi que des écrivains...et donc des dessinateurs de BD ! Le goût de David B. pour l'histoire n'est pas nouveau. L'un des tous premiers articles de ce blog était consacré à sa série Par les chemins noirs sur l'aventure de D'Annunzio à Fiume. Jean-Pierre Filiu est pour sa part un historien réputé de l'Islam et des relations internationales, notamment à Sciences-Po. [Ci-contre, les deux auteurs présentant la BD à Blois, octobre 2011;Photographie Aug]

 

 

Ils ont donc choisi de retracer les relations entre les Etats-Unis et le Moyen Orient en remontant assez loin dans le temps, dès la création des Etats-Unis. Ils commencent même par évoquer l'épopée de Gilgamesh, récit babylonien antérieur au XVIIème siècle... avant notre ère !  Mais c'est pour mieux parler du présent et de la Guerre en Irak, à l'heure où les dernières troupes américaines viennent de quitter le pays. Ils alternent les temporalités et les échelles. Le premier volume couvre ainsi un siècle et demi, du bombardement de la Régence de Tripoli par des expéditions américaines (deux siècles avant l'intervention de 2011...) au coup d’Etat orchestré par la CIA pour renverser Mossadegh en Iran en 1953. Mais à l’intérieur de ce temps long qui permet de montrer les tendances sur le long terme, les auteurs se penchent sur des évènements ponctuels qu’ils estiment importants ou révélateurs des caractéristiques de la politique américaine au Moyen-Orient. Ainsi de la rencontre en 1945 entre le Président Franklin Rossevelt et le roi Ibn Saoud qui scelle l'alliance garantissant au premier un approvisionnement en pétrole et à l'autre la garantie de la sécurité. L'épisode iranien de 1953 occupe une large place tant il constitue pour la CIA un cas d'école de sa capacité à intervenir de manière indirecte mais très efficace, notamment en finançant ceux qu'elle veut favoriser. Rappelons que le coup d'Etat qui a permis au Shah de s'accaparer le pouvoir a été encouragé par les Américains après que le Premier Ministre Mossadegh, de tendance progressiste, ait décidé de nationaliser l'industrie pétrolière, se mettant à dos les Britanniques et les Américains. Quant aux échelles, on passe sans difficulté (c’est le grand avantage de la BD…) des grandes idées des relations internationales (isolationnisme, unilatéralisme, réalisme,…) aux anecdotes les plus improbables : les fils Saoud voulant regarder des films peu recommandables à bord du Quincy en 1945, le Shah d’Iran montant sur une table pour discuter avec Kermit Roosevelt de la CIA....

 

Vous ne vous ennuierez donc pas en lisant ce premier tome. Les deux autres tomes qui couvrent les périodes les plus récentes devraient suivre si le succès est au rendez-vous. Nous les attendons avec impatience ! Voici un extrait qui parle de la naissance du terme de "Moyen Orient" dans le discours occidental.

 

 

 

AD La Nouvelle-Orléans après le déluge par Josh Neufeld (La Boîte à Bulles, 2011)

 

Josh Neufeld est un dessinateur de New York. En octobre 2005, il s'est porté volontaire pendant quelques semaines dans le Mississippi pour venir en aide aux victimes de l'ouragan Katrina qui venait de frapper le Golfe du Mexique. Il y a beaucoup discuté avec les réfugiés de la Nouvelle-Orléans de ce qu'ils avaient alors enduré. Il en a fait la base d'une BD, d'un "comic" au sens américain du terme. L'essentiel de son oeuvre n'est d'ailleurs pas une oeuvre de fiction mais relève du reportage BD voire du roman graphique. Son prochain travail (déjà publié en anglais) porte d'ailleurs sur Bahreïn). Ceux qui suivent Samarra connaissent notre intérêt pour la Nouvelle-Orléans. Je vous invite d'ailleurs à vous reporter à notre dossier sur le sujet pour en savoir plus sur l'histoire de la ville et l'ouragan Katrina.


L'auteur suit cinq personnages pour explorer cinq manières différentes de traverser l'épreuve terrible du passage du cyclone. Son usage de la couleur est intéressant dans une ville où la couleur de peau peut déterminer beaucoup de choses, à commencer par la vulnérabilité face aux aléas. Les images sont en effet saturées par une couleur qui domine chaque séquence : le cyclone, l'inondation, la vie après. Même si la réaction des autorités est abordée, c'est une histoire vue d'en bas qui nous est contée au travers de la lutte pour sauver ce qui peut l'être, la perte des repères habituels, la disparition des objets les plus chers, l'altération des capacités de jugement, la violence individuelle ou institutionnelle, la solidarité, l'absence de solidarité...

Le titre évoque d'ailleurs l'idée que ce fut pour beaucoup une "année zéro". A.D. en anglais signifie Anno Domini (Année du Seigneur), c'est l'équivalent de notre "après Jésus-Christ". (pour voir le blog de Josh Neufeld)

 

Voici un petit extrait issu de la version originale :

 

 

Une balle dans la tête par Corbeyran et Jef (Emmanuel Proust, 2009)

 

 La dernière BD dont je vous parle aujourd'hui a pour décor l'Irlande. Elle associe, ce qui n'est pas courant, le conflit nord-irlandais et les mythes les plus anciens de l'île. L'histoire met en scène des jeunes de l'IRA, luttant contre la présence britannique au début des années 1970. Le chef du groupe se fait tirer dessus lors d'une manifestation qui dégénère. Son frère est prêt à toutes les représailles. Pour éviter un bain de sang, l'un des membres du groupe décide de renouer avec des pratiques occultes traditionnelles pour identifier le tireur...

Il se rend donc régulièrement dans un tumulus qui ressemble fortement à celui de Newgrange qui ne se situe pas au Nord mais dans la République d'Irlande, tout près du site de la fameuse bataille de la Boyne (1690). Il s'agit d'un monument construit à l'époque néolithique (vers 3200 av. J.-C.). Sa pièce centrale est éclairée lors du solstice d'hiver. Le site est classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Le voici en photo suivi de deux extraits de la BD [photos Aug].

 

 

 

 

 

 

 

Muscle Shoals: l'autre capitale de la soul sudiste 1

par blot Email

La région des Shoals se situe dans le nord-est de l'Albama, aux confins du Tennessee et du Mississippi. Quatre agglomérations, Florence, Tuscumbia, Sheffield et Muscle Shoals y furent édifiées le long du Tennessee. La zone reste enclavée tout au long du XIX° siècle, jusqu'à la canalisation de la Tennessee River en 1911. Cinq ans plus tard, un barrage, le Wilson Dam, permet de produire de l'électricité et d'attirer de nouvelles activités (production de nitrates). En 1932, dans le cadre du New Deal, F.D. Roosevelt sélectionne les Shoals pour sa politique de grands travaux pilotée par la Tennessee Valley Authority. Cette dernière y prévoit la construction de 16 nouveaux barrages; autant d'équipements qui attirent dans la décennie suivante de nouvelles industries désireuses de profiter d'une électricité bon marché (textile, aluminium...).

Les Shoals se trouvent en plein coeur de la Bible belt. Le puritanisme ambiant explique le vote d'une loi de 1955 décrétant "secs" les comtés de la région (Lauderdale et Cobert). Jusqu'en 1982, cette prohibition locale empêche l'organisation de concerts live par les clubs et les bars, privant les musiciens du coin de nombreuses scènes potentielles.  

 

 Le Tennessee depuis le Wilson Dam à Muscle Shoals (septembre 1927).

 

 

C'est au cours des années 1950 que l'industrie du disque décolle véritablement  avec le triomphe d'Elvis Presley qui se produit d'ailleurs au Community  center de Sheffield devant certains les musiciens en herbe du cru. Sam Phillips, le producteur du King et patron de Sun Records, est justement originaire des Shoals, une région où cohabitent blues noir et hillbilly blanche, tous deux teintés par une forte tradition religieuse.

 

Grâce à l'essor des radios locales qui diffusent leurs morceaux, de petites maisons de disques indépendantes apparaissent au sortir de la seconde guerre mondiale. En 1959, Tom Stafford, le fils du principal pharmacien de Florence, s'associe à Billy Sherril et Rick Hall, deux jeunes chanteurs-compositeurs membres des Fairlanes, pour fonder Florence Alabama Music Enterprises à l'acronyme prometteur (FAME). Un petit studio voit le jour au premier étage de l'officine paternelle et devient aussitôt le point de ralliement de tous ce que la région compte de musiciens (le batteur Donnie Fritts, le pianiste Spooner Oldham, mais aussi les auteurs compositeurs Dan Penn et Billy Sherrill)...

 

Mais très vite, les relations entre Stafford, Sherrill et Hall virent à l'aigre. Ce dernier reproche à ses deux associés leur manque d'ambition et précipite la rupture. Sherrill et Stafford gardent le studio, alors que Hall conserve le nom de Fame, c'est-à-dire pas grand chose. A ce propos, Dan Penn se souvient: "Ils [Stafford et Sherill] lui ont laissé le nom Fame, et c'était à peu près tout. Un jour, environ un mois après son départ, j'ai croisé Rick à Florence. Il avait une feuille de papier qui dépassait de sa poche revolver, et je lui ai demandé ce que c'était. Et il m'a répondu: 'C'est la Fame Publishing Company. C'est ma compagnie.' C'est tout ce qui lui restait: un bout de papier. Et il faut respecter un type qui est parti d'un bout de papier pour arriver là où il est arrivé."

 

 

 

Rick Hall en compagnie d'Otis Redding lors d'une séance d'enregistrement d'Arthur Conley, protégé de "Big O".

 

 

Dans l'immédiat, ce fiasco plonge Rick Hall dans le gouffre. Il mène une vie de bâton de chaise qui l'éloigne des Shoals pour quelques mois. Mais l'homme est un battant et parvient à rebondir quelques mois plus tard.

 

Grâce à un coup de pouce financier de son beau-père, et tout en continuant son boulot de vendeur de voitures, Hall loue un vieil entrepôt de tabac en piteux état sur la Wilson Dam highway qu'il transforme en studio d'enregistrement. Il y enregistre dans un premier temps des jingles et spots de pub pour des entreprises locales. En 1961, son ancien collaborateur Tom Stafford, lui confie Arthur Alexander, un excellent chanteur qui travaille en tant que groom au Sheffield Hotel. Dès la première écoute de "You better move on", Hall est persuadé qu'il tient un tube. Bien épaulé par la première section rythmique FAME (1), le chanteur atteint grâce à cette composition la 24ème place du Billboard lors de sa sortie en 1962.

 

A la fin de cette année, grâce aux bénéfices engrangés, Hall peut construire un vrai studio au 603 East Avalon Avenue. Seul maître à bord dans son antre, il fait tour à tour office d'ingénieur du son, directeur artistique, arrangeur.  En tant que producteur, il façonne un son spécifique, entre R&B et country, qui s'affranchit des clivages culturels traditionnels. Pour fabriquer ce que l'on désigne désormais sous le terme de country-soul, Hall s'appuie sur une section rythmique très efficace (2) et dispose en la personne du jeune guitariste Jimmy Johnson, d'un homme à tout faire très précieux. Enfin, les auteurs maisons Dan Penn, Donnie Fritts, Spooner Oldham complètent cette équipe de choc.

 

 

La petite renommée acquise par Hall grâce au hit d'Alexander convainc un manager d'Atlanta, Bill Lowery, d'envoyer à Fame ses poulains: les Tams, Tommy Roe... Si ces derniers ne remportent qu'un succès d'estime, cela suffit néanmoins à attirer de nombreux Afro-américains qui viennent tenter leur chance à Muscle Shoals au moment où Nashville, capitale de la country, leur reste fermée.

 

Pour l'heure, Hall est aux abois financièrement et décide alors de jouer son va tout. Début 1964,  il se lance avec Dan Penn dans une tournée des stations de radios du Vieux Sud afin de convaincre quelques DJ de diffuser un morceau de Jimmy Hughes en lequel ils croient. Histoire de se donner toutes les chances possibles, les deux complices accompagnent les 45 tours pressés pour l'occasion de bouteille de Whisky... 

 

Distribué par Vee-Jay, Steal away est un succès, qui renforce un peu plus la notoriété de FAME. Début 1965, Hall se croit enfin tiré d'affaire. C'est alors que les musiciens du studio, lassés d'être payés avec un lance-pierre, désertent les Shoals pour tenter leur chance à Nashville. En urgence, puisant dans le vivier de musiciens locaux, le producteur monte un nouvel orchestre composé du guitariste Jimmy Johnson, du batteur Roger Hawkins, du bassiste Albert "Jr" Lowe et de Spooner Oldham au clavier. Après des journées de répétition, l'équipe se soude et parvient à trouver une alchimie qui ne tardera pas à faire mouche en studio. 

 

 

 

Dans l'immédiat, Hall retourne aux affaires courantes et auditionne des dizaines d'artistes pour tenter de décrocher le tube susceptible d'assurer définitivement la pérennité de sa petite entreprise. Il décroche enfin la timbale au printemps 1966.

En réalité ce n'est pas lui, mais le DJ d'une radio locale et récent fondateur d'un studio d'enregistrement à Sheffield, Quin R. Ivy, qui découvre la perle rare: Percy Sledge, un garçon de salle de l'hôpital de Sheffield. Ce dernier vient d'enregistrer pour Ivy une ballade intitulée When a man loves a woman. Il est accompagné lors de l'enregistrement par les musiciens de Fame dont Ivy  prend l'habitude de louer les services avec l'assentiment de leur patron. Ravi du résultat et convaincu qu'il tient là un tube, le producteur vient demander conseil à Hall. Ce dernier contacte alors Jerry Wexler, le vice-président et principal directeur artistique d'Atlantic Records, maison de disque phare en matière de rythm & blues. Dès sa sortie en mars 1966, le morceau devient un succès colossal, un véritable standard qui se vendra au total à 20 millions d'exemplaires!

 

En jouant les entremetteurs, Hall attire l'attention d'Atlantic. Un partenariat fructueux s'engage. En froid avec l'équipe STAX de Memphis avec laquelle il collaborait jusque là, Wexler décide désormais d'envoyer ses poulains à Muscle Shoals: Don Covay (dont le timbre de voix ressemble de façon troublante à celui de Mick Jagger), puis Wilson Pickett en mai 1966.

Le chanteur, natif de l'Alabama, hésite pourtant à y remettre les pieds compte tenu du racisme ambiant. (3) Ses craintes sont levées dès son arrivée dans les studios où règne une atmosphère spéciale. La voix puissante de Pickett, magnifiée par la section rythmique maison, fait merveille sur les 11 titres enregistrés pour l'occasion. Un tube s'en dégage, Land of 1,000 Dances, qui convainc Wexler de la pertinence de son choix.

 

 

 

 

Fame est définitivement lancée et attire le gratin de la musique soul sudiste. Ainsi, un DJ de Pensacola, Papa don Schroeder, y envoie à son tour les artistes qu'il manage. Oscar Toney Jr, Sam McClain, James et Bobby Purify y enregistrent quelques très belles faces. Toujours en 1966, Otis Redding, la vedette de chez STAX, accompagne son protégé Arthur Conley à Muscle Shoals qui y obtient l'année suivante un succès avec Sweet soul music. En janvier 1967, l'étoile montante de la soul américaine, Aretha Franklin, accompagnée de son mari et de Wexler, vient enregistrer chez FAME.

Dès son entrée en studio, la puissance émotionnelle que dégage la voix d'Aretha galvanise les musiciens qui excellent sur le premier morceau, I never loved a man. Pourtant, en dépit de cette réussite totale, les esprits s'échauffent rapidement dans le studio. Hall, habitué à tout superviser, supporte mal le dirigisme de Wexler. Rapidement les insultes fusent, provoquant l'annulation de la séance et le départ précipité de la chanteuse.

Jamais plus Wexler ne mettra les pieds dans les Shoals, même s'il reste convaincu du talent des musiciens de FAME. Le roué directeur artistique parvient à attirer le groupe à New York sous le prétexte d'enregistrer un album du saxophoniste King Curtis. Or, une fois cet enregistrement terminé, il en profite pour terminer celui de l'album d'Aretha Franklin et c'est un Hall furieux qui apprend que ses hommes ont servi à asseoir  la notoriété de la chanteuse.

 

Si la rupture est belle et bien consommée entre Wexler et Hall, leurs intérêts bien compris les incitent néanmoins à poursuivre une collaboration à distance. Pour quelques mois encore, les artistes Atlantic se rendent chez FAME, sans leur mentor, qui y est désormais persona non grata. Dans le même temps, la compagnie new yorkaise distribue Clarence Carter, un chanteur compositeur aveugle qui enchaîne les succès tout au long de l'année 1968.

 

 

L'immense succès remporté par Aretha Frankin avec l'album I never loved a man (sur lequel figure entre autres Respect, Do right woman, do right man) confirme la magie de Fame et décide d'autres patrons de maisons de disques à y envoyer leurs artistes.


Stan Lewis, patron de Jewel / Paula/ Ronn y mène ses chanteurs soul à l'instar des Wallace brothers, de Ted Taylor ou encore de Toussaint McCall...

De même, les frères Chess de Chicago, à la tête d'un des labels de référence dans le domaine du rythm & blues, signent un contrat avec Hall. Le studio d'Alabama accueille alors Laura Lee, la merveilleuse chanteuse louisianaise Irma Thomas, le duo Maurice & Mac, Kip Anderson et surtout Etta James.

 

 

 

 

Celle-ci débarque dans les Shoals à la fin août 1967. Son arrivée, à la tête de plusieurs caniches et d'une collection de manteaux de fourrure bien inutiles à cette saison en Alabama, suscite les moqueries de l'équipe FAME,tout du moins jusqu'à ce qu'elle chante.

Etta James enregistre chez FAME une série de morceaux sublimes, en particulier I'd rather go blind, une ballade soul portée par sa magnifique voix et des cuivres étincelants.

 

Or, de nouveau, Hall doit faire face à une défection brutale de ses musiciens, le 20 mars 1969. Cette fronde semble avoir encore une fois pour origine la maigreur des cachets touchés ceux qui restent les artisans essentiels du succès du label. Décidés à enfin voler de leurs propres ailes, Jimmy Johnson (guitare), Roger Hawkins (batterie) , David Hood (basse) et Barry Beckett (clavier) rachètent un studio de musique country. Ce cube de brique sis au 3614 Jackson Highway à Sheffield, devient le Muscle Shoals Sound studio, nouvelle usine à tube dont nous reparlerons bientôt.

Au bout du compte, si la  fréquence des changements de personnels chez FAME s'avère préjudiciable sur le long terme, elle permet toutefois à de nouveaux talents de percer. Par exemple, Hall recrute en 1968 Duane Allman, un jeune prodige de la guitare qui se distingue, entre autres, par un solo de guitare d'anthologie sur Hey Jude des Beatles repris par Wilson Pickett.

 

 

Hall réussit sans peine à réunir une nouvelle section rythmique, le Fame Gang, dont il s'assure l'exclusivité des services. (4) Pour compléter son équipe, il recrute une section de cuivres appelée les Muscle Shoals Horns. Enfin, un accord de production et de distribution signé avec Capitol contribue au regain d'activité de FAME records. Aussi, le succès se maintient grâce à l'enregistrement de pointures soul telles que Spencer Wiggins, Willie Hightower, Bettye Swann ou Candi Staton.

Pourtant, au début des années 1970, le studio ne semble plus si irrémédiablement lié à la soul. D'une part, Hall entend diversifier sa ligne éditoriale et n'hésite plus à multiplier les incursions dans l'univers de la country (Bobbie Gentry), du rock (Eddy Mitchell), de la variété-pop (Tom Jones, Paul Anka, Osmonds). (5)  D'autre part, à partir de 1975, Rick Hall, malade, décide de lever le pied et réduit considérablement son activité (passant de 15 albums enregistrés annuellement à un seul).

 

 

Une question reste posée: comment expliquer que ce coin paumé du nord de l'Alabama se soit imposé la Mecque de la soul sudiste et une véritable usine à tubes entre la fin des années 1960 et le début des années 1970?

 

Si il n'y a aucun déterminisme géographique dans ce succès, force est de constater qu'un son parfaitement unique a été produit au cours de cette période à Muscle Shoals, un son comparable par son originalité, à ceux de la Motown à Detroit ou de Stax à Memphis.

 

Plusieurs éléments d'explication semblent pouvoir être avancés. Soulignons d'abord l'extraordinaire densité de musiciens talentueux dans ce secteur; de jeunes blancs fascinés par les musiques noires en dépit de la stricte ségrégation qui règne alors dans l'AlabamaDepuis leurs plus jeunes années, Rick Hall, Dan Penn ou encore Jimmy Johnson se sont amourachés du rythmn and blues qu'ils entendent sur les ondes locales. Tous aspirent à produire une musique s'en approchant.

Bref, si les lieux n'ont rien de magique, on ne peut attribuer la qualité des productions FAME qu'à l'alchimie touvée par les principaux protagonistes du studio: des dizaines de musiciens talentueux (Jimmy Johnson, Duane Allman, Bobby Womack...), des auteurs surdoués (Dan Penn, Spooner Oldham, George Jackson...), des voix exceptionnelles venues chanter dans les micros du studio (Wilson Pickett, Etta James, Candi Staton pour n'en citer que quelques uns), enfin Rick Hall.

Certes, ce patron est un tyran qui paye au lance-pierre ses collaborateurs, mais il possède aussi une excellente intuition et une oreille très sûre. En dépit de son autoritarisme, sa direction artistique procède d'un processus collégial. Meneur d'homme extrêmement exigeant, il sait, en contrepartie, tirer le meilleur de ses musiciens. Enfin, sa volonté de fer lui a permis de toujours rebondir (comme lors des départs successifs de ses sections rythmiques) et de mener à bien son entreprise.

 

Au fond, le soulman chicagoan Jerry Butler est peut-être celui qui identifie le mieux ce qui fit la force du Muscle Shoals sound: "Que vous soyez noir ou blanc, si vous étiez du Sud, ces chansons vous parlaient. C'est le pouvoir universel de la musique. Ceux qui entendaient les enregistrements d'Aretha Franklin réalisés à Muscle Shoals n'avaient pas la moindre idée que ses accompagnateurs étaient blancs. Ils s'en fichaient. L'important était la grâce divine. ça n'avait rien à voir avec la couleur de peau. Seul le groove comptait."

 

Ainsi, par l'entremise de FAME, la paisible bourgade de l'Alabama se transforma au cours de cette poignée d'années en un riche creuset qui permit à l'évidente collusion musicale entre Afro-américains et poor Whites de s'épanouir pleinement.

 

* Repères discographiques.

 

 

 

Les enregistrements réalisés dans le studio FAME font l'objet ces derniers mois de somptueuses rééditions. Le label Kent a sorti récemment des disques consacrés à Jimmy Hughes, Spencer Wiggins, George Jackson et Candi Staton. Le volume réservée à cette chanteuse formée à l'école du gospel est de toute beauté. Elle y excelle sur toutes les faces gravées, en particulier les ballades lentes.

Enfin, le coffret The Fame Studios story 1931-1973 résume en 75 morceaux les plus belles années du label. Le copieux livret en retrace les grandes heures.  

 

 

 

Notes:

1. David Briggs au piano, Jerry Carigan batterie, Terry Thompson et Peanut Montgomery à la guitare

2. Jerry Carrigan, Norbert Putnam, David Briggs, Terry Thompson.

3. Sam McClain rapporte par exemple: "Dieu sait que Muscle Shoals et Florence sont des nids de rednecks, mais ce n'était pas le cas en studio. En revanche, il suffisait de sortir du studio et d'aller chercher à manger pour s'apercevoir que dehors, c'était une autre histoire."

4. Les guitaristes Travis Wammack, Junior Lowe, le batteur Freeman Brown, le bassiste Jesse Boyce, le claviériste Clayton Ivez, tous placé sous la direction de l'arrangeur Mickey Buckins.

5. Ce groupe composé de 5 frères d'une famille mormone de l'Utah connaissent un succès inouï. Une Osmondmania gagne ainsi les Etats-Unis au début des années 1970.

 

 

Pour terminer, une sélection de quelques morceaux enregistrés chez FAME.

 

 

 

1. Candi Staton: "That's how strong my love is"

2. Wilson Pickett: "Hey Jude"

La célèbre reprise du standard des Beatles avec le solo de guitare lumineux de Duane Allman.

3. Etta James: "Fire"

4. Irma Thomas: "A woman will do wrong"

5. Arthur Conley: "Let nothing separate us"

6. Unknown female: "Another man's woman, another woman's man"

7. Willie Hightower: "Back road into town"

8. Laura Lee: "Dirty man"

9. Aretha Franklin: "I never loved a man the way I love you"

 

 

Sources:

- Sebastian Danchin: "Muscle Shoals. Capitale secrète du rock et de la soul", les cahiers du rock, Ed. autour du livre, 2007.

- Sebastian Danchin, "Encyclopédie du rhythm & blues et de la soul", Fayard, Paris, 2002.

- Peter Guralnick, "Sweet soul music, rhythm & blues et rêve sudiste de liberté", Allia, Paris, 2004

- Michka Assayas: "Dictionnaire du rock", t.2 de M à Z, coll° Bouquin, Robert Laffont, 2003.

 

 

Ce trimestre sur l'histgeobox

par Aug Email

 

Le cap des 250 chansons a été franchi sur l'histgeobox ! Pour ceux qui auraient râté les derniers articles publiés depuis septembre, voici un petit récapitulatif avec les liens :

 

 

 N'hésitez pas à consulter notre index par interprète, nos pages thématiques et les rubriques "Loca Virosque Cano" et  "Les hymnes ont une histoire".

 

Lewis Hine : du fond de la mine au sommet de l'Empire State.

par vservat Email

Située non loin de la gare Montparnasse, la fondation Henri Cartier-Bresson est un élégant espace d'exposition  dont les vitres, les mezzanines lumineuses et les escaliers en colimaçon mettent en valeur et guident le visiteur vers des photographies d'exception. En ce moment et jusqu'au 18/12, deux des trois étages (montez tout de même au 3° voir le superbe premier Leica du maitre sous les toitures vitrées), accueillent les photographies de l'américain Lewis Hine. 150 tirages originaux habillent les murs de ce havre de paix et de lumière.

 

 

Sans le savoir, on connait tous quelques photos de Lewis Hine. Ce monsieur qui a beaucoup photographié le XX° siècle naissant est l'auteur des vertigineux clichés qui immortalisèrent la construction de l'Empire State Building  et des grands buildings de fer et de verre de New York. On y voit des ouvriers funambules s'aligner sur des poutres pour déjeuner ou faire des numéros d'équilibristes insensés pour visser un boulon au dessus du vide. Rappelons qu'au début du XX siècle, Lewis Hine prend ses vues à l'aide d'une chambre photographique dont la légèreté et la maniabilité est inversment proportionnelle à celle de nos actuels appareils numériques.

 

 

 

 

Ouvriers du Rockfeller Center, 1928                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Empire State, 1930.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le travail photographique de Lewis Hine s'apparente aussi bien à l'anthropologie qu'à la sociologie. qui était d'ailleurs sa première formation universitaire. En effet, Lewis Hine l'étudie successievement à Chicago puis à New York, ville dans laquelle il prend résidence en 1901. Trois ans plus tard, il s'introduit dans les milieux progressistes en rencontrant Arthur Kellog qui édite avec son frère Paul la revue "Charities and the Commons"

 

Sensible au sort des plus démunis et habité de solides convictions sur l'impact que peut avoir son travail, il réalise une série de photos d'immigrants en 1905-1906 à Ellis Island. Nombre de ses portraits sont présentés ici, dans un ensemble qui forme une étude quasi anthropologique de ceux qui débarquèrent par milliers en terre promise durant le premier quart du XX° siècle. Il reviendra sur cette île au large de Manhattan en 1926, lorsque les quotas à l'immigration seront mis en place. Encore un moment qui rend compte du choix militant de l'artiste.
 

 

 

 

Famille italienne à la recherche d'un bagage, Ellis Island 1905.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On retrouvera plus tard, le même type de travail, au service, cette fois de la Croix Rouge. Hine entreprend un tour des régions balkaniques de l'Europe. Il photographie des populations affectées par la guerre, rendant compte, par ce biais, des désordres occasionnés : la figure du réfugié est alors emblématique de ce qu'il veut montrer.  Parfois, on peut éventuellement deviner dans certains regards fixés par Hine sur le papier, les prémices d'un avenir qui s'annonce déjà fort sombre. 

 

 

 

 

 

Jeune Tsigane de Salonique 1918.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au cours de l'exposition, on pourra également admirer les photos de Lewis Hine exhumant, dans une apparente spontanéité, alors qu'il compose ses scènes, le début du siècle états-unien en une grande confrontation entre progrès technique, révolution industrielle et archictecturale et misère sociale.

 

Des taudis de New York  où les marmots dorment sur deux chaises mises face et face et couvertes de gros matelas, aux tenements insalubres d'autres grandes métropoles industrielles de la Manufacturing belt, en passant par ses scènes de rues, on a que l'embarras du choix pour découvrir la variété et la richesse du travail de ce photographe engagé. Il s'arrête aussi, en raison d'une commande passée par le  NCLC (National Child Labour Committee) dès 1907  sur le travail des enfants : fileuses de la Nouvelle Angleterre, petits vendeurs de journaux de rue, mineurs aux visages noircis sont autant de déclinaisons saisissantes de cette thématique. 

 

 

Enfants trieurs de charbon, 1912.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses photos plus tardives sur le thème du travail montrent une nette évolution du propos : Hine photographie la noblesse du geste, loue la concentration de ses sujets sur leur tâche, immortalise l'exploit technique, en une série de clichés montrant des hommes (il y a quelques femmes aussi) au travail,  à l'instar de cette photo prise en 1920 (voir ci dessous) ou de celles des ouvriers funambules défiant les lois de l'apesanteur sur les hauteurs des gratte-ciels new yorkais.

 

 

"J'ai voulu montrer ce qui devait être corrigé ; j'ai voulu montrer ce qui devait être apprécié." Lewis Hine.

 

 

Site de la FHCB pour l'exposition Lewis Hine.

 

Entre Galway et Dublin : polars irlandais.

par vservat Email

On a beau tenter de s'en éloigner, il y a toujours un moment où elle vous rattrape. En ce moment pascal qui colle à son histoire (de l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, au Good Friday Agreement marquant le début de l'apaisement en Irlande du Nord signé en 98), l'Irlande se rappelle inévitablement à nos bons souvenirs.
 
Voici donc quelques pistes de lecture dont pourront se saisir ceux qui sont en vacances, tout autant que ceux qui profitent de ce week-end prolongé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Commençons par les 3 premiers volumes de la série des aventures de Jack Taylor par Ken Bruen (1) qui nous emmènent plein ouest, à Galway. « Delirium Tremens », « Toxic Blues », et « Le mystère des Magdalènes » (collection folio policier) content les « enquêtes et pérégrinations » d’un ex-flic de la garda siochana (police nationale irlandaise) qui n’a conservé de son ancien emploi que quelques contacts bien placés, mais toutefois malveillants, et une veste tout temps de la circulation, article 8234, que lui réclament régulièrement, par lettre recommandée, les services du Ministère de la justice, soucieux de récupérer les biens du gouvernement.
 
 
Les amateurs d’intrigues policières à grand supense dans lesquelles il faut traquer l’indice menant au meurtrier à chaque page en seront pour leurs frais car ce n’est pas dans la distillation mesurée des preuves accablant le meurtrier que réside l’intérêt de lire Ken Bruen. En effet, ici, le fond de l’enquête et l’identification des coupables sont souvent secondaires, d’autant plus que Jack Taylor, devenu détective privé, rate souvent sa cible. Taylor est un privé pour le moins atypique . Dire qu’il est porté sur la bouteille serait un doux euphémisme, c’est un alcoolique sévère qui rend compte de son addiction au fil des pages avec un réalisme assez efferaynt parfois. Il sait alterner, avec peu de discernement, d’autres pratiques addictives touchant à la consommation d’héroïne ou de médicaments. A ce stade, on comprend que notre privé a un rapport compliqué avec l’existence et ses corrélégionnaires en ce bas monde : en enfilade, on citera son père, homme adulé, décédé et malmené par son épouse ; sa mère et son confesseur à qui il voue une haine particulière ; ses conquêtes féminines, qu’il a bien des difficultés à conserver ; ses amitiés souvent mises en péril par l’alcool et son caractère versatile et ses anciens collègues. Comment dès lors s’attacher à un tel personnage ? C’est que Le portrait de notre privé ne s’arrête pas là. C’est aussi un fin lettré, grand connaisseur du polar américain, dont il a une connaissance encyclopédique, autant que de poésie. Il séduit également par sa profonde humanité, son altruisme parfois gauche mais sincère. Il n’est pas pour autant mielleux et ses réparties (en particulier quand elles s’adressent au confesseur de sa mère et visent l’Eglise) son souvent cinglantes.
 
 
 
L’autre argument qui rend les polars de Bruen très séduisants est qu’ils savent jouer des spécificités irlandaises à l’exception notable du premier volume, vraisemblablement parce qu’il introduit la série. En effet, l’intrigue de « Toxic Blues » (volume 2) tourne autour de l’assassinat de plusieurs « Tinkers » ou travellers. Ces nomades,certains descedants de la paysannerie pauvre chassée de ses terres par les Landlords durant la Grande Famine du milieu du XIX siècle, sont encore très nombreux en Irlande (25 000 peut être) et leur présence sur l’île est attestée depuis le Moyen Age. Ils se sédentarisent de plus en plus aux confins des grandes villes, tout en conservant une culture qui leur est propre avec notamment l’usage d’une langue spécifique, le shelta, et une organisation sociale clanique.
 
A son titre, « Le mystère des Magdalènes », on aura compris que l’intrigue du 3° volume des aventures de Jack Taylor a pour toile de fond le scandale des couvents de la Madeleine en Irlande. Ceux-ci, affliés à l’eglise catholique romaine servaient de lieu de redressement, pour filles mères notamment, jusqu’à des temps très récents (le dernier couvent a fermé en 1996). Qu’elles aient fauté, qu’elles aient été abusées, ou qu’elles se soient prostituées, placées là par leur propre famille ou l’Eglise, les jeunes pensionnaires , souvent affectées à des travaux de blanchisserie, subissaient en fait sévices et travaux forcés, emmurées dans ces couvents. Vraisemblablement un fond de mauvaise conscience perdure dans la société irlandaise moderne dans la mesure où ces couvents furent très longtemps acceptés comme des institutions socialement nécessaires au maintien des bonnes mœurs. C’est ce point précis que Bruen utilise comme ressort de son intrigue.
 
 
 
 
 
L’auteur des "Disparus de Dublin" (collection 10/18), Benjamin Black, écrit sous un pseudonyme. Il nous emmène à Dublin, dans les années 50, et situe son intrigue dans la haute société de la ville très proche de l’église catholique. On y voit s’affronter deux personnages l’un légiste, l’autre médecin accoucheur . Le point de départ de leur face à face est la disparition suspecte du cadavre d’une jeune femme enceinte, Christine Falls, dont l’enfant a, lui aussi, mystérieusement disparu.
 
Dans une période où l’on sent pointer le basculement des moeurs vers davantage de liberté (à travers le personnage de la fille de l’obstétricien notamment), Benjamin Black aka John Banville, un des plus célèbres et brillants écrivains irlandais actuels, arrive à restituer dans son roman, un parfum de fin d’époque, légèrement suranné qui fait que le lecteur perçoit très subtilement ce point de basculement de l’époque.
 
Ce faisant, le roman nous emmène, par l’alternance assez irrégulière des chapitres dans une autre ville « irlandaise » : Boston. C’est l’occasion de se remémorrer l’histoire de ces liens ténus de part et d’autre du grand océan.  Boston fut, en effet, une terre d’accueil très importante pour les migrants irlandais dans la deuxième moitié du XIX siècle tant et si bien qu’on estime qu’en 1900, la moitié de la population de la ville est d’origine irlandaise. La communauté se concentre dans les quartiers de South Boston et du North End. (Rappelons que le magnifique roman de D. Lehanne « Un pays à l’aube » présenté, ici même, il y a quelques temps, s’inscrit dans ces quartiers et communautés irlandaises aux lendemains de la Grande Guerre). C’est Boston qui fut le berceau de l’union de deux grandes familles irlandaise immigrées appelées à marquer l’histoire politique des Etats-Unis : celle des Fitzgerald et celle des Kennedy… Aujourd’hui , un tiers de la population bostonienne serait encore d’origine irlandaise, le North End (comme on le voit déjà dans le roman de Lehanne étant progressivement devenu la Little Italy de la ville). Les disparues de Dublin réapparaissent elles de l’autre côté de l’Atlantique ? Possible. A vous de lire.
 
 
(1) J'en profite pour remercier l'éminent spécialiste de l'Irlande qui m'a conseillée dans cette lecture, son avis était, comme souvent, éclairé.

 

Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands

par Aug Email

Alors que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.

Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).

Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et  responsable du centre d'archives du Jazz  à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

 

 

 

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]

 

1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?

 

Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.

 

 

2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?

 

Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.

 

 

3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?

 

Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.

 

[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]

 

 

 

4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?

 

Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

 

 

 [Baby Boyz Brass Band]

 

5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?

 

Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.

 

 

6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?

 

   1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
   2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
   3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
   4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
   5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
   6. ReBirth “Casanova” (2001)
   7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.

 

Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :

 

 

Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.

 

Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Notes

(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à  l'origine de la tradition des "second lines".

(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.

 

 

Liens

 

 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :

 

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