Edito 7 juin 2006
Le mercredi du festival nous conduit à travers la campagne aux pieds du site de l’antique ville romaine de Volubilis. Cette respiration, en l’absence de concerts dans les lieux emblématiques du programme officiel, est l’occasion d’ébaucher un bilan à mi-parcours avec les chroniqueurs, photographes, journalistes de radio ou de télévision. L’impression générale pourrait se résumer en un mot : transition.
Temps des moissons
Un léger voile protège la terre des rayons dardant du soleil d’après-midi. De part et d’autre de la route sinueuse, hommes et ânes s’affairent parmi les blés coupés. Sur les aires de battage, des paysans munis de longues fourches font voler le grain blond, qui passera de tas en sacs. Les machines sont rares, la main d’œuvre abondante. Alors que dans les villes les élèves se préparent à l’épreuve du bac, ici l’on s’en ira bientôt fêter la fin des moissons aux bras de sheikhates lascives dont les chants font danser et s’envoler l’argent durement gagné.
Ruines lointaines
Les vestiges du temple habité de cigognes apparaissent au loin, en fond de scène. C’est à présent depuis l’entrée du site que le festivalier admire ce décor d’agence de voyage. Et l’habitué se prend à regretter l’époque où le spectacle prenait corps au milieu des colonnes antiques. Alors qu’ils devaient jouer la veille dans la nuit ocre claire de Bab El Makina, les frères Piñana, flamencos de Murcie, affrontent l’onde compacte et chaude que diffuse la pierre. L’épreuve semble perturber le jeu à la technique irréprochable du guitariste, Carlos Piñana. Quant à son frère Curro, vêtu de noir, il va, en grand professionnel du “cante”, transcender le concert. Son chant puissant, aux intonations douloureuses qui lui tordent la bouche, touche le cœur de l’aficionado. Alors qu’il module les paroles d’Ibn Arabi, “Mon cœur est épris de la gazelle”, la caresse d’un souffle évente le public. La courte prestation s’achève sur un thème d’amour où il est dit que l’on ne peut confondre la rose et le camélia.
L’audition et le goût
De même, on ne peut pas confondre le style des chants mystiques égyptiens et marocains. De même la ferveur du chant des tariqa soufies, qui enflamment les nuits de Dar Tazi, ne peut pas se confondre avec la rigueur plastique affichée par l’Ensemble El Boussairi pour le chant religieux. Il ne s’agit pas là de leurs qualités musicales respectives. Quand ce dernier donne un concert, les premiers fournissent l’énergie mystique d’un moment de partage avec l’auditeur du chant, afin qu’il puisse goûter à travers l’audition de la musique l’essence de la parole divine. La musique de l’Ensemble El Boussairi est l’aboutissement d’un travail sérieux, musicalement respectable et le chanteur soliste, Mohammed Mouhssine Zekkaf, possède une fort belle voix. Mais à la différence des tariqas, qui rassemblent leurs adeptes autour des mêmes principes à travers la pratique du chant, l’ensemble paraît vouloir produire une musique religieuse dont l’affichage serait possible dans tout le monde arabe. D’où un style arabo-égyptien uniformisé, qui laisse de côté toute la subtilité des variations marocaines et cette prodigieuse versatilité des rythmes, qui fait partie des trésors culturels que le Royaume chérifien devrait avoir à cœur de préserver, perpétuer et promouvoir.
Le stade transitoire
En cette année du passage de relais entre deux directeurs artistiques, le programme du festival semble tiré vers des directions incompatibles. La dimension “sacrée” des musiques qu’il présente dans sa partie “officielle” payante se résume bien souvent en un affichage pour habiller le texte de présentation d’une vedette de variété. La musique classique occidentale prend cette année une importance qui rend caduque la vocation de présenter des “musiques du monde”. En outre d’excellents artistes et ensembles marocains, généralement très peu connus à l’extérieur du Royaume, sont seulement programmés hors des scènes payantes, alors que c’est précisément là que les programmateurs internationaux pourraient les découvrir. La musique marocaine reste un trésor mal exploité. Le festival n’est-il pas une merveilleuse opportunité pour en préparer la moisson ?
François Bensignor
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