Samarra


Tags: racisme

"Exhibitions, l’invention du sauvage" au Musée du quai Branly.

par vservat Email

Rendre compte de 5 siècles de regards posés sur « l’autre » par des yeux européens (du continent ou installés Outre Atlantique), tel est le pari de l’exposition « Exhibitions, l’invention du sauvage », présentée depuis quelques jours et jus'au mois de juin, au Musée du Quai Branly. De l’altérité importée des terres découvertes au XVème siècle sur les rivages et dans les cours du vieux continent, aux zoos humains du XIX siècle finissant, c’est dans ce « théâtre du monde» que  se jouent aussi bien une mise en spectacle de la différence, qu’une volonté d’adosser la domination blanche à des théories « scientifiques » afin de mieux en délivrer une propagande légitimante.

 

En faisant une belle place à l’enchainement des regards portés sur l’autre, (monstruosité, sauvagerie, animalité, exotisme) l’exposition nous aide aussi bien à comprendre le monde d’hier que celui d’aujourd’hui, reprenant à leur source les préjugés et idées  racistes. Elle nous aide à saisir comment, par le biais du divertissement et du spectacle notamment, s’est construite, en 5 siècles, une image infériorisée et dégradée de l’autre d’autant plus acceptable qu’elle s’est introduite en douceur dans les consciences collectives.

Placée sous la tutelle de Lilian Thuram, commissaire de l’exposition, « Exhibitions » donne à voir à travers un nombre colossal de documents certains aspects du travail mené notamment au sein du laboratoire de recherche Achac (1) par Pascal Blanchard et ses équipes depuis 1989.

 

 

Puisqu’elle s’attache à nous faire découvrir le « théâtre du monde » dans lequel l’autre est mise en scène, l’exposition propose un parcours en 4 actes à la dramaturgie d’une inégale intensité mais présente de bout en bout. Elle se fixe également pour but de redonner une identité, une humanité à toutes ces personnes, hommes, femmes et enfants, qui furent utilisées de façon dégradante et exploitées pour mieux légitimer la puissance de cette partie du monde dans laquelle perdurentjusqu'à aujourd’hui des stéréotypes et des schémas de pensée datant de l’époque des « Exhibitions ».

 

Au cours de l’acte 1 intitulé « La découverte de l’autre : rapporter, collectionner, montrer », nous naviguons essentiellement dans les cours européennes du XV° au XVIII° siècle. Là sont « montrées » des personnes ramenées sur les rives du vieux continent par les explorateurs de retour de leurs expéditions autour du monde. Il en va ainsi des 4 Inuits du Groenland exhibés à la cour de Frédéric III de Prusse en 1664 ou d’Omai, originaire du Pacifique qui suscite l’engouement des anglais et satisfait leur soif d’exotisme (il sera reconduit sur ses terres natales par Cook en 1784). Au cours de cette période, en Europe, il y a également un attrait certain pour les « curiosités » qu’elles soient des objets exotiques collectionnés dans un cabinet ou qu’elles s’incarnent en des individus présentant des caractères extraordinaires. Il en va ainsi d’Antonietta Goncalves, affublée d’une pilosité envahissante sur le visage ou de Madeleine de la Martinique qui souffre, pour sa part, de dépigmentation. 

 



"Groenlandais" Thiob, Cabelou, Gunelle et Sigio. Attribué à S. Von Hager 1654.

[photo@vservat]







 

 

 

 

De la fin du XVIII° siècle au début du XIX° siècle, on voit s’opérer un glissement dans l’appréhension de l’altérité. Saartjie Baartman, que l’on connait désormais sous le nom de « la vénus noire », en est emblématique. Cette jeune Bochimane arrachée à ses parents et son pays à l’âge de 19 ans, suscite à la fois l’intérêt des européens pour son fessier proéminent (la « vénus noire » est en effet stéatopyge) mais aussi celui de scientifiques, en particulier de l’équipe du muséum d’histoire naturelle de Paris, qui l’étudie de son vivant, puis réalise des moulages de son corps et conserve certains de ses organes dans le formol.

 

 

 

Le céphalomètre de Dumoutier, 1842. (à gauche)

 

 

L'"Histoire naturelle du genre humain" de J-J Virey, 1801. (à droite)

 

 

[Photos@vservat]


 
 
 
 
 
 
 
 


 
 

Voici venu le temps de passer à l’acte 2 « Monstres et exotiques : observer, classer, hiérarchiser » dans lequel les scientifiques élaborent un discours sur la hiérarchie des races qui vient conforter les représentations sur la prétendue infériorité des non-européens.  A cette même époque, les « monstruosités » jusqu’alors souvent exposées à des groupes sociaux limités, se popularisent. Partout en Europe, et la vénus Hottentote, en est encore une fois un exemple représentatif (2), sont donnés à voir des spectacles mettant en scène des « freaks ». Londres en est la capitale, mais Paris ou d’autres grandes villes du continent participent à cette mondialisation de l’entertainment. Aux Etats-Unis, le cirque Barnum propose également ce type de « divertissements » dans lequel l’exposition  d’indigènes est, en fait, un sous genre. On y montre bien sûr, des personnes atteintes d’infirmités ou de particulairtés (géants, nains, siamois etc), mais aussi d’autres, comme Saartjie Baartman que l’onmet en scène en accuentuant leur animalité, leur sauvagerie. Cette façon particulière de regarder l’autre façonne l’esprit des européens et cela sert de façon très utile les intérêts des états qui se lancent alors dans l’expansion coloniale. 

 

 

Affiche de l'exhibition de l'homme lion, Maong Phoset. (à gauche).



A droite, le smagnifiques portraits des Sioux lakotas réalisés par Gertrude Kasebier. 

[photos@vservat]

 

 

 

 

L’acte 3 nous propulse dans une nouvelle ère, celle du « show ethnique ». Nous sommes désormais dans le dernier quart du XIX siècle. Les grandes villes d’Europe possèdent leurs salles réservées pour ce type de spectacle : les Zoulous se produisent aux Folies Bergères de Paris, l’Egyptian Hallde Londres ou le Panoptikum de Berlin, sont d’autres lieux clés en Europe. L’affiche joue un rôle déterminant dans la promotion de ces spectacles et l’exposition en propose un très grand nombre afin que le visiteur puisse en saisir les codes et les messages. Outre Atlantique, le show de Buffalo Bill, "Wild West", pour lequel 50 à 60 Sioux Lakotas sont embauchés et qui se produit de 1887 à 1906 est un autre exemple de ces shows ethniques, extrêmement populaires. (3)

 


Affiche du spectacle des Zoulous aux Folies Bergères. 

 

 

[Photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’acte 4 propose, en dernier lieu, au visiteur de faire plus ample connaissance avec les « Mises en scènes raciales et ethniques » qui prennent une dimension tout à fait inédite avec la multiplication des expositions coloniales, universelles ou les reconstitutions de villages dans les jardins d’acclimatation : c’est le temps des zoos humains. Ces mises en scène  viennent en appui de l’entreprise coloniale européenne. C’est là que se fabrique et qu’est exposé le négatif, le contre-exemple, l’antithèse de l’européen à l’échelle de la culture de masse. A la sauvagerie mise en scène dans un décorum qui convoque exotisme et dangerosité, peur et fascination, s’oppose le progrès et la modernité des nations européennes organisatrices.

 

 

 

 
Magnifique affiche d'A. Mucha pour l'exposition Universelle de Saint Louis en 1904.
 
 
 
[photo@vservat]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

C’est donc une exposition très riche qui nous est proposée. Deux remarques toutefois. La profusion de documents (4) conduit parfois à une certaine lourdeur qui ne sert pas forcément la démonstration, la répétitivité ou l’empilement n’étant pas toujours plus efficace que le discernement. L’exposition comprend un « appendice » sur la mémoire des « exhibitions » qui prend la forme de 4 vitrines où sont présentés des documents parfois intimes (au sens où ils circulèrent dans les sphères privées), en très grand nombre, sans grande lisbilité. Etant donné la prétention de l’exposition à faire résonner les problématiques évoquées dans le présent,  il aurait peut être été intéressant de rationnaliser davantage le choix des documents exposés dans le cœur du parcours de façon à mieux en exploiter la toute dernière thématique, qui se trouve un peu sacrifiée.

 

En outre, on ressort avec l’impresssion que le regard des européens sur l’autre n’est jamais sorti des « modèles », des stéréotypes  véhiculés par les « exhibitions ». Il y a pourtant vraisemblablement eu des voix discordantes, on ne les entend que très peu. Il aurait été utile de réserver une partie de l’exposition ou d'ajouter un espace dédié à ces autres regards, à ces autres discours sur l’autre, peut être rares, atypiques, inaudibles ou simplement opposés aux « exhibitions ». Leur absence, à l’exception, notable, d’un citation de Léon Werth (5),  est un peu regrettable.

 

Le repas des Zoulous, exposition d'un

groupe de 13 Zoulous à Londres, 1853.

par N. Henneman. [photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

notes : 

(1) Pascal Blanchard est chercheur associé au CNRS. Il a publié un certain nombre d'ouvrages sur le fait colonial et la culture coloniale. Le laboratoire ACHAC travaille sur la colonisation, l'immagratoion et le post-colonialisme.

(2) Avant son arrivée à Paris où  elle sera étudiée par l'équipe du museum d'histoire naturelle, Saartjie Baartmann est également une attraction dans la capitale britannique. Quand elle arrive à Paris, ses spectacles londoniens l'ont déjà rendue célèbre.

(3) Au même moment, les Indiens des Grandes Plaines sont repoussés vers l'Ouest et massacrés. Les Sioux lakotas du spectacle de Buffalo Bill, paradoxalement, sont préservés sous leur forme "mise en scène" dans leur tradition pendant que d'autres nations indiennes sont englouties avec leurs traditions par la domination que leur impose les européens.

(4) L'exposition a bâti un epartie de sa promotion sur le nombre exceptionnel de documents présentés ("500 pièces et documents")

(5) Léon Werth en 1912 parle de "Tous ces gens sur qui la civilisation n'a passé que comme un dressage ont des instincts de marchands d'esclaves" à propos des organisateurs de spectacles ethniques.

 

 

 

 

La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone

par Aug Email

Dans le cadre de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans, VServat nous a récemment présenté le  4ème épisode de la série BD Blacksad, réalisée par des auteurs espagnols. Pour prolonger cet article, je voudrais vous donner un petit aperçu de quelques BD francophones plus ou moins récentes dont tout ou partie de l'action se déroule à la Nouvelle-Orléans. Ces BD se déroulent à différentes époques , je vous propose donc de suivre l'ordre chronologique.

 

 

 

 

La petite fille Bois-Caïman : La Nouvelle-Orléans française, espagnole.... et américaine

 

La série des Passagers du Vent, inaugurée par François Bourgeon en 1980, fait partie des BD qui donnent goùut à l'histoire. Les 5 premiers tomes, publiés entre 1980 et 1984, s'appuyant sur une documentation impressionnante, se déroulent au XVIIIème siècle. Isa, l'héroïne aux prises avec une histoire familiale troublée, navigue, au sens propre comme au sens figuré, entre l'Angleterre, la Bretagne, le Bénin et les Caraïbes. L'essentiel de l'action se déroule en effet sur mer, à bord des navires de la Royale, des négriers ou des pontons, ces navires-prisons si usités alors. Bourgeon nous fait parcourir les trajets du commerce que l'on dit aujourd'hui "triangulaire" c'est-à-dire  celui de la traite négrière transatlantique. C'est une aventure hors-pair qui s'était achevée à Saint-Domingue, alors perle française des Antilles (aujourd'hui partagée entre Haïti et Saint-Domingue) vers la fin du XVIIIème siècle.

L'aventure s'est prolongée en 2009 et 2010 par deux albums conçus comme deux tomes d'une même aventure intitulée La petite fille Bois-Caïman. Dans ces deux tomes, Bourgeon nous conduit cette fois-ci en Louisiane, sur les traces d'Isa et de son arrière-petite-fille, jusqu'aux années 1860 du XIXème siècle.

 

Lorsqu'Isa arrive à La Nouvelle-Orléans au début des années 1790, c'est pour fuir la révolte de Saint-Domingue qui va engendrer la proclamation de l'indépendance d'Haïti en 1804. De nombreux Créoles de l'île se réfugient ainsi en Louisiane. Ils rejoignent alors d'autres francophones, les Acadiens, chassés par les Anglais de leur Acadie natale au Nord-Est du Canada en 1755. La Nouvelle-Orléans, comme la Louisiane à l'Ouest du Mississippi est devenue espagnole après le Traité de Paris de 1763, mais la ville compte essentiellement une population de langue et de culture française. Les incendies que connait la ville sont évoqués par Bourgeon, en particulier celui de 1788. La reconstruction entraine une transformation progressive de la ville, sous l'influence espagnole. C'est à cette époque que le vieux centre ( actuel French Quarter) prend son aspect actuel (fer forgé sur les façades, patios à l'arrière,...), en fait véritablement espagnol. Les images de la ville dans la BD nous montrent en effet des échafaudages, en particulier sur la Cathédrale Saint-Louis sur la Place d'Armes (illustration ci-contre, sur la dernière image en arrière-plan).

 

 

La période de la Guerre de Sécession (Civil War) est l'autre période longuement abordée dans ce dyptique final mais je vous en parle à propos de la BD suivante. Entre temps, la ville a connu un essor important en entrant dans le giron des Etats-Unis. La population a augmenté et l'activité du port, montrée à presque un siècle d'intervalle, s'est développée.

 

[Deux planches qui montrent la Nouvelle-Orléans lors de la Guerre de Sécession]


 François Bourgeon, Les passagers du Vent

1. La fille sous la dunette, Glénat, 1980 (édition originale)

2. Le Ponton, Glénat, 1980 (édition originale)

3. Le comptoir de Juda, , Glénat, 1981 (édition originale)

4. L'heure du Serpent, Glénat, 1982 (édition originale)

5. Le Bois d'Ebène, Glénat, 1984 (édition originale)

6. La petite fille Bois-Caïman, Livre 1 (2009) et Livre 2 (2010), 12 bis

A lire également : Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, 12 Bis, 2010. Michel Thiébault explique comment Bourgeon a travaillé et s'est documenté. Le compagnon indispensable à la lecture de la série.

 

 

Black Face, Les Tuniques Bleues au coeur du Sud

 

 La Guerre de Sécession est évidemment au coeur des aventures des Tuniques Bleues dessinnées par Willy Lambil et scénarisées par Raoul Cauvin. Black Face, publié en 1983, est le 20ème album des aventures de Blutch et Chesterfield et sans doute l'un des plus réussis de la série, par la complexité des personnages et des idées qu'ils défendent. Black Face, le "héros" éponyme, est un noir affranchi chargé par les Nordistes de susciter la révolte parmi les noirs du Sud, l'une des hantises des Sudistes. Mais désabusé par la position subalterne dans laquelle sont maintenus les noirs  au Nord malgré leur affranchissement, il décide de jouer son propre jeu. Il a le mérite de montrer les ambiguités de cette guerre où la question de l'abolition de l'esclavage n'est pas le seul enjeu. Ce n'est dailleurs qu'en 1863 que Lincoln décide, et de manière partielle, d'abolir l'esclavage.

Une partie de l'action se déroule à proximité de la Nouvelle-Orléans, ville située sur le flanc ouest des Confédérés. La ville et l'axe du Mississippi sont très disputés : La Nouvelle-Orléans est prise par les Nordistes dès avril 1862. Le 29, une escadre commandée par Farragut prend ce qui est alors la ville la plus peuplée des Confédérés. La victoire lui vaut le grade d'Amiral, alors jamais donné à un officier américain. A partir de là, les troupes nordistes remontent vers le Nord et opèrent la jonction avec les forces de Grant venues du Nord à Vicksburg (Mississippi) prise le 4 juillet 1863. Le Sud est dès lors coupé du Texas.

 

Lambil et Cauvin, Les Tuniques Bleues. n°20 : "Black Face", Dupuis, 1984

  

 

 

Quand Lucky Luke remonte le Mississippi

 

 En 1961, Morris et Goscinny faisaient du cavalier solitaire un marin d'eau douce... Mettant aux prises deux capitaines de bateaux à roues à aube (les paddle steamers), cette aventure de Lucky Luke sortait en effet un peu de l'ordinaire. Même si l'intrigue démarre dans un lieu de boisson, il  ne s'agit pas d'un saloon traditionnel de l'Ouest mais d'un "Café Créole" de la Nouvelle-Orléans. La ville de Louisiane ne sert pourtant pas de décor principal à l'album. La première page évoque rapidement l'atmosphère de la ville et montre le French Quarter à la fin du XIXème siècle, tel que transformé à l'époque espagnole. Pour Goscinny et Morris, la Nouvelle-Orléans est une "ville étrange, conservant ses origines françaises, peuplée d'habitants cosmopolites : vieux colons, noirs affranchis  par la guerre entre les Etats [l'esclavage a été officiellement aboli suite à  la Guerre de Sécession], aventuriers venus du Nord [dont les fameux carpetbaggers], métisses, Indiens..."

Les auteurs parlent de "La Nouvelle-Orléans capitale de la Louisiane". On peut donc penser que l'action se déroule à un moment où c'est encore le cas, donc avant 1880 (et après la guerre de Sécession). Après cette date et jusqu'à aujourd'hui, c'est Bâton Rouge qui remplit en effet cette fonction.

L'intrigue tourne donc autour d'un duel opposant deux capitaines de bateau qui veulent s'aroger le monopole de la ligne Nouvelle-Orléans-Minneapolis sur le cours supérieur du fleuve. Signalons d'ailleurs qu'une carte me semble comporter une erreur, corrigée dans une carte identique quelques pages plus loin. La carte du cours du Mississippi de la page 6 semble indiquer que le fleuve prend sa source dans le Lac Supérieur et relie Duluth sur les rives de ce lac à Minneapolis. Or le Mississippi prend sa source plus à l'Ouest. Il n'existe d'ailleurs pas de canal reliant le Supérieur au fleuve. La liaison entre les Grands Lacs et l'"Old Man River" se fait  à  partir du Lac Michigan par l'intermédiare de la Chicago River (dont le cours a été inversé en 1900) et l'Illinois & Michigan Canal construit entre 1836 et 1848. (Je ne suis par ailleurs pas très sûr qu'il y ait des alligators au nord de Saint-Louis comme dans la BD....).

Le bateau qui rallie en premier Minneapolis en s'arrêtant aux étapes prévues (Bâton Rouge, Vicksburg, Memphis, Saint-Louis,...) obtiendra le monopole de la ligne. Coups tordus et imprévus se multiplient, notamment une inondation assez fréquente qui fait sortir le lit de son fleuve de manière impressionnannte.

 

Morris et Goscinny, En remontant le Mississippi, Dupuis, 1961

 

 

 

"L'homme de la Nouvelle-Orléans" (Charlier-Giraud-Rossi)

 

Jim Cutlass est un héros de BD créé par Jean-Michel Charlier (également créateur de Blueberry avec Giraud). Il apparait pour la première fois dans un hors-série de Pilote intitulé "Western" en 1976. Il s'agissait alors du premier épisode de "Mississippi River". Jean Giraud est le dessinateur. Quand Charlier décède en 1989, une suite est entamée, Giraud poursuit le scénario, le dessin est confié à Christian Rossi. "L'homme de la Nouvelle-Orléans" sort en feuilleton dans la revue A suivre (Casterman) à partir de 1990. [Plus d'infos sur la série]

 

Cutlass est un officier originaire du Sud des Etats-Unis mais engagé au côté des Nordistes pendant la Guerre de Sécession. Dans "Mississippi River", on le voit brièvement juste avant la guerre, au début de l'année 1861. Se rendant à la Nouvelle-Orléans pour toucher un héritage, il est déjà fermement opposé aux idées des hommes du Sud dont il est pourtant originaire. Il a été formé pendant quelques années à l'école militaire de West Point près de New York. Il est alors affecté au fort Sumter (en Caroline du Sud près de Charleston), pensant y être tranquille... C'est pourtant là qu'a lieu le premier incident qui conduit à la guerre en avril 1861. Le fort est bombardé par les Confédérés suite au refus de la garnison de l'évacuer. Mais c'est surtout l'après-guerre et la Reconstruction qui sont au coeur des aventures de Jim Cutlass. La propriété dont il avait hérité est en difficulté et en proie aux carpetbaggers, qui veulent racheter à bas prix son domaine (le terme désigne les Nordistes qui viennent s'installer au Sud après la guerre pour y faire fortune).

 

 

La ville de la Nouvelle-Orléans y est montrée conformément à la représentation habituelle de la ville de cette époque. On y trouve des bars, des prostituées, des juges véreux, de vieilles familles très aristocratiques. On y croise également le Ku Klux Klan qui n'en est qu'à ces débuts et qui incarne le désir de ravanche de nombreux sudistes.

 

 Charlier, Giraud et Rossi, Jim Cutlass. L'homme de la Nouvelle-Orléans, Casterman, 1991

 

 

 

 

Amerikkka, au coeur de l'Amérique raciste

 

On retrouve le Ku Klux Klan bien des années après, au début du XXIème siècle. La série Amerikkka raconte les aventures d'agents spéciaux chargés de repérer et lutter contre les milices d'extrême droite. Les héros, Angela Freeman et Steve Ryan prennent des risques énormes, en particulier lorsque Steve s'infiltre parmi des groupuscules. Ils ont d'ailleurs une facilité un peu déconcertante à survivre malgré les balles... Inspiré des livres de Stetson Kennedy, lui-même infiltré dans le Klan dans les années 1950, ces aventures  nous conduisent tour à tour à Philadelphie, Atlanta ou Chicago.

Le tome 2 a pour cadre les "bayous", ces cours d'eau au coeur des marécages du Sud des Etats-Unis. Pourtant il ne s'agit pas de la Louisiane mais des bayous de la Floride occidentale, non loin de la Nouvelle-Orléans. La scène finale du tome 6 de la série,  "Objectif Obama", réalisé après l'élection historique de Barack Obama, se déroule à la Nouvelle-Orléans, dans une ville en reconstruction après Katrina.

Le tout est scénarisé par Roger Martin, spécialiste du Klan et mis en dessin par Nicolas Otéro.

 

  • Otéro et Martin, Amerikkka tome 2 : "Les Bayous de la Haine", Editions Hors Collection, 2002
  • Otéro et Martin, Amerikkka tome 6 : "Opération Obama", Emmanuel Proust Editions, 2010

 

 

 

 

 Enfin signalons la BD O' Boys réalisée par Philippe Thirault et Steve Cuzor (Dargaud, 2 tomes parus en  2009). Si l'action ne se déroule pas à la Nouvelle-Orléans, elle a pour cadre ses environs et la vallée du Mississippi. Les auteurs se sont inspirés de l'histoire de Huckleberry Finn, roman de Mark Twain. Au prgramme, la fuite d'un garçon blanc et d'un jeune noir, de la musique, les inondations du Mississippi, la Dépression des années 1930.

 

Vous connaissez d'autres BD dont l'action se passe à la Nouvelle-Orléans, n'hésitez-pas à nous le signaler en commentaire !

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans : 
 

"Vénus Noire" A. Kéchiche.

par vservat Email

Le 27 octobre est sorti sur les écrans français le remarquable dernier film d'Abdélatif Kéchiche intitulé "Vénus Noire". Remarquable, le film l'est à plusieurs titres : par la qualité de ses acteurs, par le juste traitement du sujet abordé qui nécessite de ne verser ni dans le manichéisme, ni dans le voyeurisme, ou le misérabilisme et le pathos, et enfin par la distance qu'il a su prendre vis à vis de cette sombre et douloureuse destinée qu'il relate, laissant le spectateur gérer son face à face avec l'Histoire. 


Car c'est bien une plongée dans l'Histoire que l'histoire de la Vénus Noire nous propose. Une Histoire finalement universelle, celle du regard porté sur l'autre dans une époque pré-coloniale et pré-darwinienne qui préfigure pourtant, dans le sort fait à cette femme du continent noir, les pires heures de l'impérialisme européen.

 

Rencontre avec Saartjie Baartman, la Vénus Hottentote, entre histoire, mémoire et quête identitaire : sur l'HISTGEOBLOG.

L'affaire de Scottsboro.

par blot Email

Le retentissant procès de Scottsboro s'inscrit dans le contexte de la Grande dépression. En 1931, la situation économique et sociale des Etats-Unis reste très préoccupante: des millions de chômeurs, faim... Tous les Américains subissent les conséquences de la crise, mais les Noirs sont les premiers à être licenciés, chassés de leurs logements et contraints d'errer sur les routes en quête d'une source de revenu ou d'une maigre pitance. En 1934, 17% des Blancs et 38% des Noirs sont incapables de subvenir à leurs besoins.



Caricature sur le procès de Scottsboro (source: Library of Congress).

 

 

"Les États Désunis" de Vladimir Pozner, extraordinaire chronique sur l'Amérique de la Grande Dépression écrite en 1936-37, offre de nombreux témoignages d'un racisme encore exacerbé par la misère ambiante. Extrait: "Le Noir souffre en tant que travailleur (...). Il souffre en tant que chômeur. Il souffre aussi en tant que Noir. Il paie davantage pour tout ce qu'il achète, il reçoit moins pour tout ce qu'il offre. Il est le premier à être licencié, le dernier à être embauché. Il n'est pas admis dans la plupart des hôtels et restaurants hors de Harlem. Pour un juge, un accusé noir est coupable d'avance. Mais les jurés noirs sont extrêmement rares. Même dans les prisons de New York, les Noirs sont enfermés à part. Il n'y a qu'au cimetière qu'ils sont enterrés avec les Blancs, les Blancs pauvres, bien entendu."

 

 

Lire la suite sur l'histgeobox.

Entretien avec Eddy Vaccaro: co-auteur de la BD "Championzé".

par blot Email

Eddy Vaccaro.

 

Après l'entretien que nous a accordé Aurélien Ducoudray, nous avons posé les mêmes questions à Eddy Vaccaro, le dessinateur de la très belle bande dessinée intitulée "Championzé: un destin de Battling Siki" sortie début 2010 chez Futuropolis. Il y revient sur son rôle dans la genèse de l'oeuvre, sa collaboration avec Aurélien Ducoudray et ses projets (dont vous pouvez prendre connaissance sur son blog qui vaut le détour.

 

Un très grand merci à Eddy Vaccaro.

 

 

- Pouvez-vous revenir sur votre parcours?

 

Eddy Vaccaro: je suis arrivé à la bd après des études d'arts appliqués et d'arts plastiques. La bd n'était pas une passion, juste un petit plaisir que je me faisais de temps en temps. En fait, je voulais être musicien, j'ai joué dans pleins de groupes, j'ai enregistré des disques mais le monde de la musique est si difficile que je m'en suis lassé. A ce moment là, j'ai découvert des auteurs de la nouvelle vague de BD indépendante des années 90 qui m'ont beaucoup touché et ça m'a donné envie d'essayer, en apprenant sur le tas. C'est comme ça que j'ai sorti mes 2 premiers albums avec au scénario le chanteur et leader du groupe dans lequel je jouais, Guillaume Pervieux. Ensuite j'ai fait un album avec Tarek chez EP éditions et Luc Brunschwig m'a contacté en tombant sur mon blog pour participer au collectif "Paroles d'illettrisme" chez Futuropolis. c'est lui aussi qui m'a mis en contact avec Aurélien pour dessiner Championzé.

 

- Comment avez-vous découvert l'existence de Battling Siki et qu'est-ce qui vous a convaincu de lui consacrer un album?

 

Eddy Vaccaro: je le connaissais sans le connaître. Une amie m'avait appris qu'elle avait un ancêtre noir champion du monde de boxe dans les années 20 et un an après on me propose d'illustrer cette histoire. J'ai fait le rapprochement, elle a confirmé. Coïncidence incroyable!

 

- Quels aspects de la personnalité de Siki souhaitiez-vous mettre en évidence?

 

Eddy Vaccaro: de mon côté, j'ai d'abord respecté le scénario d'Aurélien, ensuite, en travaillant ensemble sur le découpage, on a ajouté des passages caricaturaux voire drôles qui n'étaient pas prévus dans la mise en scène originale. Je pense qu'on se l'est permis parce que siki était un homme haut en couleur, rigolard, parfois excessif mais humble. Le reste de sa personnalité, ce sont les médias qui l'ont façonné, et il est difficile de distinguer "les vérités" de la légende. 

 

http://www.reserveabulles.com/vaccaro/images/general/siki-essai-couv.jpg

 

- Pouvez-vous revenir sur votre collaboration. Vous connaissiez-vous avant de travailler sur Championzé? Quels sont vos rôles respectifs?  

 

Eddy Vaccaro: pour la documentation, j'ai cherché sur internet ainsi que sur des livres contenant des photos d'époque. Aurélien m'a fourni des journaux du début du siècle qui m'ont bien aidé et même influencé graphiquement car on y trouve beaucoup de caricatures assez drôles et de bonne qualité. Ensuite, j'ai regardé le film du combat Siki-Carpentier qui est disponible facilement sur internet ainsi que d'autres films traitant de la vie de boxeurs (Ali, Cinderella Man, Raging bull, Hurricane, etc...). Avec tout ça, un peu d'imagination et l'approbation d'Aurélien j'ai créé le monde de Siki à ma sauce, comme je le sentais. Après un story-board rapide, j'ai utilisé toute une gamme de crayons plus ou moins gras, d'une manière assez directe, parce que je n'aime pas rester des heures sur une case, que j'ai envie de raconter une histoire sans tout décrire et que j'ai besoin de faire passer l'émotion directement, en gardant la spontanéité du premier jet. Le crayon le permet parfaitement, je le reprends avec du "correcteur blanc" que j'utilise comme de la peinture blanche. 

 

- Quels sont vos projets respectifs ou en commun ( une série sur les boxeurs "maudits" à l'instar de Jack Johnson)?

 

Eddy Vaccaro: Actuellement je travaille avec Clément Baloup sur l'adaptation d'une nouvelle de Robert-louis Stevenson, "le club du suicide". Ensuite, on repart avec Aurélien pour les scenarii décrits dans son entretien

 

- Enfin que retenez-vous de "l'expérience Championzé"? 

 

Eddy Vaccaro: tout d'abord, le plaisir de travailler avec Aurélien, qui est devenu un véritable ami, ensuite la découverte d'un homme et de son époque et l'envie d'aller voir l'Afrique! Car finalement, les passages où Siki est enfant sont ceux que j'ai préféré dessiner!

 


Liens:

- Boula Matari, le blog d'Aurélien Ducoudray.

- Le blog d'Eddy Vaccaro.

- Pascal Ory présentait la BD pour la fabrique de l'histoire sur France Inter.

- L'émission Café crimes de Jacques Pradel sur Europe 1 consacrée à Battling Siki.

- Deux autres articles consacrés à la boxe (à Mohamed Ali) sur Samarra.

- "Dans les coulisses de Championzé" sur le site de Futuropolis.

 

Entretien avec Aurélien Ducoudray co-auteur de la bande dessinée "Championzé".

par blot Email

Aurélien Ducoudray (photo empruntée à son profil blogger).

 

Nous vous avons parlé, il y a peu, du destin hors du commun de Battling Siki auxquels Aurélien Ducoudray et Eddy Vaccaro s'intéressent dans une très belle bande dessinée intitulée "Championzé: un destin de Battling Siki" sortie début 2010 chez Futuropolis. Aurélien Ducoudray a eu la gentillesse de répondre à nos questions. Il y revient sur le genèse de la BD, la personnalité complexe de Siki ou encore ses projets (les deux compères se lancent dans une trilogie consacrée à des boxeurs atypiques. On attend la suite avec impatience). Un grand merci à Aurélien Ducoudray pour ses réponses à nos questions. 

 

- Pouvez-vous revenir sur vos parcours respectifs?

 

 Aurélien Ducoudray: un bac éco, des études d'anglais ratées, diplôme de photographie de la rue, ensuite photographe de presse ( gamma pour des sujets humanitaires en Afrique et Bosnie) puis journaliste écrit, journaliste télé et enfin actuellement réalisateur de documentaires et scénariste! sans oublier 150 boulots d'intérim pour se payer des billets d'avions dans le but de faire des photos!! bref de l'image et des histoires depuis le début!

 

 

- Comment avez-vous découvert l'existence de Battling Siki et qu'est-ce qui vous a convaincu de lui consacrer un album?

 

 

Aurélien Ducoudray: dans une note de bas de pages d'une encyclopédie de la boxe, complètement par hasard!! Après avoir fait deux documentaires vidéos sur des boxeurs je ne comprenais toujours pas ce qui poussait deux hommes à monter sur un ring pour se balancer des coups de poings dans la figure!! Pour rien au monde je n'y monterais!! Pour l'un de mes documentaires, j'ai fixé une caméra sur un casque d'entraînement pour voir ce que voyais un boxeur en combat, je l'ai posé au bout de 15 secondes d'entraînement! C'était trop effrayant!!

Donc Battling siki vient de l'envie de prolonger cette expérience mais par l'intermédiaire d'un récit... bien moins dangereux! C'est avant tout le fait qu'il ait disparu des livres de boxe qui m'a intrigué... Pourquoi? Un champion du monde ce n'est quand même pas rien. La Fance n'en a pas des collections. C'est là qu'a commencé l'enquête...

 

 

- Quels aspects de la personnalité de Siki souhaitiez-vous mettre en évidence?

 

 

Aurélien Ducoudray: c'est moins la personnalité de siki que la façon dont le monde le percevait à l'époque qui nous a intéressé, avec en filigramme ( en très très gros filigranne!!) le racisme évident et simplet de l'époque... et puis bien sur aussi le fait que Siki, aussi bas qu'il puisse tomber, avait toujours la force de se relever... une métaphore évidente pour un boxeur!!

 

 

- Vous êtes parvenus à marier avec bonheur histoire et fiction, ce qui pourtant devait représenter un vrai défi compte tenu des nombreuses zones d'ombre dans la biographie du boxeur. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre manière de travailler (sur quelles sources? Comment avez vous tranché sur les multiples théories qui entourent les combats ou l'existence de Siki?)

 

 

Adrien Ducoudray: Plusieurs livres étaient sortis sur Siki: un de Jean marie Bretagne, que je conseille plus que vivement et un autre en anglais de Peter Benson sur les matchs truqués dans la boxe. J'ai complété ces sources par de nombreux articles et journaux d'époque qui se sont révélés, malgré le black out ( sans jeu de mot) fait sur Siki, faciles à trouver.

Après avoir croisé toutes les infos il n'en restait plus qu'une dont on était vraiment sûr: Siki était noir et champion du monde de boxe!!  Je me trouvais donc devant un arbre dont le tronc était ce postulat et toutes les autres informations (souvent contradictoires) représentaient les branches ( la figure du baobab). Au lieu de choisir une voie comme dans un labyrinthe et suivre une branche j'ai décidé de me mettre tout en haut de l'arbre et de regarder quelle ombre il pouvait projeter sur la société de l'époque. Cette ombre, c'était le récit de Siki avec toutes ces incohérences, ainsi je n'avais pas a choisir, je pouvais me servir de tout!!

 

- Pouvez-vous revenir sur votre collaboration. Vous connaissiez-vous avant de travailler sur Championzé? Quels sont vos rôles respectifs?

 

Aurélien Ducoudray: On ne se connaissait pas, nous avons été " mariés" par notre éditeur de l'époque Futuropolis: Luc Brunschwig. Il m'a convaincu ( je ne l'étais pas au début, ne connaissant pas bien le travail d'Eddy) et au premier essai sous la plume d'Eddy, Siki est apparu simplement...

Sinon pour la manière de travailler, j'ecris le scenario dialogué en entier, le soumets à l'éditeur, j'attends le feu vert, il me trouve ou je trouve moi même ( c'est plus dur car j'habite à la campagne, loin des ateliers de dessinateurs et des festivals) un dessinateur, ensuite j'aime bien lui confier le premier découpage, puis en rediscuter...

Sur Championzé je n'ai demandé à Eddy de ne changer qu'une seule case, ce qu'il n'a pas fait!

 

 

- Quels sont vos projets respectifs ou en commun ( une série sur les boxeurs "maudits" à l'instar de Jack Johnson) ?

 

Aurélien Ducoudray: Et oui ! Une trilogie ( après je pense qu'Eddy en aura marre de la boxe!!) avec l'histoire de Young Perez, champion du monde tunisien français au début des années 30 déporté à Auschwitz III et une histoire de "Primo Carnera" boxeur italien égérie du fascisme sous Mussolini, qui a la particularité d'être devenu champion du monde sans avoir gagné un seul combat, puisque tous truqués!!

Je planche également sur un road movie africain au pays des masques et de la magie: " le repas des hyènes", l'histoire d'un petit garçon forcé, pour sauver son village et sa famille, d'accompagner une hyène monstrueuse qui ne retrouve plus le chemin de l'enfer.

 

 

- Enfin que retenez-vous de "l'expérience Championzé"?

 

Aurélien Ducoudray: le plaisir qu'on parle encore de Siki et l'envie de repartir sur ses traces en Afrique!

Après nous être intéressés à la manière dont il a été vu dans les années 20 par les Européens, traiter de comment il est perçu aujourd'hui par les Africains.

Si un habitant de saint Louis lit cet article et qu'il peut nous accueillir, nous sautons dans l'avion tout de suite!!!

 

 

Liens:

- Jean-Marie Bretagne: "Battling Siki" Philippe Rey, 2008.

- Boula Matari, le blog d'Aurélien Ducoudray.

- Le blog d'Eddy Vaccaro.

- Pascal Ory présentait la BD pour la fabrique de l'histoire sur France Inter.

- L'émission Café crimes de Jacques Pradel sur Europe 1 consacrée à Battling Siki.

- Deux autres articles consacrés à la boxe (à Mohamed Ali) sur Samarra.

- Championzé, une histoire de Battling Siki.

 

L'Afrique du sud : ultime décolonisation africaine.

par blot Email

Suite (épisode 1 et 2) et fin de notre série consacrée aux décolonisations de l'Afrique noire.

Il y a vingt ans, le 11 février 1990, Nelson Mandela était libéré après 27 années de prison. Au delà de l'émotion, cet épisode peut-être considéré d'un certain point de vue comme l'ultime décolonisation africaine. Plongeons nous sans plus attendre dans l'histoire sud-africaine.

 

 

La population de l'Afrique du sud s'avère particulièrement bigarrée ce qui s'explique par son histoire mouvementée. En effet, la conquête coloniale de ce territoire se déroule par étapes:

- Au XVème siècle, les populations noires indigènes (San et Khoi depuis le Ier millénaire av. JC, mais aussi des Bantous) sont confrontées aux navigateurs Portugais, à la recherche d'une nouvelle Route des Indes (depuis que la conquête de Constantinople par les Turc rend la Méditerranée orientale peu sûre). En 1488, Bartolomé Dias atteint le Cap de Bonne Espérance. A la Noëlle 1497, Vasco de Gama accoste sur les côtes orientales du pays qu'il baptise Natal (Noël en portugais). Aux navigateurs succèdent bientôt des colons.

 

Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

 

- Les Hollandais supplantent bientôt les Portugais et fondent le Cap, en 1652, qui devient une escale pour la Compagnie des Indes orientales, à mi-chemin entre la Hollande et les comptoirs néerlandais de Java. Pour permettre le développement agricole du territoire, la compagnie maritime, de concert avec Jan Van Riebeeck gouverneur du Cap, favorise l'immigration de colons européens: Hollandais bien sûr, mais aussi des Allemands et des Huguenots français qui fuient les persécutions religieuses. Ce sont ces colons européens, majoritairement constitués d'agriculteurs néerlandais, que l'on appelle les "Boers" («paysan» en néerlandais). Ces populations perdent rapidement contact avec leurs pays d'origine et se considèrent dès lors comme un peuple de l'Afrique à part entière revendiquant l'appellation d'Afrikaners. Le main d'oeuvre agricole incite bientôt la compagnie des Indes orientales à importer des esclaves depuis l'Angola, le Mozambique ou Madagascar. Le brassage de populations très diverses conduit à un important métissage entre Européens et Africains (leurs descendants sont appelés coloured people).

 

- A partir de la fin du XVIIIème siècle, les Britanniques s'intéressent de près à la région du Cap et recherchent à leur tour un poste de ravitaillement sur la route des Indes où ils sont implantés depuis peu. Dans un premier temps, les Boers considèrent les colons britanniques comme des alliés possibles dans leurs luttes contre les Xhosas (une population bantoue). Mais très vite, ils deviennent gênants puisque la Colonie du Cap passe sous souveraineté britannique, y entraînant du même coup l'abolition de l'esclavage en 1833. Or, les paysans boers utilisent une importante main d'oeuvre servile. L'emprise britannique sur le Cap est ainsi considérée comme une véritable remise en cause de la société boer, qui par réaction, se replie sur son identité afrikaners. L'hostilité grandit entre les Afrikaners et les Anglais.

 

 

 Les Afrikaners décident de migrer vers l'intérieur du continent afin d'échapper à la tutelle britannique. Ainsi, en 1836, 5000 Afrikaners environ partent à la conquête de nouvelles terres. Ils fondent ainsi l'Etat libre d'Orange (entre les fleuves Orange et Vaal), puis le Transvaal (au nord du Vaal) et enfin le Natal à l'est de la chaîne du Drakensberg. Ils y maintiennent une société esclavagiste particulièrement conservatrice. Convaincus d'être un "peuple élu", ils se replient sur leurs nouvelles "terres promises".

 

Après des tentatives pour conquérir ces territoires, les Anglais finissent par reconnaître les Etats boers: le Transvaal en 1852, puis l'Etat libre d'Orange en 1854. A cette date, 4 établissements blancs existent en Afrique du Sud: la colonie du Cap et le Natal, qui relèvent de l'autorité anglaise, et les deux Républiques  boers indépendantes. Toutes aspirent à s'étendre et ne tardent donc pas à rentrer en conflit avec les populations noires. La lutte pour la terre entraîne alors une série de guerres (guerres cafres) contre les Xhosas et les Zoulous. Mais bientôt l'antagonisme entre Boers et Britanniques l'emporte, en raison notamment de la découverte de richesses minières (diamants à Kimberley en 1867, or dans le Transvaal 20 ans plus tard)  qui relance l'intérêt britannique pour la région et attise de nouveau les rivalités.

Les gisements d'or font de la République du Transvaal la partie la plus dynamique de l'Afrique du Sud. Le gouvernement anglais de Disraeli, partisan d'une politique coloniale active, le comprend très vite et annexe les deux Républiques Boers en 1877. Quelques années plus tard, ces derniers, emmmenés par Paul Kruger, se révoltent et déclenchent la première guerre des Boers, en 1881. Finalement, le gouvernement britannique Gladstone restaure l'indépendance du Transvaal par la Convention de Pretoria (avril 1881). Deux ans plus tard, la découverte de nouveaux gisements d'or au Grand Reef (dans le Transvaal) déclenchent une nouvelle ruée vers l'or qui assure l'essor et la prospérité de Johannesburg. Le coeur économique de l'Afrique du Sud s'est donc déplacé du Cap vers le Transvaal. Les Anglais redoutent désormais que les importantes exportations de la région ne leurs échappent (via le port de Louranço Marques au Mozambique).

 

 

Désormais, il existe un réel conflit d'intérêt entre Le Cap et le Transvaal. Le Britannique Cecil Rhodes, directeur de la compagnie Or et Diamants De Beers, devient alors l'artisan zélé d'un projet britannique qui vise à relier l'ensemble de ses colonies africaines allant du Cap jusqu’au Caire. Il finance ses entreprises d'expansion britannique en Afrique australe grâce aux fonds de la Compagnie Britannique d'Afrique du Sud (la BSAC) qu'il a fondée en 1889. En 1895, il tente de renverser le gouvernement du Transvaal. L'expédition vire au fiasco. Le gouverneur et haut-commissaire anglais en Afrique du Sud, Alfred Milner, prend son relais et tente de convaincre Kruger (élu pour la quatrième fois président du Transvaal en 1898) de collaborer avec lui. En vain. Londres utilise un prétexte (mauvais traitements infligés aux mineurs anglais dans le Transvaal) pour déclencher à nouveau les hostilités contre les Boers. La deuxième guerre des Boers dure de 1899 à 1902 et se solde par l'annexion des Républiques Boers par les Anglais.Si les Britanniques remportent facilement les batailles à la régulière, ils doivent affronter une longue guérilla très meurtrière. Les Afrikaners se replient sur leur identité culturelle qui repose en premier lieu sur la langue . Désormais l'afrikaans supplante chez eux le néerlandais.

 

 

Finalement, l'indépendance de l'Union sud-africaine intervient en 1910 (membre du Commonwealth). Pretoria devient la capitale administrative et Le Cap la capitale législative. A la tête du Suid-Afrikaanse Partij, l'ex-général des Boers, Botha, devient le premier ministre. Les Afrikaners parviennent donc à s'imposer à la tête du nouvel Etat.  Soucieux de récupérer les pouvoirs politique et économique, ils renforcent la ségrégation entre les peuples. Presque tous les Blancs adultes obtinrent le droit de vote à la différence des Sud-Africains noirs. La loi sur la propriété foncière de 1913 impose une répartition du sol particulièrement injuste. Les populations noires, largement majoritaires (70% de la population), se voient cantonnées dans des « réserves indigènes » qui ne forment que 7 % de la superficie du pays. Ailleurs, l'accès à la propriété foncière leur est interdit.

 

Progressivement, tout un arsenal juridique organise une stricte séparation des populations aboutissant à l'exclusion politique et économique:

- en 1923, les Africains n'ont accès aux villes qu'à condition d'y posséder un emploi.

- en 1926, l'accès aux emplois qualifiés dans l'industrie leur est interdit.

L’aboutissement de ce processus d'exclusion intervient avec l'arrivée au pouvoir en 1948 du Parti National de Daniel Malan. Ce mouvement ultranationaliste impose alors l'apartheid ("séparation" en afrikaans). Ce système politique, et juridique repose sur la stricte séparation des Blancs et des non-Blancs, assurant l'hégémonie d'une petite minorité blanche sur le reste de la population (piste audio n°1 ci-dessous).

 

Une des nombreuses plaques apposées sur les lieux publics en Afrique du sud au temps de l'Apartheid.

 

* Au cours des années 1950, une série de lois et ajustements juridiques permettent de contrôler la population:

- Le population registration act (loi d'enregistrement de la population) de 1950 aboutit à la classification, sur des bases raciales, de la population. Quatre groupes sont distingués: les Blancs, les Coloured People (métis), les indiens et les Noirs qui deviennent des étrangers à l'intérieur de leur propre pays.

- La prohibition of mixed mariages interdit les mariages inter-raciaux (1949) , tandis que l'immorality amendment act prohibe aussi les relations sexuelles.

- La reservation of separate amenities act (loi sur la séparation des équipements publics de 1953) aboutit à la ségrégation dans tous les lieux publics (transports, écoles, hôpitaux, cimetières...). On parle de Petty apartheid.

Une corde sépare Blancs et Noirs dans un stade.

 

- Le Group aeras act conduit à une ségrégation spatiale implacable puisqu'il détermine, pour chaque groupe racial, une zone d'habitation. Pour les Noirs sont ainsi créés 10 homelands ("patries") ou bantoustans, régions rurales bien délimitées qui se transforment en "réserves" indigènes prétendument autonomes. Ces Etats n'ont aucune viabilité économique, leurs frontières contournent les mines et les terres arables, et ils n'ont aucune continuité territoriale. Bernard Droz (voir sources) rappelle que" les Bantoustans répondent à un triple objectif: freiner la mobilité géographique de la main d'oeuvre, et par là son insertion urbaine; atténuer les tensions en permettant à une élite noire d'accéder à des responsabilités, entraver et diviser le nationalisme noir en ranimant la diversité ou les hostilités ethniques". Cette mesure (Grand Apartheid) réserve l'immense majorité du territoire (les meilleures terres) à la minorité blanche.

 L'Afrique du sud au temps de l'apartheid (source: atlas historique).

 

Il convient d'ajouter à ce dispositif législatif l'apartheid urbain, qui oblige les Noirs à vivre à l'écart des villes, dans des agglomérations de petites habitations, les townships, dont Soweto (acronyme de South West Townships), constitue l'archétype (piste 4). A 16 ans, tous les Noirs doivent posséder un pass qui détermine où ils peuvent vivre, travailler. La législation réglemente ou interdit en effet les déplacements intérieurs.

Maisons dans le township de Soweto. Ce quartier -au départ simple appendice de Johannesburg- s'est rapidement transformé en un gigantesque lotissement formé de plus de 90 000 petites maisons cubiques identiques appelées matchboxes ("boîtes d'allumettes"). 

 

Sous couvert d'anticommunisme, les gouvernements successifs autorisent la répression de toute activité d'opposition. La loi sur le terrorisme (1967), terme à la définition particulièrement élastique dans la loi, légalise les mesures d'exception (état d'urgence, couvre-feu...) et conduit le pays dans une dérive totalitaire. De fait, la classification des individus selon des critères raciaux, l'emprise de l'Etat sur l'individu, jusque dans la sphère la plus intime; les déplacements de personnes dans des territoires réservés ne manquent pas de faire songer à l'Allemagne nazie, même si évidemment la comparaison s'arrête là.

 

 

La photo, en noir et blanc, a fait le tour du monde, symbole de la brutalité du régime d'apartheid: Hector Pieterson, écolier abattu par la police le 16 juin 1976, première victime du soulèvement de Soweto, gît dans les bras d'un plus grand que lui, en larmes.

 

La politique d'Apartheid entraîne une contestation intérieure importante. C'est particulièrement vrai après la nomination de Hendrick Frensch Verwoerd comme premier ministre en 1958. Toute tentative de remise en cause du statu quo est combattue avec violence par le pouvoir blanc, qui maintient de fait les populations noires dans la misère et la marginalité. Ces injustices contribuent ainsi à gonfler les rangs de l'ANC.

 

L'African National Congress (créé en 1912) anime la lutte des Noirs depuis soixante ans et se renforce avec l'accession à sa tête d'une génération de jeunes gens déterminés au cours des années 1940, en particulier Oliver Tambo, Nelson Mandela, Walter Sisulu. L'ANC opte pour une confrontation directe, mais non violente, avec l'adversaire. En 1952, avec le South African Indian Congress (organisation populaire auprès des importantes populations indiennes du pays), l'ANC orchestre la Defiance Campaign against injust Laws. Ce mouvement de désobéissance civile fustige en particulier les Pass Laws, ces lois interdisant les déplacements des non-Blancs à l'intérieur du pays (ils ne peuvent ainsi quitter les terres appartenant aux Blancs, et sur lesquelles beaucoup travaillent, pour émigrer vers les villes). Le mouvement se prolonge en 1953, mais il est rudement réprimé.

Oliver Tambo et Nelson Mandela, en 1962.

 

 

En réaction, l'ANC organise en 1955, à Klipfontein près de Johannesburg, un "congrès du peuple", au cours duquel est adoptée la "Charte de la liberté", qui sert dès lors de plate-forme pour l'ANC. Cette charte repose sur quelques principes intangibles:

- égalité raciale,

- la démocratie,

- nationalisation des grandes entreprises,

- réformes agraires,

- instauration d'un salaire minimum...

 

L'influence grandissante de l'ANC inquiète bientôt les autorités qui durcissent la répression. Une série de procès intentés aux leaders du mouvement s'engage. Entre-temps, une scission se forme au sein de l'ANC. Un groupe dirigé par Robert Sobukwe s'inquiète de l'influence des "communistes" sur la politique du mouvement. Expulsé de l'ANC en 1958, il fonde le Pan-Africanist Congress (PAC), favorable au nationalisme africain.

 

Massacre de Sharpeville en mars 1960.

 

En 1960, le gouvernement prépare un référendum sur la transformation du pays en République et sur la sortie du Commonwealth. L'ANC et le PAC, taisent alors leurs différences, pour organiser d'importantes manifestations pour obtenir des augmentations de salaires et la suppression des Pass Laws. Le 21 mars, alors que 300 000 Africains se dirigent vers le Parlement du Cap, la police ouvre le feu et abat 69 habitants de Sharpeville. Le mouvement de contestation prend une ampleur colossale. Les autorités décident alors d'interdire l'ANC et le PAC. Pour la première fois, la communauté internationale sort de son apathie et condamne le massacre de Sharpeville.

 

 

 

Les leaders de l'ANC, contraints à opérer dans la clandestinité, tirent les enseignements du drame et abandonnent la résistance passive pour la lutte armée. En 1962, la police arrête une partie de la direction clandestine de l'ANC, notamment Nelson Mandela, qui fait désormais figure de dirigeant de l'organisation. Le procès de Rivonia, en 1964, condamne Mandela et 7 autres co-accusés à perpétuité dans la prison de Robben Island, au large du Cap. Les partisans de l'ANC et du PAC qui sont parvenus à passer entre les mailles du filet s'exilent dans les pays limitrophes, notamment en Zambie, en Tanzanie. L'éloignement limite leur influence sur le plan local. En éliminant la direction de ces organisations, les autorités s'assurent une relative tranquillité pour une dizaine d'années, même si, tout au long de cette période des militants sont constamment arrêtés puis incarcérés sans procès.

 

En 1966, le premier ministre Hendrik Verwoerd se fait poignarder par un huissier au Parlement. B. J. Vorster lui succède et continue de bâillonner toute forme d'opposition. A partir des années 1970, le gouvernement décide d'accélérer le processus d'"indépendance" des bantoustans. L'objectif est de priver tous leurs habitants de leur citoyenneté sud-africaine.

 

Steve Biko.

 

L'annonce que l'afrikaans devient obligatoire dans les écoles suscite une immense colère dans les townships. Soweto s'embrase le 16 juin 1976. En réalité, les causes de ces révoltes sont bien plus profondes. Le Mouvement de la conscience noire animé par Steve Biko semble l'instigateur de cette explosion de colère. Pendant 18 mois, , les lieux publics sont incendiés, les voitures brûlées, les commerces pillés. De proche en proche, la fièvre gagne bientôt les quartiers résidentiels métis et indiens. Une terrible répression s'abat de nouveau sur le pays. Les services de sûreté arrête Steve Biko le 18 août 1977. Il mourra 26 jours plus tard des suites des blessures qui lui sont faites lors de son interrogatoire (piste 2, 3).

 

Cette répression policière dans les townships révoltés aura néanmoins de fortes répercussions:

- elle frappe le monde entier avec des clichés qui font le tour du monde. On relève entre 600 et 1000 morts. L'opinion internationale prend enfin véritablement conscience de la nature du régime.

- De jeunes militants fuient le pays et rejoignent les rangs de l'ANC en exil, ce qui contribue à galvaniser le mouvement après l'atonie de la décennie précédente. L'organisation, désormais dirigé par Oliver Tambo, multiplie les attaques sur le front militaire. Il sabote des installations statégiques. Surtout, elle parvient enfin à obtenir des relais au sein de la communauté internationale qui prend des mesures fortes (sanctions économiques, embargo sur les armes, boycotts des rencontres culturelles et sportives).

 

 

Le 21 juin 1976, des émeutiers utilisent des voitures en guise de barricade ( Keystone/Getty Images).

 

* A l'intérieur du pays, l'opposition noire réapparaît progressivement.

- Bien qu'interdits, les syndicats deviennent très puissants à l'instar du Congress of South African Trade Unions (COSATU).

- les leaders religieux tels que Allan Boesak ou l'archevêque anglican Desmond Tutu prennent la parole au nom des Noirs et se font l'écho de leurs aspirations.

- en 1985, une fédération de mouvements anti-apartheid, proches de l'ANC, forment l'United Democratic Front.

Les pays de la "ligne de front" (cf: le Dessous des cartes).

 

 

Incontestablement à partir des années 1980, si la situation s'est décantée dans le reste de l'Afrique australe, le régime de l'apartheid, bien que fragilisé, semble encore solide. Pourtant, c'est aussi au cours de cette décennie que la mobilisation anti-apartheid prend une dimension internationale. Les projecteurs se braquent désormais sur l'Afrique du sud. En 1984, l'archevêque anglican Desmond Tutu reçoit le Prix Nobel de la Paix, pour son action contre le régime. L'isolement des autorités sud-africaines grandit. Depuis 1975, les Etats voisins du Mozambique et de l'Angola se sont libérés du joug colonial portugais. Le Zimbabwe accède à l'indépendance en 1980. En exil, les leaders de l'ANC poursuivent la lutte depuis les "pays de la ligne de front" (pistes 2 et 7). L'ANC renforce ses camps d'entraînements en Angola, au Mozambique, en Zambie et en Tanzanie et développe des missions diplomatiques en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Il faut dire que depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le gouvernement sud-africain ne peut plus se targuer de constituer le dernier rempart contre le communisme en Afrique australe. Ses soutiens occidentaux l'abandonnent. 

L'embargo économique décrété par l'ONU se durcit fortement et contribue à l'asphyxie du pays qui avait pu jusque là vivre en relative autarcie. La situation économique est aggravée aussi par de grandes grèves menées par la COSATU, le syndicat des travailleurs noirs. La révolte intérieure se généralise au milieu de la décennie, animée notamment par l'United Democratic Front (sorte de vitrine légale de l'ANC toujours interdit) et sa branche armée, "la lance de la nation" qui opère depuis les pays de la "ligne de front". Tous ces éléments expliquent aussi que la campagne internationale en faveur de la libération de Mandela prenne une ampleur sans précédent (piste 5).
 

 

Affiche de la COSATU, en 1989.

   

A la fin des années 1980, la minorité blanche au pouvoir doit lâcher du lest sous la pression de plusieurs pays occidentaux, notamment les Etats-Unis. Des négociations secrètes s'ouvrent donc à l'initiative de Nelson Mandela (auquel s'associe Oliver Tambo, président de l'ANC en exil en Zambie). L'arrivée au pouvoir de Frederik De Klerk en 1989 accélère le processus de sortie de l'apartheid. Membre du parti national, cet Afrikaner se persuade de mener des réformes indispensables. Il est alors mis sous pression par la poussée électorale de l'extrême droite qui recueille 30% des voix. Par la déclaration de Harare, l'ANC se dit prêt à négocier sous condition: levée de l'état d'urgence, libération des prisonniers politiques, légalisation des organisations dissoutes, suspension de la peine de mort. 

 

 

Nelson et Winnie Mandela le jour de la libération du grand leader sud-africain.

 

Après 26 ans d'incarcération, Mandela est libéré le 11 février 1990. L'année 1991 voit l'abrogation de la plupart des lois de l'apartheid. Pour autant, le plus dur reste à faire. La minorité blanche n'entend pas se dessaisir du pouvoir à n'importe quel prix. La transition démocratique s'opère dans un climat de grandes violences politiques attisées par les ultanationalistes blancs qui multiplient les attentats, mais aussi par l'Inkhata, une organisation zulu militant pour une restauration monarchique dans le bantoustan du Kwazulu. Elle enclenche un cycle de violences avec les partisans de l'ANC. Mandela redoute toute forme de séparatisme et reste attaché à une vision unitaire de la future nation. Le pays est au bord de l'explosion, l'état d'urgence est réinstauré. Malgré tout, ces violences n'enrayent pas le processus de négociation en cours. Un compromis est enfin trouvé et permet l'adoption d'une constitution intérimaire en décembre 1993. Ainsi, les membres du gouvernement sortant restent associés à la gestion des affaires pendant 2 ans à partir des élections. Il convient en effet de ménager les Blancs qui détiennent toujours le pouvoir économique.

 

Avril 1994, Nelson Mandela vote lors des premières élections démocratiques dans le pays.

 

Lors des premières élections libres et multiraciales d'avril 1994, l'ANC rassemble 63% des suffrages. Le 10 avril 1994, Nelson Mandela devient le premier président noir du pays. Il choisit aussitôt deux vice-présidents, Thabo Mbeki, issu de son parti, et Frederik De Klerk, issu de la minorité blanche et précédent chef du gouvernement. Enfin, il nomme un gouvernement d'union nationale. De Klerk et Mandela reçoivent conjointement le prix Nobel.


 

Frederik De Klerk et Nelson Mandela.

 

Forcément, 50 ans d'un régime aussi terrifiant que celui de l'apartheid laisse des traces profondes dans les esprits, aussi la Commission vérité et réconciliation présidée par l'archevêque anglican Desmond Tutu en 1996-1997 a pour mission de faire la lumière sur les crimes de l'apartheid.

 

Conclusion:

 

Il est assez remarquable de constater qu'après un demi-siècle d'apartheid, régime au combien brutal et destructeur, l'Afrique du sud a réussi sa transition démocratique. Certes, tout n'est pas rose dans la nation arc-en-ciel. Le pays est ravagé par une insécurité endémique, des inégalités sociales énormes subsistent, des problèmes sanitaires majeurs liés notamment au sida frappent la société sud-africaine. Pour autant, le pays bénéficie d'une certaine stabilité et n'a pas sombré dans le chaos comme tant d'observateurs le redoutaient. On doit incontestablement cet état de fait à la personnalité exceptionnelle de Mandela (piste 5, 6, 7, 8). Fr. X. Fauvelle-Aymar (voir sources) rappelle à ce propos:

"Il faut dire (...) ce que ce tour de force doit à la personnalité et à la vision politique de Nelson Mandela, héros de la lutte des Noirs contre l'apartheid durant un quart de siècle, et qui sut acquérir dans les années 1990, auprès de ses concitoyens blancs, une popularité due en partie à sa rhétorique consensuelle et à son action volontariste dans un registre symbolique et identitaire auquel les Afrikaans étaient particulièrement sensibles [...]. De même, le "geste" politique consistant à ne pas briguer de second mandat en 1999 permit à la figure inentamée du père de la nation de conserver un prestige moral sans égal, à l'heure où les chefs d'Etat de certains pays africains avaient sans discontinuer présidé aux destinées de leur pays depuis les années 1970."

Cette libération suscite une allégresse immense dans toute l'Afrique, elle représente un signal fort de liberté et de justice pour tout le continent.

 

Nelson Mandela et Desmond Tutu.

 

L'apartheid a des répercussions immenses sur la vie quotidienne. Les musiciens et chanteurs furent, comme les autres, victimes de cette politique ségrégationniste. Les musiques jouées par des Noirs furent boudées par les grands médias nationaux. La censure prive aussi de nombreux chanteurs d'une notoriété pourtant méritée. Des circuits commerciaux séparés tentèrent aussi de cloisonner "musiques blanches" et "musiques noires". Pour autant, quelques chanteurs se firent d'inlassables dénonciateurs du régime oppressif.

 

 

--------------

La lutte contre l'apartheid et la haute figure morale de Nelson Mandela inspirent de nombreux musiciens. L'impact de la musique, son caractère fédérateur ne saurait être négligé. Les textes forts de nombreux morceaux contribuent indirectement, à leurs niveaux, à une prise de conscience de la sitution politique en Afrique du sud, dès les années 1970 dans le reggae ou au cours des années 1980 par le biais de la musique rock.

D'innombrables chansons ont donc pris pour thème Mandela et l'apartheid. Citons parmi les gros succès: "Soweto blues" par Miriam Makeba, "l'Esclave" de Papa Wemba, "Sisi Mandela" du Congolais Tabu-Ley Rochereau, "Soweto" de Sam Mangwana, "Apartheid" par Xalam, "Apartheid is nazism" d'Alpha Blondy, "Biko" de Peter Gabriel, "Mandela day" des Simple Minds, Brenda Fassie "black president"... la liste est loin d'être exhaustive. Ci-dessous, 7 autres morceaux plus ou moins connus:

 

1. Ras Menelik: Chant down apartheid". Le reggae est une musique de combat qui fustige l'oppression et le racisme. Le régime de l'apartheid devint donc une des cibles favorites des musiciens jamaïcain ou africain comme le prouve le morceau du reggaeman nigérian Sonny Okosum. 

2. Sonny Okosun: "Fire in Soweto".

Pochette du disque "Fire in Soweto" de Johnny Okosun, reggaeman nigérian.

3. Tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)". Steven Biko est un jeune militant charismatique qui meurt en détention le 12 septembre 1977. Peter Gabriel lui rend un poignant hommage avec son morceau "Biko". A Tribe Called Quest propose ici un rap très réussi.

4. Super Diamono de Dakar: "Soweto". La superstar sénégalaise du mbalax, Omar Pené et le super diamono dénonce l'oppression dont sont victimes les Noirs entassés dans les townships.

5. Specials: "Nelson Mandela". Ce morceau écrit par Jerry Dammers, leaders des Specials, en 1984, s'impose comme un chant de ralliement pour la communauté internationale, enfin prête à mettre sous pression le système de l'apartheid. Un élan de compassion apparaît pour le plus ancien prisonnier politique de la planète en Europe et aux Etats-Unis où Mandela restait alors largement méconnu du grand public. D'autres chanteurs anglo-saxons tels que Jeff Beck, Eric Clapton, Phil Collins ou Sting soutiennent alors l'action d'amnesty international.

 

Le 11 juin 1988, le stade de Wembley à Londres accueille les plus grandes stars internationales pour un concert géant en l'honneur de Nelson Mandela. A 70 ans, ce dernier reste enfermé dans sa cellule de Pollsmoor dans la banlieue du Cap. En septembre 1988, Amnesty International organise une tournée mondiale à laquelle participent Peter Gabriel, Bruce Springsteen, Tracy Chapman, Sting et Youssou N'Dour pour le respect de la déclaration universelle des droits de l'Homme. Les protagonistes du concerts de 1988 se réunissent de nouveau dans le stade de Wembley en 1990, en présence de Nelson Mandela, tout juste libéré.

6. Johnny Clegg et Savuka: "Asimbonanga" (1987). En 1986, Johnny Clegg fonde le groupe Savuka ("nous nous sommes levés") qui rencontre un succès international, notamment en France, grâce au totre "Asimbonanga", un titre hommage à Nelson Mandela. La chanson se voit immédiatement interdite d'antenne dans son pays. Peine perdue, Asimbonanga devient l'hymne de la résistance portée à l'échelle internationale. Condamné à la prison à vie en 1964, le nom de Nelson Mandela doit être oublié. "Nous ne l'avons pas vu" (traduction littérale d'Asimbonaga), dit le refrain en zoulou. Dans l'un des couplets, écrits, eux, en anglais, Clegg évoque Steve Biko, Victoria Mxgengen, Neil Agget, des militants de la lutte anti-apartheid assassinés.



Johnny Clegg et Sipho Mchunu.

7. Youssou N'Dour: "Nelson Mandela". Le chanteur sénégalais, très inmpliqué dans la lutte pour le respect des droits de l'Homme dans le monde aux côtés d'Amnesty International, dédie son morceau à Mandela.

 

8. Discours de Nelson Mandela lors de sa libération suivi de commentaires de l'historien Elikia MBokolo.

 

Sources:

Cet article est basé sur une série de d'articles de l'histgeobox consacrés à l'histoire de l'Afrique du Sud. Mais il est largement étoffé et complété grâce aux ouvrages ou émissions suivants ...

  • Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens. 1815-1919, folio histoire, 2004.
  • L'Histoire n° 306. Fr. X. Fauvelle-Aymar: "Et l'Afrique du sud inventa l'Apartheid", février 2006.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker, Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • L'Afrique enchantée: "l'Afrique du sud: on dit quoi?".
  • Bernard Droz, Histoire de la décolonisation, Point, Le Seuil.
  • Les émissions du dessous cartes consacrées à l'histoire de l'Afrique du Sud: "une nation arc en ciel" et "la transition post-apartheid".
  • Odile Goerg, L'Afrique XVIIIè-XXIè siècle, Junior Histoire, Autrement, 2005.
  •  L'épopée des musiques noires sur RFI: "Mandela day".
  • Frank Tenaille, Le swing du caméléon, Actes sud, 2000.

 

 

Liens:


* Sur Samarra et l'Histgeobox:

 

 

* Ailleurs sur la toile:

 

1 2 3 >>