Samarra


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Regards sur l'Italie des années de plomb. (1)

par vservat Email

Cette semaine la chaîne Franco Allemande Arte propose toute une série de programmes sur l'Italie. L'occasion pour Samarra de proposer des compléments à ce que vous aurez le temps de regarder dans cette riche programmation. Pour commencer, voici une présentation de deux ouvrages traitant de façons forts différentes, mais peut être, complémentaires, de l'Italie de l'après guerre, en s'arrêtant bien sûr sur ces années de plomb au cours desquelles un activisme politique violent, d'extrême gauche et d'extrême droite, met en péril l'assise du modèle construit par la Démocratie Chrétienne. 
 
 
 
 
"Dolce Vita : 1959-1979" de S. Greggio, editions Strock, 2010.
 

Simonetta Greggio écrit ici une chronique très singulière de l’Italie contemporaine. Dans  « Dolce Vita, 1959-1979 », elle louvoie, en effet,  entre fiction et reconstitution historique pour livrer une œuvre poignante, originale et savante sur ces 20 ans d’une Italie qui bascule subitement dans la violence aveugle, le terrorisme et laisse ses démons (mafias, corruption, nostalgiques du Duce) tracer, en sous main, l'autoroute qu'empruntera le cavaliere S. Berlusconi, très récemment déchu. 

 

Son livre est une broderie impressionniste autour d’un dialogue entre un homme aux portes de la mort et son confesseur. Sur Ischia, une des trois îles de la sublime baie de Naples, le prince Malo, aristocrate aussi flamboyant que décadent, livre à son confesseur Saverio, homme aux sentiments torturés, les secrets de sa vie dissolue. La vie du prince se mêle intimement à l’histoire de son pays, aux évolutions politiques, révélant la face sombre et les intrigues qui se trament  dans l’ombre de la toute puissante  Démocratie Chrétienne.

 

De tous les grands moments de la vie publique et surtout culturelle de l’Italie d’après guerre, homme à femmes, on le découvre à la première romaine de la  « Dolce Vita » de Fellini. Le film marque un tournant  dans l’histoire culturelle et cinématographique du pays ; il donne le la aux années qui vont suivre : un parfum de scandale, d’insouciance, une libération certaine des mœurs, un art de vivre aussi qui font qu’on se tourne vers l’Italie comme vers une référence qui donne le tempo, permet de sentir l’air du temps. La carrière du film jusqu'à son triomphe à Cannes, (marquée de quelques soubresauts et surprises) est un des fils rouges du récit de S. Greggio. Grace à lui elle nous emmène dans une Italie entrant, non sans tensions, dans la modernité avec des transformations sociales fortes, se traduisant par l’adoption de la loi autorisant le divorce, ou par des épisodes plus symboliques telle l’apparition de la mini jupe.

 

Autour de ce dialogue et de la « Dolce Vita » de Fellini, l’auteure, par touches successives et alternées, nous plonge également dans les affres d’une démocratie fragilisée, dans laquelle les pouvoirs traditionnels (l’Eglise) sentent le vent tourner et œuvrent en sous main pour récupérer la part d’influence qui leur échappe. On découvre également la lente décadence du pouvoir en place, qui sclérosé et usé cherche son salut dans les compromissions, la corruption et les scandales de mœurs, les financements douteux. Une Italie dans laquelle les forces politiques donnent naissanceà des mouvements violents (terrorisme noir des nostalgiques du fascisme, terrorisme rouge des organisations d’extrême gauche) qui plongent le pays dans un bain de sang jusqu’à l’épisode hautement traumatique de l’exécution d’Aldo Moro.

L’auteure par ce procédé un peu particulier, arrive à dépeindre la  décomposition intérieure du monde politique italien, gangréné, gagné par la putréfaction, et s’en sert comme élément explicatif de l’Italie d’aujourd’hui dans laquelle le monde politique se vautre dans les scandales sexuels, financiers, et judicaires. Entre la lumière de la baie de Naples, les dialogues prononcés par Mastroianni, les errements des responsables politiques, Simonetta Greggio réveille nos mémoires, convoque des images familières, ravive nos imaginaires, suscite leur mise en réseau, en cohérence dans un exercice d’équilibriste qu’il est très méritant de tenir jusqu’au bout. Si celui-ci donne une vision des faits dont on peut discuter (comme pour tout travail historique), il restitue une atmosphère mi nostalgique, mi terrifiante en ce qu’elle porte d’éléments de compréhension du présent.

 

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La fiction, pourtant documentée, de Simonetta Greggio ne saurait suffire à qui veut se plonger dans les problématiques de l’Italie des années de plomb, nonobstant les qualités intrinsèques de son ouvrage.
 
Pour qui souhaiterait une approche plus scientifique, on peut se procurer le très bon ouvrage de Philippe Foro édité chez les non moins remarquables éditions Vendémiaire. Professeur à l’université de Toulouse Le Mirail celui-ci propose «Une longue saison de douleur et de mort : l’affaire Aldo Moro ». En quelques 200 pages, il donne un récit aussi clair que passionnant et documenté sur cette période tourmentée de l’histoire de l’Italie contemporaine.
 
Les 55 jours que durent l’enlèvement d’Aldo Moro forment le récit nodal de son enquête : il en présente « l’avant » afin que le lecteur saisisse bien le contexte et les enjeux de cet épisode, restitue l’intensité dramatique du « pendant », montrant à la fois les compromissions, les choix opérés, les questionnements soulevés et en interroge enfin « l’après » qui transfigure ce terrible moment en une affaire susceptible de donner une nouvelle clé de lecture du paysage politique italien d’hier et d’aujourd’hui. Tel le révélateur chimique agissant sur une photo, l’affaire Aldo Moro fait venir au jour, même s’il reste des zones d’ombre, le jeu terrifiant de forces politiques inféodées à des organisations occultes (services secrets, mafias, loges maçonniques) qui tentent, par des choix aux conséquences terribles de maintenir, d’accroître ou de consolider leur place sur l’échiquier.
 
Alors que la Démocratie Chrétienne s’essouffle au pouvoir et se décrédibilise à force de jouer le pivot des alliances parlementaires, le Parti Communiste, longtemps ostracisé (guerre froide oblige), se repositionne sur l’échiquier politique en s’alliant, sur proposition de Moro d’ailleurs, à la Démocratie Chrétienne (ce que l’on appelle alors le « compromis historique »). Cette alliance radicalise la position de l’extrême gauche. Certains plongent dans l’action terroriste (c’est le cas des Brigate Rosse, qui enlèvent Moro). En même temps, profitant d’un affaiblissement de la république italienne, les nostalgiques du fascisme sèment la terreur et la mort lors d’une série d’attentats sanglants, donnant aux partisans de la thèse d’une démocratie en péril l’occasion de s’arcbouter davantage sur la droite (nul ne cède cependant à la tentation de basculer dans une situation d’état d’urgence par exemple). S’ajoutent une Eglise qui voit son influence remise en cause par l’adoption de la loi sur le divorce, des syndicats puissants, des services secrets actifs, la mafia qui n’est jamais très loin et des loges maçonniques dont on n’a pas encore fini d’explorer les ramifications (dont la fameuse Propogada Due ou P2, Silvio Berlusconi y est enregistré au n°1816…).
 
Aldo Moro, pendant sa détention 
par les Brigades Rouges.

 
Si l’auteur conserve un récit chronologique de facture assez classique, les 6 parties de son ouvrage ne le dispensent aucunement de mener un vrai travail d’histoire critique sur le sujet et d’en accepter les limites (en ne cédant pas systématiquement aux chants des sirènes diffusant soit des théories du complot, soit des raisonnements téléologiques). S’il y a bien une affaire en cours puisque différentes pièces restent toujours inaccessibles, et le rôle de certains toujours trouble, l’auteur ne se perd pas en spéculations, étaye les pistes sérieuses, restitue les éléments avérés, jauge la crédibilité des différentes théories sur le rôle des organisations occultes et de leur relais. Tant et si bien que les affrontements, directs ou indirects, entre les différentes forces dans l’espace public et politique permettent à l’auteur de déjouer l’évidence, (ce n’est certes pas le premier à le faire). Si ce sont bien 2 des membres du commando des Brigades Rouges qui abattent Moro au matin du 9 mai 1978, les choix opérés par les principales forces politiques participent au  processus qui conduit à l’exécution de cet homme. De l’inflexibilité de la DC, qui condamne ainsi, sa figure emblématique, au Parti Communiste qui ne fait pas un geste en faveur de Moro, (notamment pour ne pas être associé aux Brigades Rouges et ne pas perdre sa position fraichement acquise de parti avalisé par le cénacle politique), les responsabilités sont lourdes. Et que dire de l’Eglise et du Pape Paul VI qui dans son unique adresse aux ravisseurs emploie, pour leur demander la grâce d’une de ses ouailles les plus ferventes, le terme de « libération sans condition », annihilant d’un même coup la possibilité de toute issue négociée ?
 
Finalement ce qui interpelle dans cet enchevêtrement de prises de positions mortifères pour l’homme politique italien le plus en vue de l’époque, abandonné par ses pairs, livré sans défense à ses bourreaux, c’est sans doute la capacité de l’auteur à rendre compte des aspects terriblement humains du drame qui se joue lors de l’enlèvement d’Aldo Moro. Et ce qui apparaît alors c’est bien qu’exécuté par ses ravisseurs, ce sont les forces les plus proches de la victime se montrent les plus réfractaires à la sauver, ce qui n’est pas sans provoquer un très grand malaise, malaise que l’on ne se privera sans doute pas de rapprocher de l’état actuel du monde politique italien.
 
 
 
9 mai 1978, via Fani, Rome, le corps d'A. Moro
est retrouvé dans le coffre d'une 4L Renault.

 
Les deux ouvrages présentés ici se rejoignent sur le fil ténu d’un document qui résume à lui seul l’intensité de la tragédie humaine qui s’est jouée autour de l’enlèvement et de l’assassinat d’Aldo Moro, tragédie qui n’a pourtant pas pris le dessus sur la raison d’état. Ce document est la dernière lettre que l’onorevole Aldo Moro adresse à sa femme, reproduite in extenso par Foro, Simonetta Greggio n’en gardera, pour sa part, qu’une phrase qui se dispense de commentaires « Tout est inutile quand on ne veut pas ouvrir la porte ».
 

PS : Un remerciement appuyé, amical et chaleureux à Genevieve R. qui m'a conseillé le livre de S. Greggio et qui a mis ainsi ma curiosité en éveil sur ce sujet.

Entre Galway et Dublin : polars irlandais.

par vservat Email

On a beau tenter de s'en éloigner, il y a toujours un moment où elle vous rattrape. En ce moment pascal qui colle à son histoire (de l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, au Good Friday Agreement marquant le début de l'apaisement en Irlande du Nord signé en 98), l'Irlande se rappelle inévitablement à nos bons souvenirs.
 
Voici donc quelques pistes de lecture dont pourront se saisir ceux qui sont en vacances, tout autant que ceux qui profitent de ce week-end prolongé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Commençons par les 3 premiers volumes de la série des aventures de Jack Taylor par Ken Bruen (1) qui nous emmènent plein ouest, à Galway. « Delirium Tremens », « Toxic Blues », et « Le mystère des Magdalènes » (collection folio policier) content les « enquêtes et pérégrinations » d’un ex-flic de la garda siochana (police nationale irlandaise) qui n’a conservé de son ancien emploi que quelques contacts bien placés, mais toutefois malveillants, et une veste tout temps de la circulation, article 8234, que lui réclament régulièrement, par lettre recommandée, les services du Ministère de la justice, soucieux de récupérer les biens du gouvernement.
 
 
Les amateurs d’intrigues policières à grand supense dans lesquelles il faut traquer l’indice menant au meurtrier à chaque page en seront pour leurs frais car ce n’est pas dans la distillation mesurée des preuves accablant le meurtrier que réside l’intérêt de lire Ken Bruen. En effet, ici, le fond de l’enquête et l’identification des coupables sont souvent secondaires, d’autant plus que Jack Taylor, devenu détective privé, rate souvent sa cible. Taylor est un privé pour le moins atypique . Dire qu’il est porté sur la bouteille serait un doux euphémisme, c’est un alcoolique sévère qui rend compte de son addiction au fil des pages avec un réalisme assez efferaynt parfois. Il sait alterner, avec peu de discernement, d’autres pratiques addictives touchant à la consommation d’héroïne ou de médicaments. A ce stade, on comprend que notre privé a un rapport compliqué avec l’existence et ses corrélégionnaires en ce bas monde : en enfilade, on citera son père, homme adulé, décédé et malmené par son épouse ; sa mère et son confesseur à qui il voue une haine particulière ; ses conquêtes féminines, qu’il a bien des difficultés à conserver ; ses amitiés souvent mises en péril par l’alcool et son caractère versatile et ses anciens collègues. Comment dès lors s’attacher à un tel personnage ? C’est que Le portrait de notre privé ne s’arrête pas là. C’est aussi un fin lettré, grand connaisseur du polar américain, dont il a une connaissance encyclopédique, autant que de poésie. Il séduit également par sa profonde humanité, son altruisme parfois gauche mais sincère. Il n’est pas pour autant mielleux et ses réparties (en particulier quand elles s’adressent au confesseur de sa mère et visent l’Eglise) son souvent cinglantes.
 
 
 
L’autre argument qui rend les polars de Bruen très séduisants est qu’ils savent jouer des spécificités irlandaises à l’exception notable du premier volume, vraisemblablement parce qu’il introduit la série. En effet, l’intrigue de « Toxic Blues » (volume 2) tourne autour de l’assassinat de plusieurs « Tinkers » ou travellers. Ces nomades,certains descedants de la paysannerie pauvre chassée de ses terres par les Landlords durant la Grande Famine du milieu du XIX siècle, sont encore très nombreux en Irlande (25 000 peut être) et leur présence sur l’île est attestée depuis le Moyen Age. Ils se sédentarisent de plus en plus aux confins des grandes villes, tout en conservant une culture qui leur est propre avec notamment l’usage d’une langue spécifique, le shelta, et une organisation sociale clanique.
 
A son titre, « Le mystère des Magdalènes », on aura compris que l’intrigue du 3° volume des aventures de Jack Taylor a pour toile de fond le scandale des couvents de la Madeleine en Irlande. Ceux-ci, affliés à l’eglise catholique romaine servaient de lieu de redressement, pour filles mères notamment, jusqu’à des temps très récents (le dernier couvent a fermé en 1996). Qu’elles aient fauté, qu’elles aient été abusées, ou qu’elles se soient prostituées, placées là par leur propre famille ou l’Eglise, les jeunes pensionnaires , souvent affectées à des travaux de blanchisserie, subissaient en fait sévices et travaux forcés, emmurées dans ces couvents. Vraisemblablement un fond de mauvaise conscience perdure dans la société irlandaise moderne dans la mesure où ces couvents furent très longtemps acceptés comme des institutions socialement nécessaires au maintien des bonnes mœurs. C’est ce point précis que Bruen utilise comme ressort de son intrigue.
 
 
 
 
 
L’auteur des "Disparus de Dublin" (collection 10/18), Benjamin Black, écrit sous un pseudonyme. Il nous emmène à Dublin, dans les années 50, et situe son intrigue dans la haute société de la ville très proche de l’église catholique. On y voit s’affronter deux personnages l’un légiste, l’autre médecin accoucheur . Le point de départ de leur face à face est la disparition suspecte du cadavre d’une jeune femme enceinte, Christine Falls, dont l’enfant a, lui aussi, mystérieusement disparu.
 
Dans une période où l’on sent pointer le basculement des moeurs vers davantage de liberté (à travers le personnage de la fille de l’obstétricien notamment), Benjamin Black aka John Banville, un des plus célèbres et brillants écrivains irlandais actuels, arrive à restituer dans son roman, un parfum de fin d’époque, légèrement suranné qui fait que le lecteur perçoit très subtilement ce point de basculement de l’époque.
 
Ce faisant, le roman nous emmène, par l’alternance assez irrégulière des chapitres dans une autre ville « irlandaise » : Boston. C’est l’occasion de se remémorrer l’histoire de ces liens ténus de part et d’autre du grand océan.  Boston fut, en effet, une terre d’accueil très importante pour les migrants irlandais dans la deuxième moitié du XIX siècle tant et si bien qu’on estime qu’en 1900, la moitié de la population de la ville est d’origine irlandaise. La communauté se concentre dans les quartiers de South Boston et du North End. (Rappelons que le magnifique roman de D. Lehanne « Un pays à l’aube » présenté, ici même, il y a quelques temps, s’inscrit dans ces quartiers et communautés irlandaises aux lendemains de la Grande Guerre). C’est Boston qui fut le berceau de l’union de deux grandes familles irlandaise immigrées appelées à marquer l’histoire politique des Etats-Unis : celle des Fitzgerald et celle des Kennedy… Aujourd’hui , un tiers de la population bostonienne serait encore d’origine irlandaise, le North End (comme on le voit déjà dans le roman de Lehanne étant progressivement devenu la Little Italy de la ville). Les disparues de Dublin réapparaissent elles de l’autre côté de l’Atlantique ? Possible. A vous de lire.
 
 
(1) J'en profite pour remercier l'éminent spécialiste de l'Irlande qui m'a conseillée dans cette lecture, son avis était, comme souvent, éclairé.

 

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