Samarra


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Un rap pour comprendre la réforme du NHS en Grande-Bretagne

par Aug Email

 


[Caricature de Steve Bell parue dans le quotidien The Guardian. Lansley et Cameron en train d'opérer le NHS...]

 

Voilà plusieurs mois que nous avons découvert avec enthousiasme le "Andrew Lansley Rap" de Nxtgen. Un rap engagé, direct et qui traite d'une question politique et sociale brûlante : la réforme du système de santé en Grande-Bretagne. Peu courant ! Le temps de potasser un peu tout ça et voici l'article sur l'histgeobox. L'occasion de revenir sur l'histoire du NHS, son évolution et le projet de réforme envisagé par le gouvernement de coalition du Conservateur David Cameron.

 

Voir le clip et lire l'article sur l'histgeobox

 

 

 

 

Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.

par vservat Email

Nous nous interessions, il y a quelques temps sur l'Histgeobox à deux titres des Clash datés de 1979, "London Calling" et "Guns of Brixton". Si l'hiver 78-79 évoque bien peu de choses de ce côté-ci du Channel, il en va différemment en Angleterre. Cet hiver vit, en effet, naître et se développer un mouvement social de très grande ampleur. Moins important que d'autres sur cette même période, il a toutefois laissé une trace indélébile dans la mémoire collective. Le Sun, tabloïd bien connu, parle alors du "winter of discontent" ou "hiver du mécontentement". Le terme est depuis passé dans le langage courant et l'épisode est devenu un véritable mythe politique Outre-Manche, tant et si bien qu'il y a quelques jours encore le Guardian publiait un article sur les émeutes de Brixton de 1981, les qualifiant de "summer of discontent".
 
 
Tournant majeur de l'histoire sociale britannique, le "winter of discontent" est aussi un point de basculement de l'histoire syndicale et politique du pays, qui conduisit à l'avènement du thatchérisme, dont les années Blair ne constituent aucunement une rupture. (1) 
 
 
Cette référence incontournable nous incite évidemment à regarder avec un oeil vigilant ce qui se passe aujourd'hui en matière de luttes sociales de l'autre côté de la Manche, que ce soient  les grandes manifestations étudiantes contre la hausse des droits d'entrée à l'université de l'automne dernier, ou celles, plus récentes,  des travailleurs du secteur public contre les coupes budgétaires du gouvernement Cameron. Passé et présent, en la matière, peuvent-ils se lire en mirroir?
 
Pour retracer le fil des évènements de cet "hiver du mécontrentement", pour en délimiter la portée sociale, mais aussi pour en saisir les enjeux politiques et syndicaux, nous avons demandé à Marc Lenormand, doctorant en études anglophones à l'Université de Lyon 2 (2), dont le travail de thèse porte sur « L'hiver du mécontentement” de 1978-1979 : le mouvement social britannique face à la crise du travaillisme et la nouvelle droite thatchérienne », de bien vouloir répondre à quelques questions sur le sujet et de prolonger son analyse sur la façon dont le monde de la culture, à l'instar des Clash, a pu rendre compte de cette période. 
 
 
 
 
 
 
En France, le "winter of discontent" de l'hiver 79 est relativement mal connu, alors qu'il est un véritable mythe politique en Angleterre, réactivé constamment et passé dans le langage usuel (il y a encore quelques jours, un article du Guardian transformait les émeutes de Brixton de 1981 en "summer of discontent"). Pourquoi tient-il une telle place dans l'imaginaire politique britannique ?
 
 
Effectivement, le rôle de mythe politique fondateur que l' "hiver du mécontentement" joue dans la Grande-Bretagne post-thatchérienne peut surprendre, d'autant que les années 1970 et 1980 en Grande-Bretagne ont été marquées par de nombreux conflits sociaux dont beaucoup ont dépassé les conflits de l'hiver 1978-1979 en durée, en intensité et en termes d'impact sur l'activité économique du pays.
 
On peut donner à cette focalisation sur l' "hiver du mécontentement" des explications de plusieurs ordres. Il y a tout d'abord le terme lui-même, "hiver du mécontentement", introduit par le rédacteur en chef du Sun en référence au premier vers de la pièce Richard III de Shakespeare, une oeuvre littéraire dont le désordre social et politique du royaume constitue un thème majeur.
 
Il y a ensuite la conjoncture politique. Ce conflit précède de quelques mois la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai 1979. Comme les conservateurs ont commencé à roder leur rhétorique anti-syndicale pendant l'hiver 1978-1979 et qu'ils ont fait campagne 
sur le thème du retour à l'ordre social au printemps 1979, les conflits de l'hiver 1978-1979 ont été vus comme un facteur déterminant dans ce changement de gouvernement qui constitue la principale rupture politique dans l'histoire de la Grande-Bretagne depuis 1945. Même si l'on peut attribuer le changement de gouvernement à d'autres facteurs (désaffection des couches populaires pour un gouvernement qui mène une politique d'austérité économie, déception d'une partie de l'électorat en Ecosse et aux Pays de Galles suite à l'échec des référendums sur l'autonomie), les conservateurs au pouvoir à partir de 1979 ont constamment réactivé la mémoire de ces conflits pour motiver leur politique anti-sociale et anti-syndicale et identifier leurs adversaires politiques travaillistes à la menace du chaos social et politique.
 

 

 
 
 
Margaret Thatcher prend la tête du parti conservateur en 1975. Elle remporte les élections générales de mai 79 et devient premier Ministre.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Enfin, au sein même du parti travailliste et du mouvement syndical, l'aile dite "modernisatrice" s'est pareillement servie de la mémoire de l' "hiver du mécontentement" et de la défaite travailliste dans un contexte de conflictualité sociale pour imposer un recentrage du parti travailliste et du mouvement syndical et une acceptation de l'ordre social et politique thatchérien. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, l' "hiver du mécontentement" est une référence centrale aussi bien pour la droite que pour le centre-gauche, et un mythe politique très efficace pour disqualifier toute contestation sociale.
 
 
 
Pouvez vous nous dire ce qui se déroule durant le "winter of discontent" de 1979 ?
 
Après que le gouvernement travailliste a décidé à l'été 1978 et pour la quatrième année consécutive d'imposer un plafond aux augmentations salariales (+5% au maximum à une période ou l'inflation est supérieure à 10% par an), la contestation part des usines Ford au mois d'octobre 1978. Ford est un foyer de contestation ouvrière traditionnel. Ce qui est moins attendu, c'est qu'après que les ouvriers de Ford ont obtenu un accord salarial favorable, toute une série de secteurs se mettent en grève. Un conflit social majeur affecte le transport routier au mois de janvier 1979. Les routiers bloquent les ports et les zones industrielles, et provoquent un ralentissement de l'activité économique. Alors que l'opposition conservatrice demande que l'état d'urgence soit déclaré et l'armée appelée en renfort, le gouvernement travailliste s'y refuse pour éviter d'envenimer la situation. Les routiers obtiennent satisfaction de leurs revendications à la fin du mois, au moment où démarre l'autre conflit majeur de l'hiver 1978-1979, dans les services publics. Les travailleurs de ce secteur ont été affectés tout particulièrement par le contrôle strict des augmentations de salaire et par les réductions budgétaires menées depuis 1975, et le mouvement qui démarre le 22 janvier 1979 fait suite à une multiplication des conflits locaux dans ce secteur. Les organisations syndicales organisent des grèves roulantes (chaque service, chaque hôpital, chaque école se met en grève l'une après l'autre) et des grèves éclairs (une heure ou une journée) pour ne pas pénaliser des salariés aux revenus déjà très faibles et parce qu'elles anticipent une grève longue et dure. Le conflit se poursuit tout au long du mois de février, et dans certains secteurs et localités jusque mi-avril.
 
Les revendications sont loin d'être entièrement satisfaites, mais le gouvernement promet la mise en place d'une commission pour étudier les conditions de salaires des personnels des services publics, ce qui incite certains syndicats à signer les accords salariaux assez peu favorables qui leur sont proposés.
 
 

 
 
 
 
 
 Les travailleurs des services publics réclamant des hausses de salaire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Qu'est-ce qui se joue en matière de bouleversements économiques et sociaux durant cette période?
  
Il me semble qu'il y a deux évolutions socio-économiques majeures pendant cette période de la deuxième moitié des années 1970. La première, c'est une transformation des politiques économiques. Du fait de l'orientation internationale de l'économie britannique, et dans un contexte marqué par l'augmentation du prix du pétrole et des matières premières depuis le début des années 1970, la Grande-Bretagne connait à la fois un fort déficit de sa balance des paiements, un ralentissement de la croissance de son PNB (Produit national brut) et une forte inflation. C'est une situation difficile, mais aussi nouvelle par rapport à la période dite de "l'âge d'or" (équivalent britannique des trente glorieuses françaises) de l'après-Guerre, et par rapport à laquelle les économistes et les politiciens sont désemparés. Alors que les remèdes traditionnels, comme les politiques de relance de l'économie, échouent et ne font qu'aggraver l'inflation, de nouvelles théories connaissent une fortune croissante auprès des dirigeants politiques et économiques. Il s'agit d'un ensemble de théories, que nous appellerions aujourd'hui néo-libérales, et qui attribuent les maux de l'économie britannique à des dépenses publiques trop élevées et à un poids trop important des organisations de travailleurs. Ces théories se répandent grâce à l'action de réseaux intellectuels très structurés au sein des milieux universitaires, journalistiques, financiers et politiques. Elles ne convainquent pas encore un patronat britannique attaché à la paix sociale et au compromis historique avec le mouvement syndical, mais elles pèsent sur la décision politique à la fois de l'intérieur (par leur influence au sein des ministères, et notamment du Trésor britannique) et de l'extérieur (par la pression des marchés financiers, dont la confiance devient un élément essentiel pour garantir la stabilité d'une économie). Un épisode célèbre de ce tournant néo-libéral des politiques publiques est l'intervention du FMI (Fonds monétaire international) à l'automne 1976, dont la délégation vient dicter au gouvernement britannique un plan d'austérité en échange d'un prêt. Les historiens et les économistes débattent aujourd'hui pour savoir si le gouvernement travailliste de 1974-1979 s'était converti à cette nouvelle doctrine économique. Ce qui nous importe, c'est que les politiques sociales et économiques s'infléchissent fortement à partir du milieu des années 1970.
 
L'autre évolution socio-économique majeure de la période, qui a d'ailleurs un impact sur la dégradation de la balance des paiements britanniques, est la désindustrialisation. L'emploi industriel atteint un pic à la fin des années 1960, après quoi il diminue continuellement. Le ralentissement fort de la croissance économique britannique en 1973-1974 (années du choc pétrolier) et dans les années qui suivent, puis la récession de la période 1979-1981 provoquent la fermeture de nombreuses usines et de nombreuses suppressions d'emplois, dans un secteur qui constituait le bastion du mouvement syndical britannique.
 
 
 [symbole de la désindustrialisation : les usines de la British Leyland au bord du gouffre en 1979]
 Piquet de grève à la Britich Leyland qui produisait alors des
Jaguar, mini Austin et Rover.
 
 
 
Comment cet épisode va-t-il agir sur le paysage syndical et celui des luttes sociales? A-t-il laissé des traces dans le paysage actuel? Peut on établir un lien avec les derniers mouvements de protestation contre les coupes budgétaires en Angleterre?
 
Ce qui est remarquable dans l' "hiver du mécontentement", c'est qu'il s'agit du premier mouvement social de grande ampleur qui mobilise principalement les travailleurs des services publics, et notamment des travailleuses femmes. Un grand nombre de femmes de ménage, dames de cantine, concierges, éboueurs, jardiniers, ambulanciers, infirmières et autres salariés qui se mettent en grève au cours de l'hiver 1978-1979 le font pour la première fois. En ce sens, l' "hiver du mécontentement" constitue à la fois l'aboutissement d'une décennie d'extension des luttes sociales par delà les bastions ouvriers traditionnels des mines et de l'industrie manufacturière vers les services publics, et l'annonce du déplacement du centre de gravité du mouvement syndical et des luttes vers les syndicats du service public, évolution dont témoignent les mouvements de protestation de ces dernières années contre la baisse du pouvoir d'achat des salariés des services publics, et le mouvement qui s'esquisse contre les coupes budgétaires brutales du nouveau gouvernement libéral-conservateur.
 
Même si la Grande grève des mineurs de 1984-1985 demeure la principale confrontation sociale des trente dernières années (tant par sa durée que par sa violence), ces décennies ont été également marquées par des grèves importantes chez les infirmières (1982) et les ambulanciers (1988). En dépit des réductions budgétaires drastiques opérées dans les services publics dans les années 1980 et 1990 par les gouvernements conservateurs (réduction du budget des collectivités locales, externalisation des services, privatisation des entreprises publiques), les syndicats des services publics ont contenu la baisse de leur nombre d'adhérents, pendant que les effectifs des syndicats du secteur manufacturier, des transports et de l'énergie étaient décimés. Avec le renforcement de la place des syndicats des services publics au sein du TUC (Trades Union Confederation), la confédération des syndicats britanniques, de nouvelles questions ont également fait leur apparition parmi les priorités du mouvement syndical, notamment celle de la représentation et de la participation des femmes et des minorités ethniques.
 
 
 
 
 
 
Infirmières de la NHS en grève durant le "winter of discontent".
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En termes de revendications, il est effectivement possible de faire un parallèle entre le mouvement actuel et l' "hiver du mécontentement", qui tous deux prennent pour cible des politiques d'austérité. En revanche, il est nécessaire aussi de souligner la transformation du contexte social et institutionnel depuis 1979 : les syndicats font face à un gouvernement conservateur violemment hostile (alors que le gouvernement travailliste de 1974-1979, quelles que soient les politiques qu'il mettait en oeuvre, était lié au mouvement syndical) ; les possibilités d'action des syndicats ont été sévèrement réduites par une série de lois anti-syndicales votées par la majorité conservatrice au Parlement dans les années 1980 ; enfin le mouvement syndical dans son ensemble a été affaibli par son déclin numérique et sa marginalisation politique. Une nouveauté, dont les effets restent à mesurer, est la conjonction potentielle sur certaines revendications entre le mouvement syndical et le mouvement de contestation estudiantin qui a émergé à l'automne. Un certain nombre d'actions (notamment celles menées par le collectif UK Uncut contre les entreprises qui pratiquent l'évasion fiscale) sont bien reçues dans le mouvement syndical. Reste à voir si cela débouche sur une vraie convergence.
 
 
 

 
Comment cet épisode va-t-il contribuer à bouleverser les rapports de force entre les travaillistes et les conservateurs en ouvrant les portes du pouvoir à Margaret Thatcher?
 
L'arrivée au pouvoir des conservateurs thatchériens marque à de nombreux égards une rupture dans l'histoire politique et institutionnelle de la Grande-Bretagne. Margaret Thatcher est arrivé à la tête du parti conservateur en 1975 suite à la chute du précédent gouvernement conservateur face à une grève des mineurs, et sur un programme de rupture avec le conservatisme de compromis social jusqu'alors majoritaire au sein de la direction du parti. Une fois au pouvoir, les conservateurs rompent avec la politique de concertation avec le mouvement syndical qui prévalait depuis l'après-Guerre. Les syndicats sont institutionnellement marginalisés, symboliquement disqualifiés, légalement neutralisés, enfin réprimés par la police et la justice britanniques lorsqu'ils s'opposent à l'imposition du nouvel ordre social et économique thatchérien.
 
Cette rupture dans les politiques publiques et cet affaiblissement du mouvement syndical produisent des transformations au sein du parti travailliste. Le débat sur l'attitude à adopter face au gouvernement thatchérien aboutit à une sécession de l'aile droite du parti travailliste qui forme le SDP (Social Democratic Party), dont le bon score aux élections de 1983 permet aux conservateurs de se maintenir au pouvoir. Au sein du parti travailliste, cette reconfiguration du champ politique et social donne des arguments à l'aile centriste désireuse de distancier le parti du mouvement syndical. Le parti travailliste rechigne à soutenir les mineurs en grève en 1984-1985, et la nouvelle défaite travailliste en 1987 amorce un processus dit de "modernisation" du parti, marqué par un recentrage politique, une marginalisation du rôle des syndicats en son sein et enfin, après l'arrivé de Tony Blair à la tête du parti en 1994, une acceptation du nouveau cadre social et économique mis en place par les conservateurs.
 
 
 
 
 
 
 
Affiche de campagne du New Labour pour les élections de 1997. Tony Blair et son image envahissent les affiches.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le parti travailliste qui accède de nouveau au pouvoir en 1997 sous le nom de "New Labour" ne promet qu'une inflexion sociale d'un ordre économique thatchérien devenu indiscutable. La question demeure de savoir dans quelle mesure l' "hiver du mécontentement" de 1978-1979 a contribué à l'arrivée au pouvoir des conservateurs et à cette transformation du parti travailliste. La façon dont les politiciens et les médias conservateurs ont mis en oeuvre des stratégies rhétoriques associant la crise sociale et politique du pays à l'incompétence des travaillistes et à la toute-puissance des syndicats a été étudiée de manière convaincante par des politistes britanniques. Cependant, de là à conclure que les conflits sociaux de l'hiver 1978-1979 ont été, à travers ce travail de construction discursive, le facteur déterminant de la victoire conservatrice en mai 1979, il y a un pas qu'on peut hésiter à franchir.
 
En étudiant les évolutions du mouvement syndical et la montée de la contestation face aux politiques d'austérité dans les années 1970, on peut tout aussi bien affirmer que les élections de mai 1979 sont moins une victoire conservatrice qu'une défaite travailliste, et que les travaillistes doivent la désaffection de leur électorat traditionnel à l'adoption de politiques économiques hostiles aux salariés.
 
 
 
 

Le "London Calling" des clash mis à part, quelles autres oeuvres évoquent/ se réfèrent à ce moment de l'histoire britannique contemporaine?
 
 
On peut tout d'abord penser aux productions artistiques contemporaines de 1978-1979. 1979 est l'année de la sortie du film "La vie de Brian" des Monty Pythons, dont une scène fameuse tourne en dérision le sectarisme de la gauche radicale britannique.
 
C'est aussi l'année de la sortie de toute une série d'oeuvres musicales qui reprennent la thématique de la désintégration sociale et de l'aliénation, comme les albums "The Wall" des Pink Floyd et "Unknown Pleasures" de Joy Division. Ces derniers sont représentatifs de l'émergence d'une série de groupes aujourd'hui caractérisés comme post-punk (avec en tête The Cure), dont les mélodies mélancoliques contrastent avec l'énergie du punk. Si, avec ces nouveaux groupes, la veine nihiliste subversive du punk prend progressivement un tournant plus noir et perd sa dimension libératrice, il n'en reste pas moins que c'est le punk qui est le courant musical marquant des années 1978 et 1979 en Grande-Bretagne, derrière des figures tutélaires comme les Clash ou les Sex Pistols. Peu de groupes font certes de leur chansons des commentaires sociaux aussi explicites que les Clash dans leurs différents albums ou The Jam dans leur album Settings Sons (1979).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il est cependant difficile de ne pas faire de parallèle entre d'un côté les interrogations sur le déclin de l'économie britannique, la crise de l'idéologie travailliste, la désindustrialisation et l'extension de la conflictualité sociale, et de l'autre côté l'adoption de ce genre musical et de l'imaginaire qui lui est lié par une frange considérable de la jeunesse britannique. Cette situation sociale et politique se reflète tout particulièrement à travers la scène street punk, aussi appelée oï. C'est la musique associée à la mouvance skinhead, qui revendique dans ses vêtements et les thèmes de ses chansons une identité ouvrière. La fin des années 1970 sont le moment où cette mouvance, traditionnellement ancrée à l'extrême gauche et porteuse d'une hostilité de classe à l'égard de la police et de l'Establishment, connaît une scission entre une fraction attirée par les thèmes néo-nazis dans un contexte de montée de l'extrême droite sous la forme du National Front, et une fraction qui développe des thèmes antifascistes.
 
Par ailleurs, il y a un ensemble de productions artistiques qui font référence rétrospectivement à cette période. Je ne connais pas d'oeuvre de fiction située spécifiquement dans cette conjoncture historique de l'hiver 1978-1979, mais la décennie 1968-1979 a été amplement abordée par les artistes.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En littérature, il faut mentionner "Bienvenue au club" de Jonathan Coe (2001), le portrait d'un groupe d'adolescents qui grandit à Birmingham dans les années 1970, avec en toile de fond les conflits sociaux aux usines British Leyland, la violence de la guerre civile nord-irlandaise et l'émergence de la musique punk. A la télévision, la série "Life on Mars" (3) met en scène un policier des années 2000 qui est projeté dans les années 1970. Elle illustre remarquablement la représentation de cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne comme une préhistoire où le machisme et la brutalité des policiers n'ont d'égal que l'archaïsme du monde du travail.

 
 
 
Tous nos remerciements à Marc Lenormand pour avoir bien voulu répondre à nos questions !
 
Etant donné les nombreuses références qu'il nous a données, terminons en musique cet entretien.
 
 

 

 Notes :

(1) Se référer en particulier à l'ouvrage de Keith Dixon, "Un digne héritier", Raison d'agir, 2000.

(2) Marc Lenormand est donc doctorant en études anglophones (Université Lyon 2, laboratoire Triangle UMR 5206). Il a publié 

« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


« Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

(3) Samarra a consacré un article à cette série. Il est disponible ici.


Bibliographie :

Marc Lenormand« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


Marc Lenormand, « Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

Keith Dixon, "Les évangélistes du marché", Raison d'agir, 1998, 2008 pour la réédition.

Un article de la BBC sur les élections générales de 79.
Un article de la BBC sur le 
"winter of discontent"
Un article du Guardian partant des
 mémoires de J. Callaghan.
Un autre article du Guardian sur les
 grèves du secteur public de 1979.
Une conférence de Colin Ray, Université de Sheffield, 
The "Winter of discontent" in British politics", 2009 (cliquer sur le texte "opening conférence")
Une autre conférence de B. Lemonnier, université de Paris X Nanterre, "
L'Angleterre depuis 45 : les enjeux d'une histoire culturelle", 1997

Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.

par vservat Email

Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.

Histoires, identités, mémoires des  Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais. 

 

 

 

 

  • Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?

 

 

 

Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…

 

 

      L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !

 

 

      Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà… 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?

 

 

Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)

 

 

 

Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.

 

 

  • Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?

 

 

Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.

 

 

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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…

 

 

 

Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de 1972 (9) a pour sa part été porté à l’écran en 2002 par le réalisateur britannique Paul Greengrass(10).  Quand le film est sorti, les conclusions du Rapport Saville n’étaient pas encore publiées. Elles ont été rendues publiques en juin 2010 après douze années d’investigation. Le rapport affirme la lourde responsabilité britannique et accable en particulier une unité de parachutistes britanniques qui, ce dimanche 30 janvier 1972, a tiré sans motif légitime et sans sommation sur une foule désarmée marchant pour les droits civiques, occasionnant la mort de treize manifestants. Le rapport précise que les soldats ont ensuite menti de manière concertée à la justice, afin de cacher leurs agissements criminels.

 
 
  • En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)? 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug]  hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.


 

  • Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels? 

 

 

        Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

 

 

 


  Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.

  

 

 

     Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.

 

 

    Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique  insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.


 

 

  • Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?

 

 

      Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.

 

 

       Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.

 

       A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…

 

 

 

A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien ! 

 

Merci à Aug également pour ses photos de Dublin. 

 

Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.

 

 

 

 

Notes : 

(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié : 

"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

 " L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50

A paraître en mai :

"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.fr/.

A paraître en juin : 

"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/

 

(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!

 

(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.

En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte. 

 

(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.

 

(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.

 

(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures). 

 

(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.

 

(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.

 

(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.

 

(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.

 

(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint),  à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.

 

(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.

 

(13) Shankill est un des political district  unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".

 

X-Mas Jam (Augmix #15)

par Aug Email

Pour achever l'année, je vous propose quelques titres, anciens ou récents, qui ont bercé mes oreilles en 2010. Faute de temps, je ne vous les présente pas en détail comme d'habitude... Retrouvez tous les titres à écouter en fin d'article. Enjoy !

 

 Laissons les faire leur entrée....

 

 

....Puis un détour par le Mali avec Amadou et Mariam....

 

 

 Avant de revenir sur le continent américain et les "cousins éloignés" (distant relatives) de Jamaïque et de Queensbridge à New York : Nas et Damian Marley.

 

 L'un des plus fameux diss de l'histoire du Hip-Hop fut clos par ce titre de Boogie Down Productions "The Bridge Is Over". L'enjeu de la dispute : l'origine du rap. Bronx ou Brooklyn ? Marley Marl plié en quelques mesures par les représentants du Bronx, DJ Scott La Rock (décédé peu après) et KRS-One (samples de Sly & Robbie et Billy Joel):

 

 

Et l'un des meilleurs titres du "Teacher" : KRS-One : "MC's Act Like They Don't Know" (1995), avec DJ Premier aux manettes... (sample de "The Breaks" de Kurtis Blow

 

 

 

 Vous connaissez sans doute la Danse Hongroise n°5 de Brahms....

 

....Peut être grâce au Dictateur de Chaplin...

 

 

... J'aime beaucoup cette utilisation par le rappeur anglais Professor Green :

 

L'un des meilleurs titres de Gangstarr "Who's Gonna Take th Weight". "Guru is the Mike and Premier is the anchor.." (samples de Maceo & the Macks, Kool and the Gang et LL Cool J):

 

 

Assassin, l'un des groupes emblématiques du rap français des années 1990 :

 

Une version un peu plus pêchue ici

 

 Petite visite de Philadelphie avec l'un des premiers titres du groupe The Roots. "Hé, Black Thought et ?uestlove, vous me passez un peu de popcorn ?" :

 

 

Que faire quand on ne perce pas véritablement dans le rapgame et qu'on a du groove et une belle voix comme Aloe Blacc ? De la soul ! "If I share with you my story, will you share your dollar with me?" :

 

 

"T'aimer me tue..."

 

Soul toujours avec Ben L'oncle Soul :

 

 

 

Quand Raphaël se confie à Jeanne d'Arc :

 

 

Oxmo pour terminer  :

 

Découvrez la playlist Augmix fifteen avec Boogie Down Productions

 

Retrouvez également la sélection de novembre de Blot

 

Toute l'équipe de Samarra vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d'année !

 

 

U2 et Belfast : "Where the Streets Have no Name" sur l'histgeobox.

par vservat Email

 

En 1987, U2 extrait en 3° single de son album "The Joshua Tree", "Where the Streets Have no Name". Certains diront qu'elle parle du paradis, de New York, des rues de l'Ethiopie, où Bono se rendit quelques temps avant d'écrire le texte (semble-t-il sur un sac vomitif d'Air India), mais, en fait, c'est l'auteur lui même qui identifiera le territoire qui lui a inspiré la chanson d'ouverture de l'album "The Joshua Tree" : Belfast.

 

 

 

 

 

Capitale de l'Irlande du Nord, ville de la ségrégation ociale,économique et religieuse qui résiste férocement aux tentatives visant à la rendre moins sectaire, balafrée d'une peaceline (ci-contre) qui la défigure, elle reste sous la plume de Paul Hewson (AkA Bono) une ville étouffante, violente, enfermée dans ses rigidités sectaires qui marque sa population, ses quartiers, rendant par la même inutile d'en baptiser les rues.

 

La suite sur l'histgeobox.

 

 

"Life on Mars" : Manchester, 1973.

par vservat Email

"Life on Mars"ou la brassée des temps : 

1973, "Life on Mars ?" de Bowie est n°1 au hit parade britannique. Sam Tyler ne s'en souvient pas car il vit en 2006. Brillant inspecteur de la police de Manchester, il sait mener ses enquêtes tambour-battant en s'appuyant sur les dernières technologies. Victime d'un inattendu accident de voiture , il se réveille sur le terrain vague d'une friche industrielle, toujours à Manchester mais ....en 1973.

 

"Am i mad , in a coma, or back in time?"1 se demande Sam Tyler et ses interrogations sont légitimes. En effet,  en 1973, il n'y a pas de lecteur MP3, encore moins de cd dans la mesure où  la musique s'écoute sur un disque vinyl format 33 tours et s'achète chez un disquaire ; et puis, les mots n'ont pas le même sens. Ainsi,  quand vous demandez un numéro Virgin à l'opératrice, elle vous prend immédiatement pour un détraqué sexuel, un PC n'évoque rien d'autre pour le commun des mortels que le parti communiste !  Maigre consolation quand le hasard veut que vous croisiez l'une de vos idoles en la personne de Marc Bolan, figure emblématique du Glam-Rock mancunien,  dans un club, vous pouvez tout au plus lui dire de faire attention en prenant la voiture, surtout si c'est une mini, espérant ainsi changer le cours de l'histoire.2

 

 

Quand notre héros émerge au milieu de son terrain vague, il est vêtu au goût du jour : affublé d'un magnifique pantalon pattes d'eph', il arbore de très jolies chemises col deltaplane confectionnées dans des tissus synthétiques légèrement transparents alternant une grande variété de tons beiges. C'est ainsi paré qu'il intègre le commissariat central dirigé par l'inspecteur chef,  Gene Hunt. 

 

 

 

Celui ci est un  inconditionnel de Sergio Leone, pilier du pub tenu par  Nelson, le mancunien de la Jamaïque un brin philosophe, dans lequel il s'approvisionne essentiellement en whisky. Il ne connait ni le téléphone portable, ni l'analyse ADN, et encore moins la glace sans tain pour protéger les témoins. Ses méthodes d'investigation sont assez peu orthodoxes et se terminent souvent au coup de poing mais c'est un meneur d'hommes. Avec un accent du nord à couper au couteau, il est entouré de 3 autres enquêteurs à l'efficacité approximative qui ne comprennent pas tout au comportement étrange de leur nouveau collègue. Cette fine équipe est bientôt complétée par la jeune Annie, aussi troublée que les autres par les propos incohérents du nouvel inspecteur mais davantage soucieuse de lui apporter de l'aide.

 

 

 "Life on mars" : Manchester, la ville aux 3 visages.

 

"Life on mars" propose une plongée dans une ville à 3 identités : criminogène à souhait, Manchester fut aussi un des fleurons de la révolution industrielle, capitale des industries textiles et   une ville dont la scène musicale n'a jamais cessé d'être active en dépit de ses excès et de la politique répressive très sévère qui tenta de les juguler. La série surfe de façon éhontée sur les 3 vagues à la fois avec une vraie jubilation et restitue un univers culturel, un air du temps, qui a le cachet de l'authenticité.

 

 

Tout d'abord, "Life on Mars" s'applique à rappeler qu'avant "Les experts', la police n'était pas totalement inopérante. A l'heure où les séries surenchérissent en matière de hautes technologies, l'équipe de Gene Hunt nous ramène à l'époque durant laquelle on hésitait encore à utiliser le magnéto pour enregistrer les dépositions,  l'usage du talkie-walkie restait tout à fait superfétatoire, et  la police s'essayait tout juste à délimiter les scènes de crime ou à relever les empreintes des suspects sur les lieux de leurs méfaits. La série utilise pleinement le jeu du big bang chronologique puisque Sam Tyler, lui, venant du futur, connait tout des méthides du XXIème siècle  et tente de les introduire dans le commissariat central de Manchester. Il obtient au mieux sous  le regard  dubitatif du chef, et parfois l'enthousiasme modéré de sa collègue Annie. On mesure à quel point, les séries policières se sont renouvelées, reflétant sans doute les grandes évolutions des techniques d'investigation de ces 40 dernières années.

 

La Manchester de "Life on Mars" est plus que jamais la ville du prolétariat industriel. Son décor est fait de cheminées d'usines, de manufactures de briques rouges et d'alignement de maisons ouvrières sur courées. Le marquage prolétaire de la ville est très assumé dans la série qui reprend à son compte aussi bien le parlé spécifique et populaire du nord (le possessif "my" devenant systématiquement un "me") que son accent très prononcé (en gros le "pub" devient le "pob"). "Life on Mars" s'adosse justement sans complexe à toutes les formes de sociabilité populaire d'Outre Manche en général et de Manchester en particulier, que ce soit celle que l'on développe au pub, dans les nombreux clubs de la ville ( sur lesquels le crime organisé a déjà la main mise, bien avant la période "Madchester"3) ou encore au stade, celui de Manchester City (le Manchester City Stadium) ou de Manchester United, le célèbre Old Trafford.

 

 

"Life on mars", morceaux choisis :

 

Deux épisodes permettent sans doute de bien saisir les différentes caractéristiques du Manchester des années 70 et d'en percevoir les échos dans la ville telle qu'elle est aujourd'hui.

 

On choisira d'abord l'épisode 3 de la première saison.

 

Un corps vient d'être trouvé dans la filature textile "Cresters". Le défunt est un des bras droit du patron qui prépare un plan de licenciement, annonciateur de la fermeture définitive de l'usine. Les soupçons se portent sur la famille Bannister dont le père et le fils travaillent à l'usine, ainsi que la belle fille. Syndicaliste, le père se bat corps et âme pour tenter de sauver un monde appelé à disparaître : celui qui fit la fortune de la ville au temps de la révolution industrielle mais qui en 1973 n'est plus compétitif. Filatures unique employeur de familles entières sinistrées à leur fermeture, trade-unions (syndicats) en survie, place de la main d'oeuvre d'origine étrangère, radicalisation des formes de lutte sociale : l'épisode fait le tour de la question. Il nous propulse également dans la rénovation des grandes cités des pays noirs puisque le lieu du crime est devenu, en 2006, l'immeuble dans lequel Sam Tyler, le héros de la série, vit. C'est précisément sous sa table de cuisine dans un appartement qu'on entrevoit comme ultra-moderne que le corps est retrouvé. L'occasion de saisir la brassée des temps qui rythme si bien la série.

 

 

 

L'épisode 5 de la première saison est également très intéressant pour ce qu'il restitue de l'image ouvrière de la ville.

 

Le corps d'un supporter de Manchester United vient d'être retrouvé dans une allée entre deux courées. A côté de lui, une écharpe bleue et blanche aux couleurs de Manchester City. A quelques jours du derby annuel entre les deux clubs, il y a là un motif imparable pour enflammer les supporters et créer une flambée de violence lors du match. Pour désamorcer cette bombe en puissance, l'équipe de Gene Hunt investit un pub afin de tirer les vers du nez des clients qui sont tous de fervents clients adeptes du ballon rond.
Hooliganisme, religion du football dans la culture populaire, paysages de courées des pays noirs à découvrir. L'épisode nous fait vivre l'acmé annuel des amoureux du foot dans la ville des deux clubs ennemis.

 

 

Pour prolonger la saga sur l'immigration irlandaise qui se déroule sur l'histgeobox, particulièrement en ce début d'année, on ne peut faire l'impasse sur l'épisode 3 de la saison 2.

 

Une bombe est découverte sous une voiture et l'IRA est soupçonnée de l'y avoir posée. Mais Sam Tyler, qui se souvient de son futur en 2006, ne reconnait pas, sur ce cas de figure, la marque caractéristique de l'armée républicaine irlandaise. Comme à Liverpool, Manchester a servi de lieu d'embauche et a permis à de nombreux déracinés de la verte Irlande chassés notamment par la famine, mais plus largement par la misère, de s'installer et faire souche dans ses murs. L'épisode garde pour toile de fond les relations tumultueuses des émigrants irlandais avec leur voisine anglaise, que ce soit par l'exemple des mouvements nationalistes violents ou celui du déclassement de la communauté irlandaise dans les grands centres urbains britanniques où elle tenta de se faire embaucher.

 

 

 

Morceaux choisis : le bonus !

 

"Life on Mars" possède une bande originale tellement renversante qu'elle a fait l'objet d'une édition CD en plus de l'édition DVD de la série. Ils sont tous là : Bowie, Pink Floyd, Roxy Music, The Who, Deep Purple, les Stones etc...

 

La BBC ne faisant jamais les choses à moitié a laissé ouvert le site consacré à la série et on peut y consulter épisode par épisode les références des morceaux qui rythment les aventures de Gene Hunt (qui se surnomme modestement "the Gene Genie") et de Sam Tyler :

 

pour la saison 1http://www.bbc.co.uk/lifeonmars/series1/

pour la saison 2http://www.bbc.co.uk/lifeonmars/series2/

 

 et un aperçu ci-dessous:

 

Notes :

1 : "Suis-je fou? Dans le coma ? Suis je retourné dans le passé?"

2 :  Marc Bolan est un des représentants les plus importants du mouvement Glam Rock, dont David Bowie et Roxy Music furent d'autres figures emblématiques. Il mourut prématurément en 1977 dans un accident de voiture, sa compagne conduisant une mini, ayant embouti un arbre.

3 : La scène dite de "Madchester" date de la fin des 80's. Elle associe des groupes intégrant des sonorités house (Stone Roses, Happy Mondays) à une scène underground portée par de nombreux clubs en particulier celui de l'Hacienda, lui même indissociable du label Factory Records (créé par Tony Wilson qui distribua les groupes les plus importants du post-punk mancunien à savoir Joy Division et The Buzzcocks). Le milieu tomba aux mains du crime organisé et la consommation de stupéfiants devint telle que la décision fut prise de fermer l'Hacienda pour stopper les dérives qui accompaganient pourtant l'affirmation d'une scène musicale très riche.

 

"Loca virosque cano" sur l'histgeobox

par vservat Email

"Loca Virosque Cano", ("Je chante les lieux et les hommes"), inspiré du premier vers de l'Enéide de Virgile, est le titre d'une nouvelle rubrique de l'Histgeobox.

Le premier lieu mis en chanson est Liverpool, grand centre portuaire du nord ouest de l'Angleterre évoquée de façon tout à fait différente par ceux qui constituaient la colonne vertébrale des Beatles. Ce sont "Penny Lane" de Paul MacCartney et "Strawberry Fields Forever" de John Lennon, sortis en 1967 sur un inoubliable 45 tours de légende, qui nous servent de guides pour découvrir les quartiers périphériques de la ville.

 

 

 Direction Liverpool sur l'histgeobox :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ensuite, direction Berlin-ouest du temps de la guerre froide donc, lorsque cette partie de la ville devint une île cernée par l'occupation et l'influence soviétique. C'est un David Bowie venu chercher la rédemption et qui découvre en cette ville déchirée mais à l'ambiance et au passé riche, un terreau créatif unique qui nous sert de guide. Avec "Heroes", sorti en 1977, et ce qui entoure sa composition il nous promène du quartier de Schöneberg à la Potsdamer Platz, au pied du mur où se trouve les légendaires studios Hansa, dans les bars et les clubs du Berlin des années 70.

 

 

Direction Berlin sur l'histgeobox :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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