Quand est né le terme
world music? Dans quelle logique s'inscrit-il?
Le terme world music a
été défini en 1987 dans un pub à
Londres, à l'instar des labels
spécialisés dans les musiques du monde. Ils
étaient à l'époque majoritairement
anglo-saxons.
L'idée de départ
était de trouver un terme qui classerait sous une
même étiquette des artistes aussi
différents que 3 Mustaphas 3, Marta Sebestyen et John
Kirkpatric. Il ne s'agissait donc pas de créer un
mouvement mais de trouver un "concept marketing"
destiné à mieux vendre.
Pendant cette réunion, nous
avons évoqué une série de
possibilité avant de nous rabattre par défaut
sur celle de world music. On entendait par là: les
musiques issues de différents terroirs du monde
entier, de la musique traditionnelle à la
fusion.
Les musiques traditionnelles
sont-elles synonyme de folklore?
La musique traditionnelle a une
logique, une histoire. Elle vient de quelque part. On peut
la localiser car on retrouve en elle un thème ancien.
A partir de là, il n'y a aucune
incompatibilité entre la création
contemporaine et les musiques traditionnelles. Je pense
à Benat Atchiary, par exemple, qui compose une
musique actuelle à partir des traditions basques.
En revanche les groupes folkloriques n'appartiennent pas aux
musiques « trad ». Ils sont complètement en
dehors de la réalité, Leur musique est morte
car elle n'a pas d'évolution possible.
Peut-on faire une genèse
de la world music en France?
Tout commence à la fin des
années 60 avec l'introduction de la musique folk
américaine par l'intermédiaire de BobDylan,
Joan Baez et Hugues Aufray. On ne parlait pas encore de
musique africaine. Le premier folk-club s'appelait le «
Traditional Moutain Sound ». On y jouait
essentiellement de la folk américaine. Dans ce club,
on retrouve des gens incontournables tels Marc Perrone
&emdash; fameux joueur d'accordéon diatonique&emdash;
ou encore l'anglais John Wright qui a véritablement
poussé les français à jouer des
musiques de chez eux. Il créa le Bourdon: premier
folk club orienté sur la redécouverte des
musiques et des instruments régionaux français
comme la vielle ou la cornemuse. Ce mouvement a donné
une impulsion décisive à certains musiciens
français qui se sont réaproprié les
folklores régionaux jusque là
déconsidérés. C'est le cas d'Alan
« Cochelelou » Stivell qui explora alors les
traditions bretonnes.
Autre personnage important pour la
genèse d'une scène world à Paris:
Lionel Rocheman. Sous son impulsion, l'ex-centre
américain de Paris a accueilli des musiciens
asiatiques ou africains, comme le percussionniste Guem par
exemple.
Néanmoins, Paris n'est vraiment
devenue la « capitale » de la world music
qu'à partir des années 80. Alors que Londres a
toujours attiré une immigration à
majorité indienne, Paris, elle, était à
l'époque le creuset d'une immigration très
diversifiée. La capitale française
était devenue une plaque tournante pour les musiques
du monde. En effet, la vivacité des traditions
fleurissait dans des lieux aussi informels que les foyers
africains, arabes, sud-américains...
Par la suite, Mamadou Conté a
créé le festival Africa Fête, qui marque
les débuts de la scène africaine à
Paris. Par opposition au folklore &emdash; le cliché
du "grand ballet africain avec danseuses aux seins
nus"&emdash; les musiciens comme Manu Dibango ou Salif
Keita, jouaient du jazz-rock. Ce n'est qu'après
qu'ils sont revenus à leurs traditions.
Le New Morning et la Chapelle des
Lombards comptent parmi les salles qui ont accueilli dans
les années 80 des musiciens « world ». Puis
le Festival d'Angoulême délaisse le jazz pour
les musiques métisses.
Actuellement, la scène world en
France connaît une véritable explosion dans le
cadre de festivals ou de concerts. Ce n'est pas un hasard si
le dernier WOMEX s'est tenu à Marseille, et si les
radios qui diffusent des musiques du monde rencontrent un
succès grandissant.
Qu'en est-il de l'image de Peter
Gabriel "chantre" de la world music? Serait-elle
essentiellement médiatique?
Evidement la presse est trop
contente de pouvoir coller une étiquette sur
quelqu'un. Malgré ce concours de circonstances, Peter
Gabriel n'a rien inventé. Il a découvert des
musiques qui existaient déjà, des artistes qui
avait déjà enregistré des disques dans
d'autres labels. L'exemple de Nusrat Fateh Ali Khan est
frappant: le grand soufi pakistanais est devenu avant sa
mort la meilleur vente de Real World. Tout le monde a
crié au génie en pensant que Peter Gabriel
l'avait découvert. Or les meilleures albums de Nusrat
étaient sortis bien avant chez Ocora&emdash; label
créé par Pierre Schaeffer&emdash;, et il
remplissait déjà les salles
parisiennes.
Certes, Peter Gabriel aime les
musiques du monde, la diversité des rythmes et des
sons, mais ce n'est pas un précurseur au même
titre que les anglo-saxons Topic, GlobStyle et Joe Boyd au
sein de Ryko disc/Hannibal, ou le français Hugues
Aufray. Eux ont véritablement fait un travail en
profondeur. Peter Gabriel, lui, s'est contenté
d'accueillir des artistes du Tiers Monde dans son studio
d'enregistrement. Ainsi, il avait une source d'inspiration
et des sons à disposition. Au risque
d'exagérer un peu, je dirai que son opération
ressemble à s'y méprendre à un acte de
piratage, même si les artistes lui sont
reconnaissants. Son aura médiatique a permis à
des artistes comme Youssou N'Dour par exemple de
connaître une renommée internationale. Mais, en
définitive, ils sont peu nombreux.
Beaucoup considèrent que
la world music est aussi la manifestation d'une nouvelle
sorte de néocolonialisme. Cette conception vous
parait elle justifiée?
C'est plus compliqué que
cela. D'une part, le public a soif de découverte, la
demande de nouveautés se fait de plus en plus
pressante. De l'autre, les musiciens puisent leur
inspiration dans les musiques traditionnelles, parce
qu'elles offrent un foisonnement de sons et de rythmes dans
lesquels ils piochent pour créer leur musique. Est-ce
pour autant du colonialisme? J'ajouterai que ce
phénomène n'est pas unilatéral. En Inde
par exemple, les artistes aiment utiliser les «
synthés » dans leur composition.
Les musiques traditionnelles "pures" n'existent pas. Elles
se sont construites autour de rencontres à travers
les siècles. Aujourd'hui, les échanges se font
si vites qu'ils n'ont plus le temps d'être
assimilés.