Duquende, Faiz ali Faiz et Miguel Poveda ont fait descendre le duende sur Bab Makina  
 
   
Hommage musical à Maïmonides dirigé par Eduardo Paniaga  
   
Eduardo Paniaga  
   
Respect mutuel et visages éclairés pour trois voix virtuose.  
   
Miguel Poveda  
   
Faiz ali Faiz  
 
     

Edito 9 juin 2005




"Toute chose nouvelle qui naît après ne pas avoir existé... possède, après être née, achevée et arrivée à son état définitif, une nature autre que celle qu'elle avait au moment où elle naissait et commençait à passer de la puissance à l'acte... "
Maïmonide

Maïmonide, philosophe juif-arabe grande figure du savoir du Moyen-Age, a éclairé la journée placée sous le signe du devenir. Démarche de création pour Eduardo Paniaga et son ensemble au musée Batha. Travail de métissage pour Faiz ali Faiz, Miguel Poveda et Duquende sous la direction artistique de Martina Catella. Permanence ou mutation, essence de l’art ou sens de la création ? La musique a tranché et nous a guidé sur le chemin de Maïmonide du Musée Batha à la place Bab Makina.

Eduardo Paniaga et son ensemble ont dédié leur concert à Maïmonide. Traducteur de la pensée grecque, Maïmonide s’intéresse aux dimensions multiples de la vie et développe une pensée du monde conciliant la révélation, la tradition, la philosophie et la science. Né dans l’Espagne musulmane, à Cordoue en 1135, il émigre vers Fès puis en Palestine après la conquête de Cordoue par les Almohades. Il meurt au Caire en 1204 laissant derrière lui une œuvre ouverte qui a inspiré Levinas, Leo-Strauss ou encore Spinoza.

Eduardo Paniaga est passionné par l’époque andalouse de « Dar al Islam ». De l’an 700 à l’an 1150, les pratiquants des religions du livre, chrétiens juifs et musulmans ont fait ensemble l’air du temps. La poésie, la musique et la science juive à l’abri du croissant de lune musulman ont pu irriguer l’ensemble du bassin méditerranéen. C’est cet héritage fécond qu’Eduardo Paniaga s’attache à traduire en partant des textes anciens : prières, poèmes mystiques. A travers les sons mêlés de la musique arabo-anadalouse, de la musique des confréries soufies, mais aussi de la musique séfarade, c’est bien l’esprit de Maïmonide qui a soufflé sur le jardin du musée Batha.

Quelqu’un avait eu l’idée de mêler un bouquet de menthe aux fleurs, roses et dahlias, qui ornent les fontaines du jardin. L’odeur poivrée de la menthe fraîche nous a aidé à nous envoler sur les solos de oud de Wafir Sheik et à croire avec Maïmonide que le bien et le beau se conjuguent.

Kadem Saher semble lui aussi suivre le chemin d’une éthique esthétique et il a choisi de jouer devant le peuple de la médina de Fès avant de se produire dans l’enceinte chic de Bab Makina. Kadem Saher, irakien chante les femmes et il a gagné le cœur des marocaines qui se pressent en nombre sur la place Bab Boujloud bientôt noire de monde. La douceur de la soirée, la joie sur les visages du public, la ville qui se dore sous les rayons d’un soleil à la Raphael donne envie de se reposer là. Même les hirondelles semblent avoir envie de roucouler au son des poèmes amoureux.

C’est peut être encore Maïmonide qui inspire le concert du chanteur de quawwal Faiz ali Faiz en compagnie des chanteurs de Flamenco Miguel Poveda et Duquende. Ceux qui connaissent leur voix entendent dans les timbres les prémisses d’un rapprochement possible, mais personne n’avait imaginé que le quawwal et le flamenco pouvait à se point se retrouver, fusionner et dialoguer. Il fallait pour cela étudier les textes, aussi bien que les rythmes. Travail long, mais beau que le croisement de ces esthétiques musicales. Chacune des traditions jouent avec le pouvoir de la séparation. Amoureuse, mystique, nécessaire, elle devient le moteur qui permet les retrouvailles. C’est d’ailleurs la traduction des textes, la découvertes de ces proximités sensibles et sensées qui a décidé les chanteurs à se lancer dans l’aventure de la rencontre. Le concert est en lui même métaphore de cette philosophie.

Chacun a d’abord pris son espace, à tour de rôle le flamenco et le quawwal ont déployé leurs énergies, séparées. Les programmes sont loin de répondre aux canons de genres essentialisés. Les musiciens et les chanteurs s’autorisent de large plage de liberté. Faiz Ali Faiz démontre sa puissance et sa virtuosité, ses Allah étirés font se lever toute l’assemblée. L’interprétation est une création, elle est l’action qui transforme la puissance, c’est peut être ce que suggère Maïmonide…

Puis commence une phase d’approche : les deux ensembles occupent la scène et les voix se répondent. Chacun reprend la maîtrise du rythme et de la parole avec une fluidité rare. Enfin, les voix se glissent les unes dans les autres, la guitare accompagne Faiz ali Faiz et l’harmonium les deux chanteurs flamencos. Il y a quelque chose de l’ordre du jazz, sans doute une note noire, celle des musiques qui forcent à l’emportement.
Alors quand la voix gitane de Duquende s’élève pour la dernière fois, le duende submerge les cœurs, nous tord le ventre et nous laisse les yeux brillants.
Un taxi rouge nous ramène à l’hôtel et nous traversons Fès très vite, dans la ville éclairée Maïmonide donne sa dernière leçon : si le monde n’est pas éternel, si vivre et agir nous transforme, si les formes sont décidément fluides et mouvantes, si la beauté n’échappe pas aux contingences, il existe des permanences et l’émotion que crée le beau et le bon en est une.

Emilie Da Lage


 
   
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