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Le sport européen à l'épreuve du nazisme, une exposition du Mémorial de la Shoah.

Le titre de l'exposition, précisons le au préalable, est assez mal choisi car il ne correspond que très partiellement à son contenu. Elle ne déroute pas d'ailleurs le visiteur que par cette relative inadéquation, en effet, le Memorial de la Shoah et Patrick Clastres, commissaire scientifique de l'exposition, ont pris le parti de valoriser la place du contenu par rapport à celle des documents. Ceux-ci, bien que nombreux, sont discrets et de dimension modestes, tant et si bien que la mise en place pourrait sembler un peu datée dans sa conception. Pourtant, choisir de privilégier le texte, le fond, aux illustrations, surtout sur ce type de sujet est tout à fait louable et, en l’occurrence, permet de faire dériver le contenu vers des domaines plus pointus, moins galvaudés ou attendus.
Les JO de Berlin et le nazisme en guise de moment emblématique :
Parmi les incontournables du sujet, il y a les J.O. de Berlin qui se déroulent en août 1936. On peut, pour cette thématique qui occupe une part modeste de l’exposition, retrouver les liens qui unissent sport et nazisme. Dans le cadre d’un projet de régénération de la race visant à la création d’un homme nouveau par un régime résolument eugéniste, mais aussi d’un pays qui regarde droit devant vers la guerre pour s’assurer un espace vital à la mesure de ces ambitions dominatrices, on saisit ce qui a pu pousser les nazis à instrumentaliser le sport. Beauté du corps, référence à l’Antique (travaillée par L. Riefenstahl), ordre, discipline, courage, possibilité de fédérer les allemands tout autant que rejet des l’intellectualisme, séduisent les nazis. Dans ce stade de Berlin conçu par A. Speer, l’architecte emblématique du régime, il y a d’une part, un enjeu sportif totalement inféodé à la nécessaire légitimation d’un discours politique sur la supériorité de la race allemande qu’Hitler entend illustrer lors de cette manifestation, mais aussi, d’autre part, une grande entreprise diplomatique de normalisation. Quelques athlètes juifs en guise de caution, un directeur du CIO qui joue au naïf tout en étant lui-même assez attiré par les idées d’extrême droite, et l’entreprise de communication de Goebbels est une très belle réussite dans l’ensemble. Bien sûr, Jesse Owens remporte 4 médailles d’or dont celle du saut en longueur gagnée de justesse contre l’athlète allemand Luz Long, mais au final l’Allemagne domine la compétition avec ses 89 médailles.
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JO de Berlin, 1936. Un billet d'entrée poiur les compétitions de handball (à gauche) et la médialle ainsi que la couronne de laurier du champion de lutte poids moyen E. Poilvé.
[photos@vservat]
C’est autour de ce « moment » que l’exposition rayonne selon une logique qui n’est pas simple à saisir de prime abord. Des J.O. de Berlin seront tirés un certain nombre de questionnements qui vont permettre au visiteur d’élargir son champ d’étude et de réflexion :
Comment les autres régimes alliés ou inféodés au nazisme (celui de l’Italie de Mussolini ou celui de Pétain) vont-ils s’emparer du sport pour en faire un instrument de contrôle politique et social ? Comment d’autres mouvements politiques s’en saisissent-ils et à quelles fins ? Quels changements apporte l’entrée en guerre ? Alors que des pratiques sportives sont attestées dans les camps de concentration, dans les ghettos, dans les centres de mise à mort qu’est-ce qui se joue, en ces lieux, autour du sport ?
Le sport entre propagande et instrument de persécution, normalité et outil de résistance :
Le sport, dans ses manifestations publiques et ses instrumentalisations fut donc aussi un levier utilisé par les persécutés ou les opposants aux totalitarismes. Ainsi, ces contre jeux organisés à Barcelone en juillet 36 lors des Olympiades populaires qui préservent l’idéal olympique en s’ouvrant largement aux participants quelles que soient leurs origines. Ainsi encore, le mouvement sioniste et revendicatif des « muscles juifs» qui tente de lutter en promouvant le sport dans les communautés juives contre les préjugés antisémites selon lesquels les Juifs seraient devenus inaptes aux exercices physiques à force de s’être adonnés aux activités intellectuelles. Enfin, la fédération Maccabie constitue un autre exemple d’initiatives visant à contrebalancer l’utilisation du sport au seul profit des régimes totalitaires. Il y a donc bien des réponses et des formes de résistance qui se développent par et autour des activités sportives.
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Affiche pour les deuxièmes maccabiades en 1935.
[photos@vservat]
Sans surprise réelle, on découvre que les régimes amis du nazisme ont utilisé le sport comme outil de propagande ou de captation de la jeunesse. Pour la France de Vichy c’est surprenant et paradoxal car le sport et ses pratiques semblent bien éloignés de son chef Philippe Pétain déjà fort âgé. Il faut aller débusquer certains documents moins lisibles que les immenses affiches du CGEGC (Commissariat Général à l’Education Générale et Sportive) pour comprendre à quel point le sport ne fut pas une annexe des politiques d’exclusion et de persécution antisémites européennes mais bien un point nodal et lire les lettres envoyées par l’UGIF (Union Générale des Israélites de France) demandant de pouvoir utiliser des stades de banlieue parisienne pour pratiquer des activités sportives, demandes déboutées car tombant sous les prescriptions des lois d’exclusion des Juifs des espaces publics instaurées par Vichy.
[photo@vservat]
Quand l’Europe s’embrase, le sport garde son importance jusque dans les zones les plus mortifères de la persécution et de l’entreprise génocidaire contre les Juifs. Son place est alors très ambivalente. Dans les camps de concentration, dès la constitution de ceux qui suivent la Retirada des républicains espagnols dans le sud de la France par exemple, le sport est un moyen de maintenir humanité et normalité. A Gurs, à St Jean de Verges, à Rivesaltes, les hommes se regroupent dans les baraques en fonction de leurs affinités sportives et organisent des tournois à l’intérieur des camps.
L’usage du sport sert pourtant le plus souvent la cause des geôliers : en 44, lorsque la Croix Rouge visite le camp de Terezin, une partie de foot est organisée en cette occasion, laissant croire à une vie de simples prisonniers pour les détenus. Le sport est souvent perverti par les nazis et utilisé contre les prisonniers, ou les habitants des ghettos comme instrument de brimade, d’humiliation. Par son truchement, les nazis ou leurs partisans peuvent martyriser leurs victimes jusqu’à l’épuisement et même la mort.
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Ballon de foot sous un lit du ghetto de Lodz et notice biographique d'A. Nakache, surnommé le "nageur d'Auschwitz" dans la partie de l'exposition consacrée aux trajectoires individuelles de sportifs.
[photos@vservat]
C’est bien à une multitude de lectures des rapports complexes, contradictoires parfois, inattendus à d’autres moments, entre le sport et le nazisme que nous convie cette exposition du mémorial de la Shoah qui présente, en outre, quelques parcours individuels de sportifs (celui d’Alfred Nakache le nageur d’Auschwitz, ou celui de l’allemande Helène Mayer qui bien qu’ayant des ascendants juifs, fit le salut nazi en recevant sa médaille d’argent d’escrimeuse en 36 aux JO de Berlin). Leurs trajectoires en ces temps d’une violence extrême illustrent pertinemment les enjeux des questions abordées dans l’exposition centrale.
C’est pourtant dans celle-ci qu’on a envie de finir ce parcours en lisant la dernière lettre de Luz Long à Jesse Owens, symbolique de l’amitié sincère qui lia les deux hommes et porteuse de valeurs bien plus en adéquation avec celles du sport que celles qu’Hitler choisit en 36 pour présider à leur confrontation sportive. Envoyée par Luz Long du front nord africain, elle parvient à Owens en 1943, son ami et ancien concurrent trouvant la mort peut après à Cassino, au mois de juillet : « Après la guerre, va en, Allemagne, retrouve mon fils et parle lui de son père. Parle lui de l'époque où la guerre ne nous séparait pas et dius lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes. Ton frère Luz."
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Luz Long et Jesse Owens aux Jeux Olympiques de Berlin, 1936. [photo@vservat]
Ce trimestre sur l'histgeobox

Le cap des 250 chansons a été franchi sur l'histgeobox ! Pour ceux qui auraient râté les derniers articles publiés depuis septembre, voici un petit récapitulatif avec les liens :
- 253. Chico Buarque et Gilberto Gil: "Cálice" (1973) Les musiciens brésiliens se révoltent contre la dictaure militaire.
- Loca virosque cano (9) : "Au port du Havre" Jacques Douai (1978) Une visite de la ville du Havre et de son port après la reconstruction.
- 252. Marcel Dambrine: "Les Croix de feu" (1934) Evocation d'une des ligues d'extrême-droite des années 1930.
- 251. Yvonneck: "La gueuse" (1909) Les adversaires de la IIIème République en chanson.
- Loca Virosque Cano (8) : La "Zoo Station" de U2 à Berlin Une visite de Berlin par les 4 de Dublin.
- 250. Chostakovitch: "Leningrad" (1942) Une symphonie pour un retour en grâce d'un compositeur critiqué par Staline et pour évoquer le terrible siège de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale.
- 249. Doctor Clayton: "Pearl Harbor Blues" Le traumatisme du 7 décembre 1941 pour les Américains.
- 248. Oscar Brown Jr: "Forty Acres And a Mule" (1965) Les déceptions de la Reconstruction après la Guerre de Sécession.
- 247. African Jazz: "Table ronde" (1960) L'année des Indépendances en Afrique : espoirs et déceptions.
- 246. Serge Gainsbourg: "SS in Uruguay" (1975) Que sont devenus les anciens SS qui se sont enfuis en Amérique du Sud ?
- Les ouvriers, une espèce à protéger Sanseverino évoque les luttes ouvrières.
- Les Rosies, sont-elles des figures du féminisme ? A propos d'une affiche et de ses lectures et détournements multiples.
- 245. L'Angleterre en crise (2) : retour sur les émeutes du mois d'août 2011 en musique Une sélection de titres pour comprendre les émeutes.
- 244. Jean-Jacques Goldman: "Comme toi" (1982) La Shoah à hauteur d'enfant.
- 243. The Beatles : "Revolution" (1968) Un titre mythique pour comprendre l'année 1968.
N'hésitez pas à consulter notre index par interprète, nos pages thématiques et les rubriques "Loca Virosque Cano" et "Les hymnes ont une histoire".
"L'art de voler" d'A. Altarriba, la fin des illusions.
"L’art de voler" est un roman graphique qui retrace la vie du père d’A. Altarriba et par la même occasion un morceau de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe au XXème siècle.


"Juger Eichmann" : exposition au mémorial de la Shoah de Paris
Pas facile de réouvrir le dossier Eichmann après le travail d'autorité d'Hannah Arendt qui semblait constituer un horizon indépassable sur le sujet si bien que l'idée de "banalité du mal" est aujourd'hui quasi indéfectiblement attachée à cet autre Adolf. Pourtant, depuis plusieurs années les travaux de la recherche historique autour d'Eichmann, de sa personnalité, de son procès ou de ce qui y fit date légitiment, sans renier le travail d'Arendt ,de nouveaux regards et analyses qui rendent celles de la grande philosophe un peu datées (en France elles sont traduites depuis 1966, bien que parues en 1963). De ce fait l'exposition "Juger Eichmann" est l'occasion d'éclairer de nouvelles façons le dossier et de nuancer quelque peu, ce que les travaux d'Arendt avaient durablement installé dans le paysage.
Le dossier Eichmann.
Adolf Eichmann est né en 1906, il grandit en Autriche et revient en Allemagne en 1933 après avoir perdu son emploi au sein d'une compagnie pétrolière. Il fréquente très tôt des organisations de jeunesse d'extrême droite, antisémites et anti communistes, sans leur trouver en Autriche, ni la poigne, ni la force d'attraction du NSDAP (1). Il intègre la S.D.(2) en 1933, s'installe à Berlin, là où est localisé le siège de l'organisation sous la férule de Reinhard Heydrich (3). Il y rencontre celui qui deviendra son mentor L. Elder von Middlestein, qui dirige la section juive de la SD. Il s'immerge alors complètement dans les théories raciales du nazisme, il en épouse totalement l'idéologie antisémite et nationaliste.
De 1933 à 1938, Eichmann est encore un travailleur de l'ombre au sein de la SD. Il peaufine sa connaissance de l'histoire et de la société juives. Il effectue un voyage éclair en Palestine au cours de ces années. Considéré comme expert sur le sujet, il participe pleinement à cette phase de la politique nazie qui consiste à vouloir "résoudre le problème juif en Europe" par l'émigration des populations concernées hors du Reich. Affecté à Vienne en 1938, son travail est remarqué; il parvient, en effet à faire quitter l'Autriche à 150 000 Juifs en l'espace de quelques mois. Il revient en Allemagne après la nuit de Cristal (9/10 novembre 38), précédé d'une réputation de grande efficacité et paré du titre d'Oberstrurmführer. Sa carrière prend alors un tour nouveau puisque d'une part, avec la guerre, la politique d'émigration n'est plus à l'ordre du jour, et d'autre part l'ancienne SD fusionne avec la gestapo et la Kriminalpolizei dans un nouvel et gigantesque appareil : l'office central de sécurité du Reich, (RSHA). Eichmann dirige la section IVB4 chargé du sort des populations juives vivant sous la dominaition nazie. C'est là qu'il élabore le projet "Madagascar" (sans lendemains) visant à la déportation de 4 millions de Juifs vers cette île, au cours de l'été 1940.
Le cours de la guerre modifie alors grandement la donne. Depuis septembre 39, la population juive passée sous le contrôle du Reich s'est considérablement accrue. La Pologne, la Belgique, les Pays-Bas, une partie de la France sont, notamment, passées sous domination nazie. Le déclenchement de l'opération barberousse contre l'URSS en juin 41, nécessite de réévaluer la gestion initialement définie par les nazis du "problème juif". Alors que la Shoah par balle (4) expérimentée à l'est de la Pologne, constitue un premier pas vers l'extermination de masse, Eichmann assiste à Chelmno à des expériences de tuerie par le gaz au cours de l'hiver 41-42. En janvier, se tient la conférence de Wansee, qui dessine la "solution finale au problème juif en Europe". Eichmann est au coeur du dispositif, en tant qu'organisateur de la réunion d'abord, puis comme gestionnaire, organisateur, coordonnateur des décisions qu'elle implique. Pour résumer l'efficacité de l'entreprise on reprendra cette donnée "à la mi mai 42, 80% des victimes [désignées, donc juives] sont encore en vie ; un an plus tard, la proportion s'est inversé" (5). Au cours de cette période, Eichmann supervise la déportation des Juifs du Reich, de France, des Pays Bas, de la Tchécoslovaquie ou encore de la Grèce et de l'Italie. Il y ajoutera en mars 44, la déportation des 437 000 juifs hongrois qui rejoindront les centres de mise à mort de Pologne ou leurs frères les ont précédés : Treblinka, Sobibor, Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmö, Majdanek.
Monument commémoratif dans la cour du mémorial de la Shoah.
[photo vservat, mémorial de la Shoah]
Le procès Eichmann : Jérusalem 1961.
Eichmann quitte l'Europe pour l'Argentine après quelques années de clandestinité en Allemagne, puis en Italie, en 1950. Il y réside sous la fausse identité de Ricardo Klément. Il est enlevé en plein Buenos Aires par des agents des services secrets israeliens (MOSSAD), informés par une famille juive vivant dans la capitale, en mai1960. Constitué de 8 rescapés du génocide, ce commando se saisit d'Eichmann/Klement, lui fait subir un interrogatoire rapide : Klement reconnait qu'il est Eichmann, il est exfiltré vers Israël par avion de la compagnie nationale El Al quelques jours plus tard, totalement drogué et se réveille en Israël.
Le procès s'ouvre le 11 avril 1961 dans la salle Beit Haam, la maison du peuple, à Jérusalem, après 1 an ou presque consacré à la recherche et la compilation de documents servant au procès par une unité de la police israelienne spécifiquement chargée de sa préparation. Avner Less, commissaire de police, interroge Eichmann, enregistre ses dépositions au magnétophone, l'accusé, ensuite, en contresigne les transcriptions, y apportant parfois des corrections.

La transcription des interrogatoires d'Avner Less, corrigés, annotés et contresignés par Eichmann lors de la prépartion du procès.
[photo vservat, mémorial de la Shoah]
Le procès nécessite une organisation gigantesque puisque quelques 110 témoins doivent passer devant la barre. 450 places sont réservées à la presse, pour laquelle on met également à disposition une grande salle de presse en sous sol. Il faut également des places pour les diplomates, les survivants, les représentants d'associations etc. Eichmann "bénéficie" d'un dispositif de sécurité exceptionnel permettant d'éviter qu'il puisse se soustraire à la justice suite à une agression : il est installé dans une cage de verre pare-balles construite pour l'occasion. C'est de là qu'il répondra des chefs d'accusation de "crime de guerre", "crime de génocide" et "crime contre l'humanité" (6) assisté de son avocat R. Servatius, sous la présidence de 3 juges M. Landau, Y. Halevi et Y. Raveh sous l'oeil des caméras de Léo Hurwitz, peu nombreuses mais judicieusement placées (1 derrière la cage de verre, 1 dans l'axe d'Eichmann, 1 à gauche du balcon et une au fond de la salle). Alors que le télé n'existe pas encore en Israël, Hurwitz filme le face-à-face pour l'histoire des victimes-témoins et de leur bourreau. Le procès Eichmann fut le "procès de la Shoah" (6), médiatisé, offrant la parole aux témoins dans une libération parfois douloureuse (l'écrivain Ka-tzenitk évoquant la "planète Auschwitz" pour tenter de formuler l'indicible s'évanouit en pleine salle d'audience). Il se clôt le 15 décembre 1961. Eichmann est condamné à mort, verdict qui lui est confirmé suite à son appel en mars 62, puis après son vain recours en grâce auprès du président de l'état d'Israël en mai 62. Il est pendu le 1er juin 1962 dans la cour de sa prison. Son corps brûlé, l'état d'Israel respecta le voeu d'Eichmann que ses cendres soient dispersées en Méditerranée, mais elles le furent au-delà des eaux territoirales de d'Israël.
Adolf Eichmann durant son procès, enfermé dans sa cage de verre.
[photo vservat, mémorial de la Shoah]
Le renouveau historiographique et l'exposition "Juger Eichmann".
Pourquoi aujourd'hui consacrer une exposition au procès Eichmann? La principale raison est sans doute de pouvoir rendre compte des avancées historiographiques récentes, importantes et issues de sources jusqu'alors inexploitées auprès du grand public. L'image de cet homme banal au service d'une machine qui ne semblait pas se rendre "compte de ce qu'il faisait" (8) est aujourd'hui datée. D'autant plus, il faut le rappeler, qu'Arendt en 1961, n'a assité que très peu de temps au procès (3 jours) avant de rentrer aux Etats-Unis, si bien qu'elle ne vit pas la confrontation témoin/bourreau, et porta de ce fait, un regard déformé sur l'homme, le procès et sa portée.
Mais ce n'est pas tout. D'abord depuis les travaux d'Arendt, il y a eu ceux de Raoul Hilberg dans les années 70, et les suites du procès Eichmann ont fait entrer l'historiographie de la Shoah dans "l'ère du témoin". Les champs de la recherche historiques se sont ouverts sur de multiples aspects de l'histoire du génocide : des travaux de Browning à ceux du père Desbois sur la Shoah par balle, ou la somme de Friedlander par exemple plus récemment.
Dans le cas Eichmann, en particulier, de nouvelles sources sont aujourd'hui exploitées et déplacent sensiblement la focale jusqu'alors fixée soit dans le sillage d'Arendt, soit dans la parole des témoin. Il est désormais possible de la poser sur l'accusé Eichmann et l'homme. En la matière, des matériaux abondants et riches sont entrain d'être étudiés dans le cadre de recherches de l'IHTP (Institut pour l'Histoire du Temps présent) . Aux travaux déjà publiés de D. Cesarini, pour ne citer que le plus célèbre des biographes d'Eichmann, viennent aussi s'ajouter des publications très récentes tel le livre de la philosophe allemande B. Stangneth intitulé "Eichmann avant Jérusalem". Ces travaux s'appuient sur des écrits d'Eichmann abondants, riches, et parfois totalement inédits qui datent soit de son exil argentin, et plus étonnant et crucial encore, du temps du procès. En effet , A. Eichmann a laissé dans son sillage quantité d'écrits, de notes et d'entretiens, de lettres (dont une adressée au chancelier Adenauer) en véritable "gratte papier", animé de la volonté de laisser pour la postérité une image positive, de soutenir le projet nazi tout en se soustrayant lui-même à ses responsabilités en tant qu'acteur de ce projet. Alors que B. Stangneth élabore ses travaux à partir des écrits d'Eichmann en Argentine (l'équivalent 8000 pages de rédaction diverses durant cette période) F. Théofilakis travaille sur le fond Servatius, les notes, billets et pages écrites par Eichmann pendant le procès même. Sur ces notes, Eichmann, en terrain hostile émet des réponses, des justifications, des contestations voire réécrit les faits relatés par les témoins. Découvert en février 2011, le fond, une fois exploité risque de donner naissance à des conclusions nouvelles et des travaux qui vont considérablement rafraîchir l'historiographie sur la question. Comme le dit F. Théofilakis, ces documents vont permettre de connaître le chainon manquant entre "le Eichmann argentin et celui de la cage de verre".
Ecrits argentins d'Eichmann entre 53 et 56 : "Mise au point concernant les "questions juives et les actions du national socialiste-allemand en vue d'une solution à cet ensemble durant les années 1933 et 1945".
[photo vservat, mémorial de la Shoah]

Ecrits d'Eichmann en Israël à l'occasion de son procès en 1961.
[photo vservat, mémorial de la Shoah]
Au mémorial de la Shoah, dans cette courte mais riche exposition, il est à la fois rappelé par une grande frise les principaux travaux des historiens sur la Shoah et les grandes lignes du procès (en chiffres, en images, sa portée, les témoins etc). Il est aussi possible de visionnier différents extraits du procès filmé par les caméras d'Hurwitz. Mais le clou de la visite, ce sont ces multiples documents, écrits avec application par Eichmann qui sont donnés à voir ; certains, à l'image de cet organnigramme alambiqué de la bureaucratie nazie tracé de mémoire en 1961 par l'homme de la cage de verre, étant tout à fait subjugants et édifiants.
organnigramme du RSHA restitué de mémoire par Eichmann en 1961. [photo vservat, mémorial de la Shoah]
Bibliographie :
L'histoire n° 362, mars 2011, "Eichmann , le procès" (dossier)
A. Wieworka , "L'ère du témoin", hachette pluriel, 2002.
H. Harrendt, "Eichmann à Jérusalem", Folio histoire, 1997
D. Cesarini, "Adolf Eichmann", Tallandier 2010
Notes sur la conférence de B. Stangneth, H. Rousso et F. Théofilakis, au mémorial de la Shoah dans le cadre de l'exposition "Juger Eichmann", 15/03/2011.
Dossier de presse de l'exposition "Juger Eichmann" éciter par le Mémorial de la Shoah.
L'exposition se tient jusqu'au 28/09/2011.
Pour plus de renseignements sur le site du Mémorial.
Notes :
(1) sigle du parti nazi.
(2) service de sécurité du parti nazi.
(3) Reinhard Heydrich dirige le service de sécurité du Reich qui deveindra le RSHA, il prépare la solution finale, il est assassiné par un commando de 3 résistants tchèques le 4 juin 42. Le terme Aktion Reinhard est une des terminologies euphémisantes utilisées par les nazis pour désigner l'extermination des Juifs d'Europe, en hamooagne à l'un des plus précieux représentants de leurs rangs.
(4) Il s'agit d'opérations de tueries massives contre les populations juives d'Ukraine notamment à l'arrière de l'avancée de l'armée allemande dans le cadre de l'opération Barberousse. Elles sont menées par des unités mobiles de tuerie (Einsatzgruppen). On estime le bilan des tueries à plus d'1 million de victimes, sachant que le massacre le plus meurtrier s'effectua à Babi-Yar (Ukraine) en septembre 41 où 33 000 Juifs osnt exécutés. Sur ce sujet, lire C. Browning "Des hommes ordinaires", 1994.
(5) "Qui a décidé le génocide et quand ? " l'Histoire n°362, mars 2011.
(6) en fait il y a quinze chefs d'accusation concernant des Juifs d'Europe (meutres, déportation spoliation), des noin juifs (déportation), et l'appartenance à des organisations jugées criminelles à Nuremberg (SD, SS, Gestapo).
(7) A. Wieworka, in l'Histoire n°362
(8) H. Arendt," Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal", Quarto 2002.
Femmes tondues à la Libération.
Femme d'un collaborateur tondue lors de la Libération de Marseille, le 23 août 1944. (Photographe: Carl Mydans).
La tonte des femmes à la Libération est un phénomène massif qui aurait touché environ 20 000 personnes dans toutes les régions de France. Des mentions de tontes se retrouvent dans 77 départements sur les 90 de l'époque. Elles se déroulent aussi bien dans les grandes villes qu'en zone rurale. L'extension du phénomène est telle que le journal La Libération de l'Aunis et de la Saintonge évoque des gamins qui, par mimétisme, " jouent au maquis (...) [et] 'tondent' trois petites filles".
En certains lieux, le nombre de victimes s'avère d'ailleurs considérable: 80 femmes à Beauvais le jour de la Libération, une trentaine à Chatou... De véritables cortèges de tondues sont attestés dans plusieurs villes françaises.
Les tontes n'ont donc rien de marginal et ne sauraient être attribuées à un mouvement spontané, une éruption de violence vite refermée une fois la libération du territoire effective. Elles s'imposent comme un événement à part entière, ayant sa propre dynamique.
Pourquoi la tonte a-t-elle représenté le châtiment des femmes par excellence ?
Nous tentons d'y répondre sur l'histgeobox.
"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage commissaire de l'exposition.(2)
Et voici la suite de notre entretien avec Xavier Aumage, commissaire de l’exposition "Traits Résistants" et archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Cette deuxième salve de question est davantage centrée sur l’exposition et sur les liens entre histoire et Bande Dessinée.
Accéder à la 1ère partie de l’entretien.
Comment la BD s’est elle emparée de l’histoire de la Résistance?
Une histoire très riche, mouvementée !... qui remonte souvent à la période de l’Occupation. Difficile de résumer ici, en quelques lignes, ce long cheminement : la naissance à la Libération de certaines maisons d’éditions issues de la Résistance, le rôle des illustrateurs, qui, pour certains, ont dessiné pendant l’Occupation des histoires pour des périodiques de la collaboration et que l’on retrouve après-guerre dans ces illustrés…
On peut toutefois distinguer quelques grandes périodes clés concernant le traitement du sujet dans les bandes dessinées de l’automne 1944 à nos jours.
A la Libération, le papier est contingenté et les autorisations de parution accordées après jugement. Les séries sur la Résistance dans les BD (périodiques et récits complets) apparaissent très tôt, dès l’automne 1944. En 1945, la plupart des autorisations de parution sont suspendues. De nombreux journaux cessent leur activité du fait des restrictions et il faut attendre le printemps 1946 pour que le monde de l’édition enfantine connaisse une renaissance. On assiste alors à un véritable foisonnement de publications qui ont toutes un point commun : évoquer la Résistance. Les auteurs développent alors une littérature de jeunesse héroïque célébrant le maquis [voir couverture de Vaillant, le jeune patriote ci-dessus] et quelques héros comme le colonel Fabien, le général Leclerc, de Gaulle ou encore Guy Môquet. En dépit d’une baisse significative de l’évocation du sujet dès 1947, les histoires de résistance restent présentes pendant une dizaine d’années dans les «récits complets» (certaines maisons d’éditions sont créées par d’anciens résistants (Lug, Imperia). Sur fond de protectionnisme, la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse modifie ensuite les thèmes abordés dans la littérature de loisirs. La quête de nouveaux horizons est désormais privilégiée et s’exprime à travers les aventures spatiales, l’humour, les exploits sportifs…
Le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, l’inauguration le 18 juin 1960 du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien, amorcent un regain d’intérêt pour le sujet. La commémoration du 20ème anniversaire de la Libération avec le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon et le discours de Malraux, l’édition d’un timbre célébrant l’appel du 18 juin, réactivent à leur tour dans les médias et dans les esprits, les images des principaux acteurs de la guerre. Naissent ainsi, dans ces années, des bandes dessinées qui relèvent souvent de la commande et se placent dans la lignée des images d’Épinal.
L’apparition de «Grêlé 7/13» publié dans Vaillant puis Pif de 1966 à 1971 semble marquer le retour du thème de la Résistance dans les bandes dessinées et la réédition des grandes séries ou histoires qui ont fait le succès de l’après guerre (Les Trois mousquetaires du Maquis, La Bête est morte…). Alors que la décennie 70 représente un tournant dans l’histoire de la bande dessinée (lancement du festival d’Angoulême…), les historiens, cinéastes, journalistes se penchent avec ferveur sur la période de l’Occupation, amorçant une période de débats souvent violents et polémiques avec les derniers acteurs présents. Les années 80 consacrent le succès des grandes fresques sur l’histoire de France en bande dessinée.
Du milieu des années 1990 à 2000, on peut parler d’une période de renouveau. De nombreux paramètres modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet : la disparition des acteurs de la période, des colloques ouvrant de nouvelles pistes en matière d’analyse des images du résistant et des oppresseurs, l’événement qu’a constitué le 50èmeanniversaire de la Libération ont renouvelé l’intérêt que l’on portait au sujet. On assiste donc tout naturellement à son retour dans les albums de bande dessinée au fil d’approches novatrices, plus sociologiques, réintégrant tous les fronts de lutte et tous les acteurs.
Du milieu des années 2000 à nos jours, on peut vraiment parler d’une explosion du sujet. Les créations récentes évoquent de manière quasi systématique la Résistance à travers la thématique du sauvetage. La résistance est aujourd’hui presque toujours traitée selon le procédé du flashback ou du flash-forward, dispositif narratif faisant écho à l’évolution de la mémoire dans les musées de la Seconde Guerre mondiale. Le regard porté par les petits enfants de résistants sur le passé de leurs aïeux entraîne désormais une certaine distanciation vis-à-vis de la guerre, phénomène qui favorise à son tour la multiplicité des récits et leur grande variété de traitement.
En quoi consiste le projet de l’exposition "Traits résistants" qui s’ouvrira le 31 mars au CHRD de Lyon?
Créer du lien, faire avancer la recherche, ouvrir de nouvelles pistes. Une des pans les plus importants du projet a consisté à constituer un corpus rassemblant l’essentiel des productions évoquant la Résistance sur le sol français durant l’Occupation de 1944 à nos jours. Une frise monumentale introduit d’ailleurs l’exposition « Traits résistants » et permet de comprendre les grandes évolutions du traitement du sujet depuis la Libération.
La grande spécificité de ce projet réside également dans la coproduction de cette exposition. Deux musées de la Résistance, l’un en région parisienne (MRN de Champigny sur Marne), l’autre à Lyon (CHRD) s’associent pour la conception d’une exposition. Nous avons également souhaité faire dialoguer nos collections avec celles d’autres établissements, au premier rang desquels la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême, ainsi que celles de collectionneurs privés. La Bibliothèque municipale de Lyon, qui possède un patrimoine formidable sur ce sujet car issu du dépôt légal, joue également un rôle très important dans ce projet.
Car cette exposition est née tout d’abord d’un besoin…
Depuis les années 1970, la bande dessinée ne cesse d’être valorisée en étant considérée comme un média incontournable, un objet culturel à part entière. De nombreuses expositions de BD sont réalisées à travers le monde, abordant des thématiques variées, comprenant également des rétrospectives de grands illustrateurs. La bande dessinée est devenue au fil du temps un objet d’étude, analysé dans des ouvrages scientifiques, des colloques, des séminaires de grandes universités. Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, de nombreux événements modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet. Les voix des derniers acteurs se taisent une à une. Une série de colloques et de rencontres ont contribué à modifier les rapports entre historiens et acteurs de la Résistance. Certains de ces colloques abordaient la représentation du résistant et ont ouvert de nouvelles voies en matière d’analyse de l’image, à travers le cinéma, les affiches ou encore la presse. La bande dessinée ne faisait pas encore partie du corpus étudié. L’ambition de « Traits résistants » est de combler ce manque et de permettre, à l’image de ce qui se fait depuis des années pour la Première Guerre mondiale, de renouveler le champ historiographique à partir d’un média très prisé, qui prend de plus en plus fréquemment pour sujet la Seconde Guerre mondiale.
Cette exposition va être suivie d’une BD (à paraître en juin), quand un archiviste ou un historien entre dans une projet d’écriture bande dessinée comment se gère le rapport fiction/histoire ?
Pour le One Shot intitulé "Vivre libre ou mourir" , le but était de donner un maximum de matière première au scénariste puis aux illustrateurs. Comme je le précisais précédemment, certaines histoires sont des fictions pures tandis que d’autres s’inspirent d’histoires et de parcours de personnages qui ont réellement existé. Dans ce dernier cas, même si l’on reste dans de la fiction car une bande dessinée reste une adaptation et ne peut en aucun cas être assimilé à un documentaire ou un témoignage historique pur, nous avons tenté de nous rapprocher du sens du combat qui animait les résistants. Nous avons souhaité montrer la diversité des engagements, des formes de lutte en évoquant des parcours peu abordés dans la BD où même le cinéma (résistances des antifascistes allemands, dans les lieux d’internement en France, etc…).
Pour le récit relatant la Résistance de Robert Doisneau, un travail avec les filles du célèbre photographe a permis, avec des photographies d’époque, de se rapprocher au plus près des lieux dans lesquels Robert Doisneau vivait pendant l’Occupation. Pour les autres histoires, des témoignages, les archives et recherches que nous menons depuis des années sur notre collection d’objets ont servi à nourrir les différentes histoires.
Pouvez vous nous expliquer comment s’est construit le projet "Résistance" que vous avez mené avec JC Derrien qui se déclinera en 4 tomes ? Quelles sont éventuellement ses spécificités ?
Ma première rencontre avec Jean-Christophe Derrien s’est déroulée en 2008 autour d’une exposition temporaire, organisée dans le cadre du Concours de la Résistance et de la Déportation (CNRD) auquel nous participons chaque année à travers une exposition temporaire. En 2008, la thématique était consacrée aux «Jeunes en résistance». Nous avons échangé autour des notions de résistance et le courant est vite passé. Nous avons procédé à de nombreux échanges par la suite ainsi qu’avec Claude Plumail le dessinateur. Jean-Christophe n’a pas voulu être prisonnier de la documentation car l’essentiel pour lui était de raconter une histoire de fiction, mais il à toutefois consulté de nombreux fonds d’archives de notre collection pour élaborer L’Appel [couverture ci-dessous] premier opus de la série « Résistances ».

En 2009, le thème retenu par le jury national du CNRD était «L’appel du 18 juin du général de Gaulle ». Le premier volume de Résistance a pu ainsi bénéficier des dernières avancées de la recherche sur cet événement emblématique de l’histoire de France. Dans L’Appel, le personnage d’André entre par hasard dans un café en Bretagne et écoute l’Appel à la radio. Pour la première fois, une bande dessinée retranscrit le message du général de Gaulle dans son intégralité et dans la version diffusée par la BBC le 18 juin 1940 (qui diffère du manuscrit original de de Gaulle qui a modifié au dernier moment des éléments du discours). On voit ici comment la bande dessinée peut devenir un support pour nourrir tout à la fois l’imaginaire du lecteur et l’interprétation collective qu’une société fait de son Histoire. Certaines pièces d’archives ont également marqué Jean-Christophe et Claude, comme un billet « jeté du train » par une résistante lors de sa déportation vers l’Allemagne et annonçant à sa famille son triste sort. L’évocation du dernier message de cette résistante à ses proches (le mot a été ramassé par un cheminot qui l’a donné ensuite à la famille), est intégré au scénario de L’appel.
Sans rien dévoiler du deuxième opus qui sortira en septembre 2011, je dois tout de même signaler qu’il s’annonce riche en intensité avec des anecdotes et des évènements que l’on retrouve rarement dans les bandes dessinées historiques et les films sur la période, comme la célébration du 11 novembre 1940 par les étudiants parisiens malgré les interdictions lancées par l’Etat français et les autorités d’Occupation.
A partir du 30 mars 2011, la galerie d’actualité du CHRD montrera dans l’exposition « Traits résistants » la genèse de la série Résistances à travers une sélection d’archives et de planches originales ayant servi à la réalisation des deux premiers albums.
C’est donc sur des projets toujours en construction que nous arrêtons cet entretien. De chalereux remerciements à Xavier Aumage pour sa patience et sa disponibilité.
Rendez vous est pris pour le CHRD de Lyon du 31 mars au 18 septembre 2011. Toutes les informations nécessaires pour s’y rendre sont ici.
"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage, commissaire de l'exposition.(1)

Ceux qui n’habitent pas la région lyonnaise vont devoir se fendre d’un billet de TGV. Tous à vos agendas ! Car du 31 mars au 18 septembre se tiendra à Lyon une magnifique exposition, qui se propose de faire le lien entre histoire et bande dessinée, et plus particulièrement sur la façon dont le 9° art s’est emparé de la Résistance. Après les restrictions de l’immédiate après guerre, un foisonnement d’images et de bulles traite du sujet. Les focales changent au fil du temps, le récit s’enrichit et intègre de plus en plus d’histoires et de mémoires. Aujourd’hui la BD se saisit des Résistances à l’aune de ce que font les séries télé, au tempo du flash-back et du flash-forward.(1)
A la source de ce projet il y a le Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne, ses fonds, et un de ses archivistes, Xavier Aumage (2). Dans l’entretien qu’il accorde à Samarra, il nous explique comment le Musée s’est impliqué dans ce projet, quelles collaborations sont nées et ont fructifié autour de cette exposition qui se tiendra donc à Lyon, au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD)
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Nous avons choisi de publier l’entretien en 2 temps. Cette première partie s’attarde sur le travail de l’archiviste par l’intermédiaire des matériaux qu’il conserve, ces "fragments de mémoire" comme les appelle X. Aumage. Comment s’en saisit l’auteur de BD? Comment jongle-t-il entre les différents types de mémoires véhiculées par certains objets qui sont ensuite incorporés dans la fiction ? Nous ne sommes pas si éloignés de l’exposition "Traits résitants". En effet, celle-ci fédère autour d’elle de nombreuses initiatives dont des publications, pour lesquelles, X. Aumage, lève spécialement pour nous, en avant première, quelques secrets.
Pouvez-vous nous présenter rapidement l’endroit où vous travaillez et le service des archives où vous évoluez, en particulier pour ce qui concerne ses fonds.
Né en 1965 à l’instigation d’anciens résistants, le MRN (3), « musée de France », fédère une dizaine de sites développant chacun une thématique spécifique et locale liée à la Seconde Guerre mondiale. Tous les sites de la fédération sont placés sous la tutelle du ministère de la Culture et sous convention avec le ministère de l’Éducation nationale.Le Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne [photo ci dessus] est installé dans un hôtel particulier du XIXème siècle, en bordure de la Marne, dans un parc baptisé du nom de Vercors, pseudonyme de Jean Bruller (fondateur des Editions de Minuit clandestines).
Les collections sont le fruit, depuis les années 1960, de plus de 4000 donations et représentent un ensemble unique sur la Résistance intérieure française par le nombre et la variété des pièces de toute nature les constituant. Elles mettent en scène des milliers de résistants et de déportés français, immigrés, étrangers, anonymes ou célèbres. Le Centre de Conservation où je travaille avec Céline Heytens et Charles Riondet mes deux collègues, renferme une des collections majeures d’éditions clandestines et d’archives des organisations de la Résistance, le fonds photographique du journal " Le Matin ", mais également des œuvres artistiques comme des photographies de Robert Doisneau [ci-dessous, photo d’un impriumeur clandestin, MRN CHampigny sur Marne] prises après la Libération de Paris, le manuscrit original de Liberté de Paul Eluard ou des dessins et aquarelles crées clandestinement à Buchenwald par Boris Taslitzky.

La mission principale de nos musées réside dans l’éducation et dans la transmission aux jeunes générations de ce patrimoine. En ce sens, chaque année, le Concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD), sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale, est un moment privilégié pour répondre à cet objectif. Ce concours permet à nos institutions de faire le point sur une question liée à la Résistance ou la Déportation et de mettre à la disposition des élèves et des enseignants – en partenariat avec les Centres régionaux et nationaux de Documentation pédagogique – des expositions temporaires et itinérantes, des dossiers pédagogiques téléchargeables sur internet, etc.
Je pense que la BD peut être un support supplémentaire à notre disposition pour engager des discussions sur cette période entre les générations.
Vous possédez au musée de la résistance des objets qui ont directement inspiré les scénaristes de BD. Pouvez vous nous en présenter un en particulier et nous expliquer ce qu’il était historiquement et ce qu’il en est advenu une fois scénarisé?
Une exposition est également l’occasion de susciter des créations, de relever des défis.
La particularité de la Résistance réside dans le fait que les mouvements et les réseaux, compte tenu des spécificités de la lutte clandestine, ont précisément laissé très peu de «visuels». Les illustrateurs de bande dessinée, comme la plupart des Français depuis la Libération, n’ont à leur disposition que quelques éléments graphiques permettant de véhiculer et fixer sur le papier à dessin l’image de la Résistance. Or le principe de la création d’une bande dessinée – aussi bien pour le scénariste que pour l’illustrateur et quelle que soit l’époque abordée – réside souvent dans l’utilisation du témoignage, l’observation des photographies, des archives et des objets d’époque. Nos musées conservent en revanche nombre d’objets issus de la période de l’Occupation. Ces fragments du passé, ces « outils de la clandestinité », véhiculent des histoires extraordinaires, des parcours singuliers au sein d’un mouvement collectif qu’est la Résistance.
Nous avons donc sollicité des illustrateurs par l’intermédiaire duscénariste Jean-Christophe Derrien. Confrontés à 9 objets emblématiques conservés dans les collections du MRN, ils ont chacun illustré une histoire en six planches. Certaines de ces créations – réunies dans leur totalité dans un album à paraître aux éditions du Lombard (Vivre Libre ou mourir, sortie prévue en septembre 2011) - ont été utilisées pour marquer la tête de chapitre de chacune des entrées thématiques de l’exposition "Traits résistants", formant ainsi un parcours, une sorte d’album. Ces auteurs de BD se sont appropriés ces objets « de résistance », les ont fait parler, en ont donné leur vision.Certaines histoires de Vivre libre ou mourir sont des fictions pures tandis que d’autres sont inspirées de parcours et de personnages historiques (notamment celui de Robert Doisneau). À travers des styles et des techniques de dessin très hétéroclites, des histoires liées à des parcours offrant plusieurs visages de la Résistance, le but de cet album est d’ouvrir l’imaginaire du lecteur en suscitant chez lui la curiosité, lui donner envie d’aller plus loin et d’entrouvrir la porte de nos musées qui ont pour mission de conserver ces trésors.
Jean Trolley a par exemple choisi d’illustrer Le témoin, qui s’inspire de l’histoire vécue par le résistant Francis Porret. L’objet utilisé pour cette histoire est une Caméra « Emel » avec objectif Berthiot de 8 mm dissimulée dans un faux livre.[photo ci -contre, ce modèle date de 1946]Cette caméra a été utilisée clandestinement et au prix de risques considérables dans le Paris de l’Occupation par Francis Porret. Projectionniste à Enghien-les-Bains, Francis Porret achète chez un photographe de Bayonne cette caméra amateur et quelques pellicules de film. Il réussit par la suite à obtenir un ausweis (4) dans lequel il est référencé comme opérateur de cinéma. A ce titre, il se rend plusieurs fois chez Kodak afin d’obtenir de la pellicule. La diversification du marché amateur dans les années 1930 avec la miniaturisation des caméras et l’invention en 1932 par Kodak de la pellicule 8 mm, permettent à Francis Porret de tourner clandestinement pendant la guerre des images de Paris occupé : vie quotidienne (files d’attente, réapparition des fiacres avec la pénurie d’essence, etc.), Occupation allemande (pillage économique, présence des troupes à la gare du Nord, l’Opéra, etc).
En août 1944, cette caméra lui sert à garder des traces de l’arrivée des troupes du général Leclerc au moment de l’insurrection de Paris. Cet objet énigmatique a largement rempli sa fonction : témoigner. Ainsi, plus de 70 après le début de la Seconde Guerre mondiale, l’acte de bravoure de Francis Porret est immortalisé dans la bande dessinée, média de plus en plus utilisé pour transmettre la mémoire de la Résistance.
Autre scoop, à propos de "La messagère", illustré par Claude Plumail dans "Vivre libre ou mourir". Ce qui fait également la particularité de cette histoire relève d’un choix très original du scénariste. est en fait une scène coupée du 2ème opus de la série « Résistances » (5) Le vent mauvais…
Les archives sont porteuses de mémoires collectives mais aussi individuelles, familiales, intimes qui peuvent se retrouver propulsées dans l’espace public (on pense à la lettre de Guy Moquet). Comment cela se passe-t-il avec la bande dessinée ?
Dès l’automne 1944, le résistant rejoint le panthéon des hérosqui ont fait l’Histoire de France.
L’époque de la Reconstruction est la grande période d’évocation des personnages historiques, de la mise en continuité de certains « héros de la Résistance» avec les modèles du passé. Ces mémoires, partisanes, reflets des diverses tendances au sein de la Résistance utilisent chacune leurs propres codes pour aborder des thématiques communes. Après quatre longues années d’Occupation, il s’agit d’exacerber le sentiment patriotique des plus jeunes en leur soumettant l’image d’une France toujours victorieuse à travers l’Histoire. Afin de construire des «lendemains qui chantent», on note à cette époque l’émergence d’une figure spécifique dans les productions de bandes dessinées émanant de lamémoire communiste: celle du héros sacrifié pour la sauvegarde de la patrie. Ce héros est souvent assimilé à une sorte de demi-dieu, à une icône, mais il reste profondément humain, car il est mortel. Ces modèles sont le colonel Fabien, le jeune Guy Môquet exécuté comme otage en 1941 ou encore le mineur Charles Debarge tué dans une embuscade en 1942 et dont le carnet personnel est adapté en bande dessinée dans Vaillant en août 1946. L’exposition "Traits résistants" montrera comment certains objets emblématiques (comme les carnets clandestins de Charles Debarge par exemple, ont donné naissance à des bandes dessinées dès La libération).
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Comment créer un personnage de BD à partir d’archives : l’exemple du Colonel Fabien dans "Jeunesse héroïque", avec une photo et son casque de combattant;
De septembre 1946 à juillet 1948, l’illustré Tarzan évoque également la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale à travers une rubrique à l’aspect funéraire illustrée la plupart du temps par René Brantonne. Dans un numéro de Tarzan, larubrique «Morts pour que vive la France» (dont une est consacrée à Guy Môquet) côtoie l’histoire fantastique de l’homme chauve souris !
Passée la période de la Reconstruction, peu de résistants vont faire l’objet de bandes dessinées relatant leur parcours. Les héros historiques que l’on croise dans les bandes dessinées depuis une cinquantaine d’années restent, pour la Résistance extérieure, le général de Gaulle, Leclerc, de Lattre et, pour la Résistance intérieure, Lucie Aubrac, Berthie Albrecht, Henri Frenay et Jean Moulin. Leur apparition se fait principalement au gré de bandes dessinées «cautionnées» par des institutions ou des personnalités de la Résistance dans le cadre d’anniversaires ou de commémorations.
Depuis la Libération jusqu’à une période relativement récente, les auteurs de BD s’appuyaient sur la construction d’une figure archétypale du résistant, désormais à l’opposé des choix opérés par les scénaristes de bandes dessinées. « Fifi gars du maquis », « Le Grêlé 7/13 » sont des modèles qui répondaient à la demande d’une époque, celle où les acteurs encore présents témoignaient devant tous ou dans le cercle familial, du sens et des enjeux de leur combat. Il y avait alors des liens forts, sensibles, des événements connus de tous, que nos musées de la Seconde Guerre mondiale ont essayé à leur tour de valoriser et de transmettre.
Nous sommes arrivés à une époque, avec la disparition des derniers acteurs de la Résistance, où nous devons réfléchir à d’autres moyens de transmission… Dans ce processus, l’album Vivre libre ou mourir et l’exposition véhiculent à travers la BD les parcours individuels de nombreux résistants dont nous possédons les archives.
To be continued…
Accéder directement à la suite de l’entretien.
Notes :
(1) Samarra a présenté récemment le volume "Résistances", L’appel (tome 1) qui utilise beaucoup cette forme narrative particulière.
(2) Xavier Aumage est archiviste au MRN de Champigny sur Marne, il est commissaire de l’exposition "Traits résistants" et il a préfacé le premier album la série "Résistances" de JC Derrien et C. Plumail.
(3) Musée de la Résistance Nationale.
(4) Un ausweis sont des papiers d’identité délivrés dans l’Europe sous domination allemande par l’occupant.
(5) Sortie prévue pour fin juin/début juillet 2011.





24.12.11 12:20:03, 
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