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17 octobre 1961 : 50 ans déjà. Entretien avec Peggy Derder.
Le 17 octobre 2011, c'était il y a quelques semaines, à peine, et l'occasion de revenir sur un journée restée dans l'ombre de l'histoire de France et de la guerre d'Algérie. A cette même date, le 17 octobre 1961, les algériens de France répondent à l'appel à manifester du FLN. Désarmés, car préalablement contrôlées à cette fin, des hommes, des femmes se retrouvent dans Paris qu'ils n'atteignent pas tous, pour protester contre le couvre feu qui leur est imposé par la préfecture de Police aux ordres de Maurice Papon. Il s'ensuivra une nuit d'horreur rythmée par les arrestations arbitraires, les tabassages en règle, les enfermements dans les centres de Vincennes notamment, et pour un grand nombre aussi la Seine comme seule sépulture offerte par les forces de l'ordre.

Paris, 17/10/61, Photo Elie Kagan.
Avec Peggy Derder (1), historienne, dont les travaux de recherche portent sur l'immigration algérienne et la guerre d'indépendance de l'Algérie, nous revenons sur cet évènement pour en comprendre les enjeux hier et aujourd'hui aussi bien pour les victimes, les historiens que dans le débat public.
Les 50 ans de l'évènement n'ont pas permis de lever toutes les zones d'ombre mais il ont montré la volonté de plus en large que la lumière soit faite, les torts établis, et les victimes reconnues. Signalons que la sénatrice E. Benbassa, par ailleurs directrice de l'EHESS, a déposé à cette fin il y a quelques jours (le 27 octobre), , une proposition de loi au Sénat "visant à la reconnaissance de la responsabilité de la République française dans le massacredu 17 octobre 1961".
- La journée du 17/10/1961 s’inscrit dans la dernière partie de la guerre d’Algérie qui est un sujet vif dans le débat public et scientifique français. De quelle manière les avancées faites sur l’histoire de la guerre d’Algérie peuvent elles faire avancer la connaissance autour du 17 octobre 1961 ?
Les travaux sur la guerre d’Algérie se sont effet multipliés ces dernières années et ont rencontré un intérêt de la part du grand public, avec une accélération au tournant des années 2000 à la faveur des débats et polémiques autour de la torture. Les recherches n’ont cessé d’avancer, creusent dans des directions différentes et enrichissent notre connaissance d’une période encore souvent perçue comme taboue.
Les récentes recherches dirigées par Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault qui ont donné lieu à un ouvrage intitulé « La France en guerre 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne » (éditions Autrement, 2008) nous donnent à voir des aspects méconnus du vécu des populations ou de l’impact (ou de l’absence d’impact) de la guerre d’indépendance dans les différentes régions de l’Hexagone. Je pense aussi aux travaux de Linda Amiri sur la fédération de France du FLN et la guerre d’indépendance en métropole. La thèse d’Emmanuel Blanchard sur la police et les immigrés algériens qui vient de paraître restitue les méthodes et les violences policières et permet de mieux appréhender le contexte du 17 octobre 1961.Les historiens anglo-saxons s’intéressent également à ce pan de notre histoire, dans le cadre de leurs post-colonial studies. Ainsi le dernier ouvrage important sur le 17 octobre 1961 est le fruit des travaux de Jim House et Neil MacMaster .
- Le 17/10/1961 est-il encore aujourd’hui un vrai chantier d’études pour les historiens ? (je ne sais pas s’il est utile de garder la forme interrogative dans cette partie car j’imagine que la réponse est un oui ferme !) Finalement où en est l’état de la recherche, de l’accès aux archives, du bilan humain de cette journée et de ses suites 50 ans après les faits ?
La recherche avance comme le prouvent les recherches récentes sur la guerre d’indépendance algérienne aussi bien en métropole que sur le territoire algérien. L’accès aux archives a longtemps été problématique pour les chercheurs, en raison des délais de non communicabilité des archives. Les dérogations ont été accordées très ponctuellement et de manière a priori aléatoire. Les déboires rencontrés par Jean-Luc Einaudi le confirment : il n’a jamais eu accès aux archives demandées. Aujourd’hui avec la nouvelle loi sur les archives de 2008 et l’expiration du délai de cinquante ans ; les choses s’annoncent normalement plus simples. Seulement, précisément sur la nuit du 17 octobre 1961, des archives ont mystérieusement disparu comme celles de la Brigade fluviale. Surtout il y a fort à parier que les violences policières de cette nuit-là et des suivantes dans les centres de détention (Vincennes, Palais des Sports, stade de Coubertin etc) n’ont pas laissé de traces dans les archives. Mais les blessures, les morts, le racket et toutes les brutalités policières ont été couvertes par le préfet de police Maurice Papon et le gouvernement de l’époque, dirigé par le gaulliste Michel Debré. Lorsque des parlementaires, Eugène Claudius-Petit et Gaston Defferre, ont réclamé une commission d’enquête, ils se sont vus opposer un refus systématique. Le bilan officiel est resté inchangé : trois morts.


2 journaux dans les jours qui suivent le 17/10/61 [@arret sur images]
Aujourd’hui si on se base sur l’investigation menée par Jim House et Neil MacMaster, qui ont fouillé quantité d’archives et repris des témoignages, on peut avancer un chiffre d’au moins une centaine de morts pour la nuit du 17 octobre 1961. Il s’agit d’un paroxysme. Ces morts s’inscrivent dans une longue lignée de victimes de la répression policière, de type coloniale, en plein cœur de la métropole.
- En France, cette journée n’appartient pas qu’aux historiens, elle est en question dans l’espace public. Longtemps victime de la censure et de l’omerta (de nombrexu documents d'époque films, photos, témoignages, livres ont été censurés, détruits) ou de l’ombre faite par d’autres journées tragiques de la guerre d’Algérie (celle de Charonne, par exemple), elle a ressurgi à la faveur du procès Papon.(1) Comment l’histoire et la mémoire de cette journée ont-elles réussi à « survivre » à ces obstacles ?
L’histoire et la mémoire de ces événements sont en effet restées longtemps souterraines. Elles ont été portées par des militants et des intellectuels qui ont multiplié les efforts pour que la vérité surgisse. C’est le cas de Jacques Panijel avec son film « Octobre à Paris » qui vient de sortir en salles… cinquante ans après son interdiction ! Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage « La torture dans la République » (1972) en parle également. On peut citer bien entendu Jean-Luc Einaudi dont la pugnacité et le travail, en particulier avec son ouvrage « La Bataille de Paris » en 1991, ont énormément contribué à l’émergence de cette mémoire. De nombreuses autres personnes seraient encore à citer comme Didier Daeninckx, Daniel Mermet, Olivier Lecour Grandmaison ou encore Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi au sein de leur association « Au nom de la mémoire » et bien d’autres encore.
- L’Algérie vient d’éditer un timbre commémorant les 50 ans du 17/10/61. Peux tu nous expliquer quelle façon l’histoire et la mémoire de cette journée sont abordées de l’autre côté de la Méditerranée, du point de vue des historiens, des politiques, avec quels enjeux dans le débat public ?

En Algérie, l’histoire de la fédération de France du FLN et du rôle central de l’immigration dans la « guerre de libération », a été reléguée aux marges de la mémoire collective. L’histoire officielle a valorisé l’action des moudjahidine (combattants) et des chahid (martyrs) de la révolution, souvent sur le mode épique. Les raisons sont essentiellement politiques et relèvent de clivages internes au sein du FLN. Lorsque Ben Bella accède au pouvoir à l’indépendance, il ostracise les cadres de la fédération de France. Le récit national privilégie les combats de libération du territoire algérien et quelques figures dites héroïques du FLN. Les immigrés et les cadres de la Fédération de France sont écartés de ce récit au même titre que les femmes, les communistes ou les Kabyles… Cependant, quelques initiatives visent à inverser la tendance. En 1968, le 17 octobre est devenu en Algérie une date commémorée officiellement comme la « Journée nationale de l’émigration ». Le timbre émis cette année par Algérie Poste montre des hommes battant à mort et jetant dans la Seine des manifestants, en arrière-plan le drapeau algérien est hissé sur la Tour Eiffel.
- La date des 50 ans du 17/10/1961 vient de passer, et l’évènement revient quelque peu sous les lumières de l’actualité. Un des mots d’ordre de la manifestation autour du Grand Rex était de demander que cette journée soit reconnue comme un « crime d’état ». Quels sont les enjeux d’une telle reconnaissance pour les victimes, les associations, les chercheurs etc ?
Le 17 octobre 2011 a été le plus médiatisé à ce jour. De multiples initiatives ont permis de réactiver les mémoires individuelles et collectives de cet événement, de laisser la parole aux témoins, aux militants et aux mouvements associatifs mais aussi de faire un véritable travail d’histoire, notamment lors de deux grands colloques à Nanterre et à l’Assemblée nationale. L’aspect purement commémoratif était également présent en particulier dans des communes de proche banlieue comme Nanterre qui a inauguré un « boulevard du 17 octobre 1961 » et Clichy, sur le pont où de nombreux manifestants ont été victimes de la police. Aujourd’hui une vingtaine de villes de proche banlieue parisienne commémore le 17 octobre dans l’espace public grâce à une plaque ou un nom de rue. Il s’agit de marques visibles et publiques essentielles. Le point d’orgue de ce cinquantième anniversaire fut l’organisation d’une manifestation dans la capitale entre le cinéma Le Rex et le pont St-Michel, deux lieux emblématiques du drame. Elle a réuni 5 000 personnes selon les organisateurs, moitié moins selon la police. Dans les rangs de cette très belle manifestation, on a entendu différents slogans comme « ouverture des archives ! », « vérité et justice ! » et en effet « reconnaissance du crime d’Etat ».

Manifestation du 17/10/2011 [@afp]
Une parole officielle est essentielle pour les victimes et leurs descendants qui verraient ainsi reconnaître leurs souffrances, refoulées voire niées jusqu’à présent. Plus largement pour l’ensemble de la société française, même si la vérité est désormais accessible grâce aux médias, à des films, aux publications dont quelques manuels scolaires, une reconnaissance officielle permettrait de cheminer vers une histoire apaisée de la guerre d’Algérie. Mais n’oublions pas que la reconnaissance de la guerre d’Algérie est elle-même très récente : il a fallu attendre la loi du 18 octobre 1999 pour parler officiellement de guerre alors qu’auparavant on parlait uniquement d’ « événements en Algérie », d’ « opérations de pacification » ou de « maintien de l’ordre ». Le 17 octobre 1961 est un tabou officiel et parfois objet de conflits mémoriels au même titre que de nombreuses pages douloureuses ou crimes de la guerre d’Algérie.
- On dispose désormais de davantage de travaux scientifiques mais aussi de vulgarisation sur cette journée sous la forme de BD, de romans, films et même de chansons. Nous donneriez-vous quelques coups de cœur ou recommandations y compris dans le domaine scientifique ?
Pour les ouvrages scientifiques, j’ai déjà parlé des travaux de Jim House et Neil MacMaster dont l’ouvrage me semble essentiel ; et de ceux d’Emmanuel Blanchard, Linda Amiri ou Sylvie Thénault. D’une autre manière les recherches de Naïma Yahi sur l’histoire culturelle des immigrés maghrébins offre un autre éclairage très intéressant sur cette période. Sur le plan musical, Les Têtes Raides ont mis en chanson le magnifique poème de Kateb Yacine « Dans la gueule du loup ». La Tordue et Médine ont également signé deux très beaux morceaux.
Du côté littéraire, quelques ouvrages évoquent cette période et la manifestation. A noter, le témoignage de Brahim Benaïcha « Vivre au paradis, d’une oasis à un bidonville » (éd. Desclée de Brouwer, 1999) qui a ensuite été adapté au cinéma par Bourlem Guerdjou. J’aime beaucoup les romans « Le porteur de cartable » (Pocket, 2003) d’Akli Tadjer, « Le sourire de Brahim » de Nacer Kettane (éd. Denoël, 1985) et « De grâce » d’Hamid Aït Taleb (éd. JC Lattès, 2008).



De plus, l’association « Au nom de la mémoire » vient d’éditer un recueil de nouvelles « 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent ». Ces titres complètent le fameux « Meurtres pour mémoire » (Gallimard, 1984) de Didier Daeninckx qui est d’ailleurs le co-auteur d’une BD sortie récemment sur le 17 octobre « Octobre noir » (avec Mako, aux éditions Ad Libris, 2011). Pour les films, j’ai signalé la sortie au cinéma du film de Jacques Panijel réalisé à l’époque. Le téléfilm de fiction « Nuit noire » d’Alain Tasma est intéressant et juste historiquement. Enfin, Yasmina Adi a réalisé un superbe film documentaire « Ici on noie les Algériens » qui est sorti en salles le 19 octobre.
On y ajoutera le podcast d'une récente conférence de Jim House, donnée à la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration, accessible par ce lien : http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/les-podcasts-de-l-univercite/saison-2011-2012 et qui est accompagné en bas de page d'un dossier documentaire.
Un très grand merci à Peggy Derder d'avoir bien voulu nous accorder cet entretienpour Samarra !
Retrouvez aussi le 17/10/1961 sur l'Histgeobox :
http://lhistgeobox.blogspot.com/2011/04/medine-17-octobre-1961-2007.html
http://lhistgeobox.blogspot.com/2008/06/la-tordue-paris-oct-61.html
(1) Peggy Derder a publié "L'immigration algérienne et le spouvoirs publics dans le département de la Seine 1954-1962" chez L'Harmattan.
(2) JL Einaudi est amené à témoigner lors du procès Papon au cours duquel il évoque le rôle de l'accusé en octobre 61 lors de la répression de la manifestation. Il confirme ses propos dans le monde en 1998 ce qui mlui vaut un dépôt de plainte de Papon en diffamtion. L'année Maurice Papon est débouté. Cette passe d'arme a contribué à mettre l'évènement sous les feux des médias.
Retour sur le 17 octobre 1961 avec le rappeur Médine

Photographie de Jean Texier, pour le journal l'Humanité
Voilà un rappeur qui, selon ses propres mots, "ne parle que de guerres, d'histoire-géographie". Il a donc toute sa place dans l'histgeobox. Dans sa chanson "17 octobre", Médine nous relate ce qui s'est passé à Paris, en pleine Guerre d'Algérie, ce 17 octobre 1961. Il replace la journée dans le temps long des relations complexes et tendues entre la France et sa colonie. Sa connaissance de cette histoire et la force qu'il met à la transmettre en font un rappeur atypique.
Nous commençons par la musique en vous proposant le clip et les paroles de la chanson. Dans un deuxième temps, VServat nous fait le récit de cette journée et évoque la manière dont sa mémoire a évolué dans le temps jusqu'à aujourd'hui. Enfin, nous avons demandé à Nathanaël, qui connaît et apprécie l'oeuvre de Médine depuis plusieurs années, de nous retracer le parcours du rappeur. Quelques liens, lectures et prolongements terminent l'article.
Mais place à la musique et bonne lecture !
Rendez-vous sur l'histgeobox...
13 mai 1958 : coup de force gaulliste ?
[La presse apprécie diversement les évènements d'Alger]
En 1946, de Gaulle démissionne de la tête du Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF). Il est en désaccord avec les principaux partis politiques sur les futures institutions de la France. Il expose alors ses convictions dans le discours de Bayeux. Mais il entame sa "traversée du désert". A partir de 1954, la Guerre d'Algérie se révèle un obstacle insurmontable pour la IVème République. La dégradation de la situation et la faiblesse des institutions aboutissent à la crise du 13-Mai et au retour au pouvoir du Général de Gaulle. Pour comprendre les enjeux de cette crise du printemps 1958, nous avons demandé à l'historien Jérôme Pozzi de nous éclairer sur les enjeux de l'évènement. Il a soutenu en 2009 une thèse de doctorat sur les mouvements gaullistes de 1958 à 1976. Il a participé en 2008 à un colloque dont les actes viennent d'être publiés aux Presses Universitaires de Rennes. Ce colloque faisait le point sur l'évènement et ses différentes lectures. Un grand merci à Jérôme Pozzi pour ses réponses à nos questions.
- Que s’est-il passé ce 13 mai 1958 à Alger ?
Il faut bien distinguer les événements qui ont lieu à Paris de ceux qui se déroulent à Alger, même si les liens et les passerelles sont nombreux entre ce qui se trame de part et d’autre de la Méditerranée. A Paris, le 13 mai est le jour où Pierre Pflimlin (MRP, maire de Strasbourg) se présente devant l’Assemblée nationale pour être investi par les députés, conformément aux institutions politiques de la IVe République. Or, on sait dans les milieux politiques qu’il est partisan de négociations avec le FLN pour mettre un terme à la guerre d’Algérie, ce que les pieds-noirs (fFançais d’Algérie) refusent car ce serait la fin de l’Algérie française. Par conséquent, à Alger et à Paris, des manifestations sont organisées, afin que P. Pflimlin ne soit pas investi. La démarche est en quelque sorte la même que le 6 février 1934, lorsque les ligues manifestaient pour empêcher l’investiture du gouvernement Daladier.
A Alger, les pieds-noirs, les activistes (nationalistes proches de l’extrême droite) et les gaullistes organisent une manifestation pour rendre un hommage solennel à 3 militaires assassinés par le FLN, mais dans les faits il s’agit surtout de faire échec à la « constitution d’un gouvernement d’abandon » de l’Algérie. Après un dépôt de gerbe, 100 000 personnes se rassemblent sur le forum d’Alger avec des slogans comme « Algérie française ! », « Fusillez Ben Bella ! », « L’armée au pouvoir ! » (A la différence du gouvernement à Paris, l’armée d’Alger est perçue comme favorable aux pieds-noirs). Le bâtiment du gouvernement général (GG) est investi par la foule et un comité de salut public (CSP) est créé avec à sa tête le général Jacques Massu, commandant de la division d’Alger. Le CSP exige que Paris crée un gouvernement de salut public, seul capable à ses yeux de maintenir l’Algérie française.
Toutefois, le soulèvement d’Alger produit l’effet inverse puisque P. Pflimlin est investi dans la nuit du 13 au 14 mai par les députés, ce qui peut-être interprété comme une sorte de réflexe républicain et légaliste face à la pression de la rue. Toutefois, ce n’est que partie remise et la France est au bord de la guerre civile, dans la mesure où une partie du territoire vient de faire sécession de la République…
- Quel rôle jouent les gaullistes dans l’enchaînement des événements ?
Initialement, les principaux leaders de l’insurrection algéroise ne sont pas des admirateurs zélés du général de Gaulle, c’est le moins qu’on puisse dire, même s’ils reconnaissent en lui l’homme du 18 juin et de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout l’art des gaullistes va être de canaliser les énergies à Alger et à Paris pour montrer que le retour au pouvoir du Général est la seule solution qui permette de maintenir l’Algérie française. Ainsi, des proches du Général (Lucien Neuwirth, Léon Delbecque, Jacques Soustelle) font d’incessants allers-retours entre Alger et Paris en avril-mai 1958 pour persuader les activistes et l’armée d’Algérie de la nécessité de faire appel au Général. Le 15 mai, le général Raoul Salan (chef du pouvoir civil et militaire en Algérie depuis novembre 1956) s’adresse à la foule massée sur le forum et termine son allocution par un « Vive de Gaulle ! » (Pour la petite histoire, on raconte que Léon Delbecque, qui se trouvait juste derrière lui, avait un revolver sous sa veste pointé dans sa direction, ce qui peut expliquer qu’il ait lancé cet appel, alors qu’il n’était pas gaulliste…). Intimidation ou pas, une majorité de Français se rallient en mai à l’idée du recours au général de Gaulle.
Le 15 mai, celui-ci se déclare prêt à « assumer les pouvoirs de la République ». Le 28 mai, P. Pflimlin démissionne et le 1er juin, de Gaulle est investi Président du Conseil de la IVe République. Le 2 juin, il obtient les pouvoirs spéciaux en Algérie. Toutefois, on ne sait pas encore officiellement ce qu’il compte faire en Algérie : gagner la guerre ou se diriger vers l’indépendance. Bref, il n’a pas encore dévoilé ses intentions, mais les pieds-noirs sont persuadés qu’il va maintenir l’Algérie française.
- Comment les historiens analysent-ils aujourd’hui la prise du pouvoir par de Gaulle ?
Mai 1958 a donné lieu à la publication d’un certain nombre d’ouvrages d’historiens, mais aussi de témoignages de personnalités politiques ou militaires qui ont été au cœur de ces événements. En 1998, le livre du journaliste Christophe Nick a relancé le débat sur l’existence d’un coup d’Etat gaulliste, thèse qu’il démontre avec des arguments convaincants. En fait, tout le problème réside dans l’attitude du principal intéressé, à savoir le Général. En d’autres termes, à qui profite le crime ? En l’occurrence ici la chute de la IVe République. Certes, les guerres coloniales (Indochine puis Algérie), tout comme l’instabilité gouvernementale, ont considérablement affaibli cette République née en 1946, mais dans les faits, le fruit n’est pas tombé tout seul et l’arbre de la IVe a bel et bien été secoué, notamment par les gaullistes. Ils ont réactivé leurs réseaux, nés au temps de la Résistance et ont su se rassembler autour d’un objectif commun, à savoir favoriser le retour au pouvoir du Général. Les historiens sont en fait divisés sur une question : de Gaulle était-il régulièrement tenu informé des agissements de ses proches en métropole et à Alger pour permettre son retour sur la scène politique. En fait, même si tout pousse à croire que oui, rien ne semble démontrer que le Général ait donné son feu vert à un coup d’Etat. Au contraire, il tenait à revenir au pouvoir dans la légalité, tout au moins dans les formes. En d’autres termes, il fallait faire pression sur le système, qui était déjà moribond depuis quelques mois, mais ne pas franchir la ligne jaune qui était celle d’un putsch. Ainsi, comme a pu l’écrire l’historien Maurice Agulhon, le « coup d’Etat comme spectre ou comme mythe a figuré activement dans l’épisode » (Coup d’Etat et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 79), même s’il ne s’agit pas d’un véritable coup d’Etat.

[Caricature de Jean Effel parue dans L'Express en 1958. Le général Massu, avec la mitraillette, joue le rôle du Maire. Marianne est la mariée, de Gaulle le marié. Les témoins sont deux anciens présidents du conseil de la IVème République qui se sont ralliés à de Gaulle : Félix Gaillard et le socialiste Guy Mollet]
Pour aller plus loin :
- Christophe NICK, Résurrection – Naissance de la Ve République, un coup d’Etat démocratique, Paris, Fayard, 1998.
- René REMOND, 1958, le retour de De Gaulle, Bruxelles, Complexe, 1998.
- Jérôme POZZI, « Les entourages et les initiatives gaullistes au début de 1958 », dans Jean-Paul THOMAS, Gilles LE BEGUEC et Bernard LACHAISE (dir.), Mai 1958, le retour du général de Gaulle, actes du colloque tenu au Centre d’histoire de Sciences Po, 13 mai 2008, Rennes, Presses universitaires de Rennes (P.U.R), 2010, p. 101-112.
- Le journal télévisé (ORTF) du 14 mai, lendemain de l'insurrection d'Alger. Un Comité de Salut Public prend le pouvoir à Alger. Il réclame le retour au pouvoir du Général de Gaulle. De nombreuses images d'Alger diffusées le 20 mai. La crise prend de l'ampleur. Suite à sa nomination, De Gaulle se rend à Alger où il lance le fameux : "Je vous ai compris" au balcon du Gouvernement Général. Il se rend ensuite à Oran et Mostaganem. Le 28 juin, de Gaulle fait sa première allocution télévisée.
- Sur le blog de Richard Tribouilloy, une analyse de l'évènement.
- D'autres unes du mois de mai 1958 dans un article réalisé par des élèves de Terminale travaillant sur la Guerre d'Algérie.
- Le dossier sur la Vème République.
Voici le récit de l'enchaînement des évènements dans les actualités de l'époque :
"Des problèmes de mémoire"

La Guerre d'Algérie en BD (4) Là-Bas
Poursuivons notre exploration des bande-dessinées qui ont pour toile de fond la guerre d'Algérie.
Je vous propose de découvrir Là-Bas de Tronchet et Sibran publié chez Dupuis en 2003.
Nos précédents épisodes :
- La colonisation et la Guerre d'Algérie en BD (1) : Carnets d'Orient de Ferrandez Un entretien vidéo avec Jacques Ferrandez
- La Guerre d'Algérie en BD (2) Tahya El-Djazaïr de Galandon et A. Dan Les auteurs répondent à nos questions sur leur travail après une matinée passée avec des Terminales.
- La Guerre d'Algérie en BD (3) Entretien avec J. Howell Jennifer Howell (Université de l'Iowa) prépare actuellement une thèse de doctorat sur la représentation de la Guerre d'Algérie dans la Bande dessinée. Elle a rbien voulu répondre aux questions sur son travail posées par des élèves de Première.
La Guerre d'Algérie en BD (3) Entretien avec J. Howell
Jennifer Howell (Université de l'Iowa) prépare actuellement une thèse de doctorat sur la représentation de la Guerre d'Algérie dans la Bande dessinée. Passionnée par la question de l'image et des représentations, notamment dans le contexte colonial, elle nous livre quelques clés pour comprendre comment la BD aborde la période 1954-1962 en Algérie et en France. De nombreux bédéistes ont travaillé sur la Guerre d'Algérie et publié des BD ayant cette période comme toile de fond ou comme thème principal. Citons parmi elles Carnets d'Orient, Azrayen', Tahya El-Djazaïr, Moustache et les Belgacem, Pierrot de Bab el Oued, De l'Algérie, Petit Polio, Retour au bercail, Le combat ordinaire, Là-bas, Babel 2, Jambon-Beur. Toutes ces BD sont évoquées dans les réponses que Jennifer Howell a bien voulu donner aux questions préparées par les élèves de Première L2 du lycée Claude Gellée d'Epinal avec l'aide de leur professeur E. Augris. Retrouvez ces réponses sur le Blog Maghreb-France , une histoire commune :- L’humour est-elle présente dans les BD sur la guerre d’Algérie ?
- Qu’est-ce que la BD apporte de plus que le roman ou le cinéma ?
- Quels styles de dessin sont les plus utilisés dans les BD sur la guerre d’Algérie ?
- Est-ce que, pendant la guerre elle-même, les « événements » étaient abordés dans la BD ?
- Comment la BD parvient-elle à retranscrire la violence de la guerre et des sentiments ?
- A quelle époque remarque-t-on le plus d’apparitions de la guerre d’Algérie dans la BD ?
- Comment est représentée la guerre d’Algérie dans la BD suivant le pays dont vient l’auteur ?
- Pourquoi avoir choisi ce thème ?
Quelques nouveautés au rayon BD-Manga
Voici une petite sélection de quelques BD et mangas récentes qui ont attiré mon attention :

Sentences : La vie de MF Grimm
Percy Carey aka Grimm Reaper ou MF Grimm n'est pas une figure extrêmement connue du grand public. Pourtant, c'est un acteur important du hip-hop underground newyorkais depuis les années 1980. Ayant grandi à Harlem, il a croisé quelques grandes figures comme les membres du Rock Steady Crew, Kool G Rap, MF Doom, Chuck D. de Public Enenmy, Dr. Dre, ... Menant de front carrières de dealer et de MC, il s'attire souvent des ennuis, comme ce jour de 1994 où il se fait canarder et qu'il perd l'usage de ses jambes. La BD commence d'ailleurs par cet épisode avant de revenir sur son enfance et les épisodes marquants de sa vie. Il participe ainsi en 1993 à la fameuse compétition de MC : "Battle for World Supremacy", qu'il perd de peu.
Sorti de prison en 2003, il semble avoir pris un tournant dans sa vie, aujourd'hui essentiellement consacrée à la musique et au label qu'il a créé et qu'il dirige, Day by Day Entertainment. En tout cas, il a plein de choses à raconter dans ses titres ce qui donne à son rap un aspect très authentique.
Je vous recommande donc cette BD sobrement intitulée Sentences (phrases), réalisée par Ronald Wimberley à partir de l'autobiographie écrite par MF Grimm.[Publié chez Dargaud]
Pour prolonger, je vous conseille de lire cet entretien passionnant (en français) avec MF Grimm, alors qu'il était encore en prison pour trafic de drogue, dans lequel il revient sur son parcours pour le moins cahotique. Ecoutez son histoire (in english) sur la radio publique américaine (NPR). Son site officiel et son blog.
Enfin pour tous ceux que l'histoire du rap intéresse, retrouvez la petite histoire du rap. Déjà 6 épisodes à lire ou à écouter en podcast.
Petit cadeau pour vous, une sélection de quelques titres et interviews de MF Grimm :
Découvrez MF Grimm!

Enfant-Soldat (tome 2)
Nous vous parlions il y a peu du tome 1 d'un manga racontant la vie d'un enfant-soldat au Cambodge nommé Aki Ra. Ayant tué ses parents, les Khmers Rouges le contraignent à poser des mines à partir de 1983. Utilisé ensuite par les Vietnamiens puis l'armée cambodgienne, il se consacre, une fois la paix revenue, au déminage dont il devient un spécialiste. En parallèle à cette activité, il crée lui-même près d'Angkor Vat un musée consacré aux mines qui attire rapidement beaucoup de monde dont le mangaka Akira Fukaya qui décide de mettre en dessin son histoire.
Ce deuxième tome est essentiellement consacré aux années de paix, a priori plus faciles à vivre. Mais il montre que réussir la paix et la réinsertion des soldats est très compliquée, à plus forte raison quand il s'agit d'enfants. De la difficulté de sortir de la guerre et de démobiliser les esprits.
Publié dans la collection Akata des éditions Delcourt. Vous pouvez découvrir quelques pages sur leur site.
Pour comprendre ce qui s'est passé au Cambodge, retrouvez notre article intitulé "Survivre dans le Cambodge des Khmers Rouges".

Carnets d'Orient, dernier tome !
La série Carnets d'Orient, commencée il y a plus de 20 ans, est désormais finie. Pour ceux qui la découvrent, c'est donc le moment idéal pour dévorer les 10 tomes sans attendre un an ou plus de connaître la suite !
Cette fresque remarquable conçue et dessinée par Jacques Ferrandez est une aventure sur plus d'un siècle qui permet de comprendre l'histoire commune de l'Algérie et de la France, de la conquête en 1830 à l'indépendance en 1962. Je n'ai pas encore lu ce dernier tome mais les 9 épisodes précédents sont passionnants. Le style et la manière d'aborder l'histoire évoluent bien sûr (qui n'a pas changé en 20 ans ?!) sans pour autant faire perdre à cette épopée son caractère unique et original.
L'envolée sauvage
A l'occasion de la publication des 2 tomes (parus en 2006 et 2007) dans un même fourreau, je vous propose de découvrir une magnifique BD écrite par Laurent Galandon et dessinée par Arno Monin.
Voici le résumé d'après le site de Bamboo/Grand Angle :
"France, 1941. Jeune orphelin fasciné par les oiseaux, Simon vit dans une petite commune de campagne éloignée de la tourmente. Pourtant, comme une maladie que l'on ne sent pas venir, l'antisémitisme s'insinue jusque dans son quotidien pour lui rappeler qu'il est juif.
Confronté à la bêtise humaine, Simon va devoir fuir. Pourtant, où qu'il se trouve, la Dame Blanche apparaît : prédateur de mauvais augure ou ange gardien nocturne ?
De son village, en passant par un orphelinat, la fuite de Simon l'emmènera jusque dans les montagnes où il trouvera, auprès d'une étrange famille, un nouveau temps de paix. Mais la gangrène se propage rendant toujours plus provisoires les moments de répit.
Et ce que Simon croyait être une descente aux enfers ne fait que commencer..."
Cette BD a été plusieurs fois primée, notamment à Angoulême et à Blois. Signalons également la sortie du premier tome de L'enfant maudit par les mêmes auteurs. L'histoire d'un "rejeton de boche" qui arrive à l'âge adulte en 1968. Si vous aimez les scénarios de Laurent Galandon (et les dessins de A. Dan), je vous invite à guetter la sortie début juin de Tahya El-Djazaïr dont je vous parlais hier.





02.11.11 12:50:34, 
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