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        <title>Fès – Vendredi 2 juin 2006</title>
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        <description>Alors que la lune progresse vers son premier quartier, de toutes directions sur la rose des vents voyagent des amants. La musique est la voix qui dirige leurs pas. Et leurs chemins convergent vers l’enchevêtrement de ruelles et de toits de la ville de Fès, où les jardins secrets des palais, sertis au cœur de murs aveugles, bruissent de mille fontaines ombrées de vertes frondaisons. Ici leur est promis, jusqu’à la lune pleine, le partage de leur passion pour la musique. Ils savent qu’un l’esprit de paix anime depuis douze ans les rendez-vous du Festival des Musiques Sacrées du Monde, cette année sous l’égide d’un thème fédérateur : “Harmonies”.

La soirée d’ouverture échappe au rituel décorum de l’immense tapis rouge déroulé sous les pas de la famille royale et sa suite. La princesse Lalla Selma, qui avait honoré de sa présence bienveillante le concert inaugural des éditions passées, est retenue aux Etats-Unis. Elle participe à une réunion internationale des épouses de chefs d’États.

Consacré au répertoire français des XVIIe et XVIIIe siècles, le concert qui démarre cette nouvelle édition se départit un peu de l’univers des musiques du monde. Alors qu’il est organisé sous l’égide de l’ambassade de France, le ministre français de la Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu de Vabre, a tenu à faire le déplacement. Détendu, souriant, il est entouré d’un public choisi, dont Charlotte Rampling et Leïla Chahid, fidèle au Forum de Fès, lequel cette année reçoit entre autres personnalités Wim Wenders, Elizabeth Guigou, Philippe Douste Blasy et Jacques Attali.

Sous le ciel étoilé dominant les murailles de Bab El Makina, chacun goûte ce soir la prestation d’un des plus prestigieux ensembles français : Les Arts Florissants. Quarante-trois musiciens et leur répétiteur, un chœur de vingt-sept voix et leur conseiller linguistique, deux chanteuses solistes, Claire Debono (soprano) et Karine Deshaye (mezzo-soprano), trois chanteurs solistes, Paul Agnew (ténor), André Morsch (baryton-basse) et Alain Buet (basse), sous la direction de William Christie. Un moment de prestige où l’on se plaît à penser que ces excellents interprètes de Mozart, Rameau, Mondonville et Rigel, sont bel et bien des “musiciens du monde”, même si leur répertoire n’a que fort peu à voir avec ce qu’il est convenu d’appeler “les musiques du monde”. Mais patience, elles arrivent et nous les attendons avec gourmandise.

François Bensignor
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        <title>Fès – Samedi 3 juin 2006</title>
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        <description>                                 
                  Nous les appelions de nos vœux et voici leur cortège flamboyant : musiques de l’esprit, musiques du cœur, voix formulées des âmes qui portent les cultures à la manière d’offrandes. Cette journée aura semblé un fantastique potlatch, où chaque artiste rivalisait de don de soi.
			
			Vers Alep
			À l’heure où résonnait l’appel des muezzins dans la chaleur de l’après-midi, le jardin ombragé du Musée Batha prenait allure de zaouia. Pour le grand maître syrien Hassan Haffar, artisan et poète, mais aussi muezzin de la mosquée d’Alep, nul n’est besoin de toit pour exprimer le pouvoir de la foi. Trop courte pour dépasser l’aspect spectaculaire de la danse d’un derviche, la prestation de l’ensemble alépin du chanteur et oudiste Omar Sermini laissait une impression d’aimable concession à la clientèle des tours opérateurs. Mais il n’a pas fallu plus de deux chants au maître Hassan Haffar, entouré de ses sept disciples, pour balayer les réactions intempestives d’occidentaux néophytes. D’abord livrée les clés de l’unisson avec l’ensemble des chanteurs, sa voix s’élève en prodigieux soli. Par un jeu de techniques subtiles et d’une prodigieuse diversité, le maître nous conduit à la découverte des plus précieux joyaux de l’art soufi. Soyeux ou velouté, brillant ou scintillant, son chant mâche et module la transcendance du verbe poétique.
			
			Dikhr
			Nous sommes en partance… Dans la séparation d’avec l’Etre aimé, nos cœurs se déchirent… Le tourment ne s’apaise qu’à travers la joie de la cantilation de Son nom… Il n’est ici question que de l’Amour de Lui. À la détresse de la quête succède l’exaltation de joie. Les âmes du public voguent à présent sur une nef au gré des vagues de la musique sur un océan d’Amour. Le maître, en communion avec le cosmos, nous tient en son pouvoir de guide. Marquant cette harmonie, l’unique trait de soleil perçant la frondaison illumine son chef enturbanné de blanc. De nouveaux chants et bientôt la tension se dénoue. Hassan Haffar pause l’esquif à terre en appelant les claquements de mains. Et c’est debout dans la prière qui clôt cette expérience mystique, que le public, croyant ou non, communie par la foi du maître. Magie de la musique !
			
			Flamenco puro
			Le concert du soir débute sous le signe de l’espérance. Car c’est son nom de Sévillane : Esperanza ! À ses côtés à la guitare, un autre Fernandez, son frère Paco, offre tout son savoir de mélodiste autodidacte pétri des traditions du flamenco “puro”, mais à l’écoute d’un monde contemporain bruissant de sons nouveaux. Elle est belle, Esperanza ! Gitane jusqu’au bout des doigts, fille de Triana. Le quartier de Séville où les familles persécutées ont forgé, dans le secret de leurs maisons pouilleuses, l’expression de l’honneur et de la résistance, la foi en la beauté d’être et de vivre, d’aimer et de souffrir pour surpasser sa peine. C’est un chant ou un cri, un mouvement des doigts, du corps et des talons, le rythme du compas dans le crépitement des palmas… Quand Esperanza chante “por siguirya”, mes larmes coulent. Quand elle se lève et danse “por buleria”, mes cris de joie s’unissent à ceux des 6000 voix qui fusent pour l’acclamer ! Heureux ceux qui connaissent l’art généreux d’Esperanza et Paco Fernandez.
			
			Esprit de Fès
			S’il est un concert en harmonie avec “l’Esprit de Fès”, où la musique est le fruit du partage, du respect et de l’écoute mutuelle au-delà de l’identité culturelle des artistes, c’est bien “Le Rythme de la Parole”, dont Keyvan Chemirani nous présente ce soir l’aboutissement de trois années de travail. Projet né sous les voûtes gothiques de l’Abbaye de Rouyaumont, édifice religieux aujourd’hui consacré à création artistique, il n’est pas anodin de le voir s’épanouir sous l’architecture mauresque monumentale de Bab El Makina.
			
			Dans cette conversation entre paroles, rythmes et musiques des traditions persanes, indiennes et maliennes, la seule foi qui compte est celle portée en l’homme, en la capacité du musicien à s’abstraire de son monde pour rencontrer celui de l’autre. Le bonheur d’y parvenir, lisible sur les visages et la gestuelle des musiciens, se propage à travers le public, venu en masse en ce samedi, sans présumer de ce qu’il allait entendre et voir. Conquis par la fraîcheur d’approche de Keyvan, il se régale du dialogue entre les percussions du trio Chemirani et des musiciens indiens. Il s’émerveille de la beauté des voix de Sudha Ragunathan, Ali Reza Ghorbani et Nahawa Doumbia, surtout lorsqu’elles se mêlent sans se départir de leurs essences respectives. Et quand Esperanza, avec ses musiciens, se joignent à l’ensemble pour un final encore inédit, c’est par une ovation immense et soutenue que le public fassi remercie les artistes de cette belle soirée.
			
			François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Dimanche 4 juin 2006</title>
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        <description>                                 
              Trois grands adolescents dévalent le boulevard. Une casquette s’envole. Les rires fusent dans les embardées des voitures. Voilà Fès un dimanche. « Ils ne veulent pas rater le bus, dit le chauffeur du taxi qui les évite. Ils vont se baigner au lac, à 12 km. Aujourd’hui, les gens sont au repos chez eux ou sortent de la ville. » Mais c’est à la rencontre des pampas, altiplanos et forêts d’Amérique latine que la petite Fiat rouge nous conduit en slalom.

Baroque aux Amériques
Agrupacion Musica nous convie à un concert plein de charme dans la sérénité du patio ombragé du Musée Batha. Nous sommes dans l’Amérique Hispanique du baroque. Du chœur d’églises bâties sur les hauteurs des Andes ou sur les rives des fleuves équatoriaux s’élèvent des voix. Au Mexique, au Guatemala, au Pérou ou en Colombie, une liturgie simple appelle à l’harmonie. Sans doute les noms de Fernando Franco, Diego de Salazar, Roque Ceruti ou José de Orejon y Aparicio seraient-ils oubliés sous nos cieux sans le travail passionné auquel se consacre depuis près de trente ans le flûtiste, compositeur et chef d’orchestre argentin Enzo Gieco, fondateur de l’ensemble. Sa volonté de demeurer fidèle à la forme et à l’esprit des œuvres nous les rend étonnamment accessibles et proches.

Il insiste sur le dépouillement absolu qui doit présider à leur interprétation : « Comment ne pas écouter ces voix d’outre tombe en songeant à ces maîtres compositeurs, dotés d’une solide formation musicale en Europe et qui, la providence les ayant amenés vers l’aventure américaine, devaient exprimer leur talents en s’adaptant aux moyens du bord les plus sommaires : petits ensembles instrumentaux, quelques voix solistes, un petit orgue positif ou un clavecin par ci, deux flûtes ou deux violons et un violoncelle par là ? »

Bien que composée en 1963 par Ariel Ramirez, La Misa Criolla, qui vient clore le concert, ne se départit pas de cette identité des musiques religieuses latino-américaines, où les gammes pentatoniques précolombiennes se fondent avec les modes de la Renaissance européenne, où les instruments populaires autochtones, comme la bomba ou le charango, s’immiscent dans l’interprétation des psaumes catholiques. Un sentiment de paix joyeuse accompagne nos pas…

La puissance des daiko
Il nous suffit de suivre l’oued Fejlaline depuis Batha jusqu’à Bab Makina pour traverser le Pacifique. Nous abordons l’île de Sado, lieu de naissance de Za Ondekoza. Devant nos yeux écarquillés surgit la majesté du monde des tambours nippons. La porte monumentale semble un écrin pour cet impressionnant dispositif de scène. De part et d’autre de la scène, deux énormes cylindres de bois rouge tendus de cordes : ce sont les “okedo daïko” géants, fait de pièce de bois assemblées. À même le sol, les “nagado daïko” oranges, dont les peaux sont cloutées sur un tronc taillé dans la masse. Les montants qui les portent sont conçu pour maintenir les pieds des maîtres tambour, jouant assis jambes tendues. Alignés à l’avant-scène, six plus petits “shimé daïko”, au court fût d’une seule pièce équipé de cordes tendant la peau.

Toutes les lignes convergent vers “O Daiko”, le nagado daïko symbole, dressé au centre sur une passerelle en forme d’autel entourés de lampions. Et lorsque le spectacle aura pris son essor, que les deux initiés frapperont d’un même mouvement ses peaux de bœuf de près d’un mètre de diamètre, les hélices qui les ornent en feront une implacable turbine à tonnerre. Un son tel qu’on a peine à en imaginer la puissance lorsqu’il se répercute sur les murailles, prêt à les ébranler.

Les craintes d’assister à une unique démonstration de muscles et de tambours s’évanouissent rapidement avec la progression du show de Za Ondekosa. Superbement réglé, il se compose de parties mélodiques et de scènes de cirque. Le shakouashi et la flûte traversière du maître Matsuda dialogue avec les esprits des grands tambours. Une virtuose du koto nous régale d’un solo et accompagne le numéro de clown d’un as du bilboquet. Les musiciens de Za Ondekoza font de l’unique prestation de ce voyage depuis leur île du levant un moment fabuleux qui met tout le monde d’accord. Coureurs impénitents, ils avaient préparé cette soirée en participant au marathon de Merzouga, dans le désert.

Soufis dans la nuit
Pour ce qui est de notre marathon musical du jour, il se poursuit dans les jardins de Dar Tazi pour une nuit soufie animée par la tarîqa al-qadiriyya al-budchîchiya de Fès. Dans la ferveur des voix, nous retrouvons l’intimité des familles de la médina. Moments précieux dans la douceur de la nuit, où les enfants s’endorment sur le sein de leurs mères. Au rythme de la psalmodie des voix, leur voyage commence vers le pays des rêves.
	François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Lundi 5 juin 2006</title>
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        <description>                                 
               Heureux le peintre qui sait traduire par la couleur l’idée d’élévation. Heureux le calligraphe qui d’un seul geste fournit la clé du monde des symboles.

Les contrastes de Fès
La médina de Fès, ses palais, ses mosquées, regorgent de richesses. Une placette dans les tons ocre doux, cernée de petits magasins aux étales impressionnistes. Un carré de soleil qui se déplace avec le jour et, dans un coin ombreux, une fraîche fontaine. Des frises enluminées de versets du Coran. Des motifs étoilés dans l’harmonie des bleus, outremer, turquoise, entrelacés d’orange et de blanc marbré…

Et puis, dans le tableau, le cri d’un portefaix qui se fraye un chemin, courbé en deux sous son fardeau. La forte odeur de crottin lâché sous les sabots d’une mule. Une petite main souillée qui se tend et deux grands yeux d’enfant en haillons qui implorent. Des mouches qui reviennent se poser sur le quartier de viande. Une incessante armée de pieds mal chaussés grouillant dans la poussière…

Spiritualité bouddhique 
Yungchen Lhamo a connu la misère. Elle se souvient avec émotion de son enfance tibétaine : « À l’époque, la première chose qu’on vous demandait, c’était : “Avez-vous à manger ?” Et vous étiez heureux si votre famille avait ne serait-ce qu’un petit quelque chose. » Ainsi ne manque-t-elle jamais d’attirer l’attention du public sur la pauvreté dans le monde. Sa compassion est celle d’une New-yorkaise, tout comme les mots qu’elle susurre pour introduire les prières vocales qui forment ses chansons. De longs tenus a cappella succèdent à des orchestrations où le synthétiseur joue tour à tour des sons de kamanché, de flûte ou de piano.

L’un des morceaux démarre sur un chant diphonique tibétain enregistré, basse à l’archet, tambours et cloches déclenchant un fracas de tempête. Un autre, a cappella, se déroule sur le tapis d’un “Om” tenu du début à la fin par le public ravi. La plastique est parfaite, les idées généreuses, la voix spatiale et exclusive dans les limites d’un registre personnel… pas toujours accordé aux gammes des instruments. L’esprit qui animait les riches Occidentaux oisifs des années 1970 en quête des secrets de la spiritualité bouddhique a encore de beaux jours devant lui.

Plus près des gens
Un nouveau lieu de concert gratuit s’est ouvert cette année sur l’hippodrome Moulay Kamel qui longe les quartiers résidentiels de la nouvelle ville. L’idée est excellente. Le seul problème est qu’une double enceinte de barrières interdit aux spectateurs l’accès entre la scène et la plate-forme de la régie façade, installée à une bonne trentaine de mètres. Bon enfant, le public de familles et de gens du quartier apprécie donc à bonne distance les prestations successives de la chanteuse Amal Abdelkader et du chanteur Brahim Barakat.

Tous deux respectent très agréablement les canons de la chanson arabe. Ils sont accompagnés par un ensemble d’une quinzaine d’excellents musiciens — violons, violoncelle et contrebasse, percussions et batterie, clavier — dirigé par un chef. On comprend à quel point le Maroc est un pays de musique et combien le développement extraordinaire des festivals, ces dernières années, contribue à la qualité non seulement des artistes, mais de tout l’environnement technique. Pour peu que le domaine de la production discographique se rapproche des normes internationales, le Maroc pourrait devenir la locomotive des musiques du Maghreb sur les marchés mondiaux.

Gnawa-fusion
L’explosif “gnawa-rock” de Jbara aurait mérité mieux qu’un public relégué à l’écart de la scène. Enfant du peuple au charisme palpable, il brandit sa six cordes tel un “guitar hero”. Ses riffs dignes du meilleur heavy-rock-jazz fusion sont balancés sur une formule superbement rôdée de percussions, basse hajouj et chants gnawa. Sa voix claire et puissante entraîne les répons de derrière les barrières. Originaire d’Agadir, aujourd’hui installé à Oviedo en Espagne, Jbara est un musicien d’expérience. Son septième album “Alcantara Salam Fi Alalam”, est paru en 2005 sur le label barcelonais Ventilador Music (www.ventilador-music.com). Il compose pour la chanteuse marocaine Hayat El Idrissi. Et en France, il fait partie du groupe celto-gnawa fusion Kerum et les Gnawas, dont l’album “Lila-Noz” est paru en 2002 chez Loz Production. Il sera prochainement en concert dans l’Hexagone : à surveiller de près !
		François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Mardi 6 juin 2006</title>
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La perfection, dit-on, n’est pas de ce monde. Confirmation nous en est fournie au cinquième jour du festival, avec une soirée à Bab El Makina qui tient de la catastrophe. C’est l’occasion rêvée pour s’extraire du cadre un peu guindé des spectacles payants et partager la chaleur humaine des scènes “off”. Un autre dicton n’affirme-t-il pas aussi qu’à toute chose malheur est bon ?…

Racines et mémoire
Le vent se lève dans une chaleur moite. Bordés de franges incandescentes, des nuages s’élèvent voilant légèrement le soleil. L’atmosphère électrique rend la répétition tendue sous le chêne patriarche des jardins de Batha. Éclats de voix ! On réclame de l’ordre ! Il faut pouvoir s’entendre !… La Méditerranée, où l’on se déchire et se réconcilie, est mère (mer) de caractères. Prenez cette mélodie. Aucun doute possible, elle est arabe, vous dit-on péremptoire au Maghreb. Le Grec prétendra qu’elle appartient, depuis la nuit des temps, à l’héritage de ses ancêtres. Le Turc vous affirme qu’elle est bien l’apanage de sa haute culture. Et pour le Sépharade, il s’agit justement d’un des rares trésors du patrimoine préservé vivant dans la diaspora.

Rassemblant en une même pièce les différentes versions recueillies dans chaque communauté, Jordi Saval essaye de mettre tout le monde d’accord. Superbement interprétée, avec un son irréprochable, sa démonstration musicale balaye toute argutie. Comment ne pas apprécier le professionnalisme de celui qui remit au goût du jour viole de gambe et instruments anciens ? Avec un psaltérion, un oud, deux joueurs de percussions, dont une derbouka virevoltant sous les doigts d’un virtuose de Fès, un saz / santour, une flûte et la voix lyrique de Montserrat Figueras, l’ensemble Hespèrion XXI offre un concert limpide. Sa dynamique se conjugue en quatre séries enchaînant fort habilement instrumentaux (dont le fameux “Lamento de Tristano”), romances sépharades, berceuse berbère, cantigas, et courtes pièces arabo-andalouses. La liberté d’interprétation donne à cette musique une fraîcheur qui la rend étonnamment contemporaine. Jordi Saval nous a conquis. De par son ouverture et son sens musical, il a toute sa place dans le réseau des musiques du monde.

Soirée ratée
On ne peut pas en dire autant de la chanteuse italienne Antonnella Ruggiero, seule au programme de Bab Makina, après l’annulation de la rencontre entre Karima Skalli, Françoise Atlan et Curro Piñana. Après les versions variété de l’adagio d’Albinoni, “Guantanamera” et autre “Ave Maria”, le public entreprend un repli stratégique vers la buvette. Là au moins, il peut user et abuser du téléphone portable sans craindre de réflexions…

Tambours de nuit
Le taxi nous conduit au Champ de course pour la fin du concert du Musée, compagnie rassemblant douze danseurs tambourinaires (dont une jeune femme), originaires du Congo Brazzaville. Prodigieux de puissance et de synchronisation, leur spectacle a déjà mis le feu hier au concert gratuit de la place Bab Boujloud. L’ensemble, formé en 2000 par le chorégraphe Daniel Milandou, regroupe d’anciens adolescents à la dérive dans un pays à peine sorti d’une guerre civile meurtrière. Ils ont assimilé auprès des vieux la tradition des batteurs de tambours des forêts. Habité de l’énergie farouche des anciens, leur répertoire inclut le rap et la techno avec une maestria insolente. La graine semée par les Tambours de Brazza porte des pousses luxuriantes. Invités au Maroc par le Roi Mohamed VI, qu’ils avaient subjugué à Brazzaville, ils repartent au Congo à l’issu de trois spectacles feu d’artifice. On souhaiterait qu’ils puissent obtenir les tampons nécessaires à traverser la mer pour faire danser l’Europe aux sons de la forêt.
	François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Mercredi 7 juin 2006</title>
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Le mercredi du festival nous conduit à travers la campagne aux pieds du site de l’antique ville romaine de Volubilis. Cette respiration, en l’absence de concerts dans les lieux emblématiques du programme officiel, est l’occasion d’ébaucher un bilan à mi-parcours avec les chroniqueurs, photographes, journalistes de radio ou de télévision. L’impression générale pourrait se résumer en un mot : transition.

Temps des moissons
Un léger voile protège la terre des rayons dardant du soleil d’après-midi. De part et d’autre de la route sinueuse, hommes et ânes s’affairent parmi les blés coupés. Sur les aires de battage, des paysans munis de longues fourches font voler le grain blond, qui passera de tas en sacs. Les machines sont rares, la main d’œuvre abondante. Alors que dans les villes les élèves se préparent à l’épreuve du bac, ici l’on s’en ira bientôt fêter la fin des moissons aux bras de sheikhates lascives dont les chants font danser et s’envoler l’argent durement gagné.

Ruines lointaines
Les vestiges du temple habité de cigognes apparaissent au loin, en fond de scène. C’est à présent depuis l’entrée du site que le festivalier admire ce décor d’agence de voyage. Et l’habitué se prend à regretter l’époque où le spectacle prenait corps au milieu des colonnes antiques. Alors qu’ils devaient jouer la veille dans la nuit ocre claire de Bab El Makina, les frères Piñana, flamencos de Murcie, affrontent l’onde compacte et chaude que diffuse la pierre. L’épreuve semble perturber le jeu à la technique irréprochable du guitariste, Carlos Piñana. Quant à son frère Curro, vêtu de noir, il va, en grand professionnel du “cante”, transcender le concert. Son chant puissant, aux intonations douloureuses qui lui tordent la bouche, touche le cœur de l’aficionado. Alors qu’il module les paroles d’Ibn Arabi, “Mon cœur est épris de la gazelle”, la caresse d’un souffle évente le public. La courte prestation s’achève sur un thème d’amour où il est dit que l’on ne peut confondre la rose et le camélia.

L’audition et le goût
De même, on ne peut pas confondre le style des chants mystiques égyptiens et marocains. De même la ferveur du chant des tariqa soufies, qui enflamment les nuits de Dar Tazi, ne peut pas se confondre avec la rigueur plastique affichée par l’Ensemble El Boussairi pour le chant religieux. Il ne s’agit pas là de leurs qualités musicales respectives. Quand ce dernier donne un concert, les premiers fournissent l’énergie mystique d’un moment de partage avec l’auditeur du chant, afin qu’il puisse goûter à travers l’audition de la musique l’essence de la parole divine. La musique de l’Ensemble El Boussairi est l’aboutissement d’un travail sérieux, musicalement respectable et le chanteur soliste, Mohammed Mouhssine Zekkaf, possède une fort belle voix. Mais à la différence des tariqas, qui rassemblent leurs adeptes autour des mêmes principes à travers la pratique du chant, l’ensemble paraît vouloir produire une musique religieuse dont l’affichage serait possible dans tout le monde arabe. D’où un style arabo-égyptien uniformisé, qui laisse de côté toute la subtilité des variations marocaines et cette prodigieuse versatilité des rythmes, qui fait partie des trésors culturels que le Royaume chérifien devrait avoir à cœur de préserver, perpétuer et promouvoir.

Le stade transitoire
En cette année du passage de relais entre deux directeurs artistiques, le programme du festival semble tiré vers des directions incompatibles. La dimension “sacrée” des musiques qu’il présente dans sa partie “officielle” payante se résume bien souvent en un affichage pour habiller le texte de présentation d’une vedette de variété. La musique classique occidentale prend cette année une importance qui rend caduque la vocation de présenter des “musiques du monde”. En outre d’excellents artistes et ensembles marocains, généralement très peu connus à l’extérieur du Royaume, sont seulement programmés hors des scènes payantes, alors que c’est précisément là que les programmateurs internationaux pourraient les découvrir. La musique marocaine reste un trésor mal exploité. Le festival n’est-il pas une merveilleuse opportunité pour en préparer la moisson ?

	François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Jeudi 8 juin 2006</title>
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“Dies ire” ! Le jour de Jupiter est un jour de colère. L’harmonie et la paix, mots ressassés dans les discours à Fès, retrouvent sens et vigueur au contact du chaos des conflits. Les nuages s’amoncèlent, le ciel s’obscurcit. Une menace plane dans l’atmosphère moite. Lorsque la politique s’invite avec tambours et trompettes, la spiritualité disparaît sous la table.

Fraternité affichée
La première explosion a lieu durant la conférence de presse commune de Lotfi Bouchnak et Enrico Macias. Les deux vedettes, tunisienne et algéro-française, confirment le respect et l’estime qu’ils se vouent mutuellement en tant qu’hommes et musiciens. S’ils n’ont pas préparé de prestation commune au concert de ce soir, c’est seulement faute de temps. Mais promis, la prochaine fois, c’est sûr, vous allez voir !… Ce qu’ils ne disent pas, c’est qu’aucun d’eux n’a accepté le morceau proposé par l’autre et que les tentatives pour s’entendre sur une chanson en sont restées là.

Ils appellent en chœur à la fraternité au Maghreb. Dans un élan lyrique fort applaudi, Lotfi Bouchnak déclame un long et mélodieux poème arabe sur l’unité des peuples de la terre. Le même qu’il interprétera pour le rappel, en play-back complet, dans un style martial aux accents pompiers tranchant avec le merveilleux concert qu’ils venaient de donner, debout en costume blanc, comme ses treize musiciens en noir, bras au corps. Après les idées généreuses et les remerciements pour l’accueil marocain, les questions se font plus politiques, notamment à l’adresse d’Enrico.

Friction et échauffement
Après le camouflet algérien du refus de son voyage à Constantine, malgré une invitation officielle du chef de l’État, la venue de l’auteur d’“Enfants de tous pays” au Maroc est un symbole. Son séjour à Fès a débuté par une soirée privée qu’organisait en son honneur la communauté juive. Un boute feu prend la parole : « Les Juifs sont réduits à deux cents dans le mellah de Fès autrefois florissant ! » Macias se rebiffe : « Et alors, ils sont là !… ». Le ton monte à la mesure des protestations qui fusent. Le journaliste a préparé d’autres banderilles : « Vous avez dit que le pays où vous aimeriez vivre avec vos enfants est Israël…» Dans un accès de fougue, le chanteur s’emporte : « Que voulez-vous me faire dire ? » Il vient tout justement de déclarer sur une télévision française qu’il aimerait finir ses jours au Maroc. L’assemblée, prise à témoin, applaudit. Palestine / Israël, la question du conflit, sur toutes les lèvres dans le contexte du festival en 2004, vient à nouveau pourrir le débat dans un brouhaha digne de la chambre des députés. Il est temps de clore la séance.

Voyage spirituel
Au jardin de Batha, le vent dans l’épaisse frondaison du chêne majestueux ne parvient pas à dissiper la chaleur oppressante. Le voyage spirituel à cinq voix de Black Voices, ensemble fondé par Carol Temperton il y a dix-huit ans, apporte un peu de réconfort aux âmes musiciennes. Contrastant avec la verdeur tonitruante de bien des ensembles gospel afro-américains, ce quintette vocal afro-britannique joue volontiers sur la nuance, comme en atteste sa version de “Motherless Child” singulièrement harmonisée. Aux rythmes extatiques sont préférés des arrangements de voix sophistiqués. Le répertoire de ce voyage spirituel inclut des chansons de Zambie, d’Afrique du Sud et donne une touche très personnelle aux paroles de Sting : “How fragile we are…” Une phrase qui prend un sens particulier sous la noirceur menaçante du ciel qui continue de se charger.

Les clés de Fès
Des ruelles de la médina convergent des groupes de filles voilées ou non, des bandes de mômes, des femmes et leurs gamins et des hommes en pagaille, jeunes pour la plupart. L’espace immense de Bab Boujloud se remplit doucement. Sur la scène dressée à l’angle le plus élevé de la place, l’association Ahbab Cheikh Sala (les amis de Cheikh Sala) entame une nouba. Le chèche rouge des hommes surplombe leur grande djellaba laineuse d’un crème pâle. Les broderies de fil d’or ornent les robes des femmes et des jeunes filles. Les dix-huit membres de l’ensemble font vivre un des trésors de l’art grenadin d’Al-Andalous : la musique gharnati, qui s’enseigne toujours à Fès. Bien qu’il soit fier de sa musique patrimoniale, le public populaire attend un autre événement : la remise des clés de la ville et de la médina de Fès au jeune chanteur de variété arabe, le Tunisien Saber Rebaï. Après une petite cérémonie simple et rapide, il gratifie le public de deux titres en play-back : ovations garanties !

Ritournelles populaires
Des gouttes suintent du charbon floconneux qui a pris possession de presque tout le ciel. Jouera, jouera pas ? Les tourbillons qui balayent la poussière de Bab El Makina promettent un déluge… Et pourtant, le défilé d’habits de fête et de souliers vernis se poursuit comme si de rien n’était. Le rendez-vous fixé entre les bourgeois de Fès et leurs vedettes ne saurait être ajourné ! Orage dans l’air du côté des coulisses et de la sécurité : manager et régisseur manquent en venir aux poings. La surexcitation demeure une constante de l’environnement des chanteurs populaires.

La belle voix souple et voilée de Lotfi Bouchnak fait merveille sur ses “Aman” et “Habib”. Dans la pure tradition de la chanson arabe, un flot de circonlocutions poétiques dépeint les affres de l’amour. La belle aimée est un oiseau auquel s’adresse l’esprit de l’amoureux. Mais l’oiseau prend son vol et dans sa solitude, l’esprit de l’amoureux, ballotté sur l’océan de son amour, est pris de rêves fous. Puis, se retrouvant seul, il voit que ces visions n’étaient qu’un sortilège. À la hauteur de sa réputation, Lotfi Bouchnak quitte la scène sans que la pluie ne se soit décidée vraiment à tomber.

Enrico Macias entre en scène et l’on craint le pire en voyant les traces obliques parallèles rayer les feux des projecteurs. Mais les nuages ne s’épancheront qu’avec parcimonie. Le chanteur y verra la victoire de sa communion avec le public de Fès. Dans la foule compacte, un groupe de femmes connaît toutes ses paroles, même celles du nouvel album, “La vie populaire”, dont la chanson éponyme ouvre show. Charismatique et professionnel, Enrico mène son affaire avec brio et générosité. Au tourbillon des ritournelles à succès se mêlent les accents du malouf de Constantine, sa ville natale, où il fut l’élève de Cheikh Raymond Leiris. Au public comblé après ses deux rappels, il criera “Je vous aime” avant de revenir saluer seul encore et encore. À la sortie, on s’aperçoit que l’orage s’est dissout dans la nuit.

	François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Vendredi 9 juin 2006</title>
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En ce jour de prière musulmane, deux grands bonheurs nous sont offerts. La découverte du talent généreux de la jeune chanteuse azérie Aygun Baylar et un précieux moment d’extase à la soirée soufie “Madih et Samaâ”.

Magie du mugam
Concentré d’optimisme, ce petit bout de bonne femme toute en rondeurs musculeuses, possède de beaux grands yeux verts d’eau. Son visage de pleine lune s’illumine sans cesse de rires en éclats. Si certains considèrent le mugam azéri parmi les arts austères, Aygun Baylar leur apporte le démenti formel de sa passion et de son enthousiasme. Toute entière habitée de son chant, elle met chaque partie de son corps à contribution pour en extraire les sonorités les plus essentielles. Perpétuellement en mouvement, elle trouve la puissance de la note. Sa danse assise étrange fait de son corps un instrument.

Elle va chercher au plus profond d’émouvantes intonations d’enfant et sait utiliser le temps du chant long pour que monte à ses lèvres la parole des légendes. Sa technique prodigieuse peut être évaluée au niveau de celle de son génial aîné Alim Kasimov. C’est d’ailleurs l’un des musiciens réguliers de celui-ci, Asadullayev Togrul Mirnazim, qui l’accompagne au kemanche aux côtés du joueur de tar Gurbanov Rovshan Oktay. Tous trois s’écoutent, se regardent et nous emportent dans la course des mugams, à travers les torrents des montagnes et les vallées profondes et les déserts poudreux, où les chevaux ailés des poèmes épiques projettent leurs héros vers des mondes magiques.

“Madih et Samaâ”
C’est une autre magie qui préside à la soirée soufie. Un moment de partage profondément humain, où le chant collectif de poèmes mystiques a le pouvoir d’élever l’âme au-dessus des contingences de ce bas monde. À l’heure où le soleil disparaissait, la pluie du ciel nettoyait la poussière des rues. L’espace de Bab El Makina, rafraîchi et bondé, résonnait des accords sirupeux d’une variété arabo-égyptienne datée et sans âme. Le crooner tunisien Saber Rebaï réussissait sans coup férir son numéro de gendre parfait devant un public parfumé. Pourtant sa belle voix ténor avait du mal à effacer l’impression de mollesse pesant sur ses musiques et son orchestre pléthorique.

À nous les joies plus simples des confréries soufies. Le Festival de Fès des musiques sacrées du monde est sans doute l’un des seuls à proposer cette proximité non factice entre un public profane, cosmopolite et une pratique spirituelle dont les rameaux multiples irriguent et influencent la société marocaine dans son entier. Ce vendredi propose l’un des moments les plus forts. Guidé par les Sadates de la zaouia chantant avec ferveur le nom de Sidna Mohamed, nous effleurons du doigt la transcendante vitalité artistique d’une poésie musiquée toujours en prise avec ses fondements séculaires. De telles nuits soufies, peu savent en offrir.

	François Bensignor
			
			
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        <title>Fès – Samedi 10 juin 2006</title>
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Le soleil s’enfonce sous le tapis ouaté des hautes brumes, pâle projecteur éclairant le lavis monochrome du paysage terre de Sienne. Sur le tarmac tiède, nos pas rejoignent la passerelle. Mais nos pensées têtues demeurent enlacées au tourbillon de musiques qui les a fait danser, rire et pleurer pendant dix jours. Fès, ville sereine aux mille mystères, tes rendez-vous sont doux comme la corne de gazelle. Tu vas te rendormir et nous rêverons de toi en attendant d’autres printemps. Fès, ville de contrastes, que les joyaux de ton passé t’aident à bâtir un meilleur avenir pour tes enfants. Qu’ils trouvent en toi de quoi nourrir leurs besoins de futur et qu’à travers tes événements ils apprennent à mieux se connaître au contact avec l’autre.

Trois grâces
Ce dernier jour se décline harmonieusement sur la thématique du festival. Afin de consacrer l’union des pays frères du Maghreb, le concert de l’après-midi réunit trois belles voix de femmes. Le public marocain s’est déplacé en nombre pour écouter l’une de ses divas nationales, Karima Skalli, entourée de Nassima, Algérienne de Paris, et de la Tunisienne Leila Hejaiej. La première s’adresse au public en arabe, la seconde en français, la troisième en anglais.

Appartenant à la même génération, chacune d’elles a acquis une belle maîtrise du chant arabe classique. Karima et Leila ont chanté à l’opéra du Caire. En 2001, la première était l’une des quatre chanteuses participant à la tournée “Hommage à Oum Kalsoum”. Quant à Nassima, elle se consacre au répertoire arabo-andalous Gharnati. Sa voix capiteuse aux reflets d’ambre touche l’auditoire, qui reprend ses refrains, connus dans tout le Maghreb. Chacune possède sa couleur et son identité vocale personnelle. Celle de Leila sonne à la fois plus égyptienne et plus occidentale dans son approche. Celle de Karima s’épanouit dans un registre aigu, où l’héritage des voix berbères nasalisées donne à son timbre un éclat tout particulier. Le public de mélomanes qui s’est donné rendez-vous là savoure ce florilège d’extraits de musiques cousines qui constituent le patrimoine commun des cultures maghrébines.

Ambiance
Au moment où le cercle plein d’une lune laiteuse s’élève au-dessus de la porte crénelée de Bab El Makina, la face ronde et pâle de Salif Keïta, tombé à genoux à l’avant-scène, s’adresse à son public : « La musique, c’est spirituel, mais danser aussi, c’est spirituel. Alors levez-vous et dansez !… S’il vous plaît ! » Six mille corps se dressent, emportés par l’élan irrésistible d’un groupe rôdé par plusieurs mois de tournée. Mélange d’électrique et d’acoustique, la machine groove à la perfection, stimulée par les “Fofofofoy !” volontairement rauques du chanteur sur “Ladji”. Après une envolée sur sa calebasse, le percussionniste loge un petit tama sous son aisselle et entreprend de faire monter la tension. La danse s’empare de tout l’espace. “Calculer”, avec sa partie de guitare congolaise et sa basse en slap, puis “Kamoukie”, avec le contrepoint rythmique du kamele n’goni, poursuivent la dynamique. Les corps transpirent, de grands sourires restent imprimés sur les visages.

Les lumières s’éteignent. Seul avec sa guitare, Salif se fait mélancolique : « Dans l’avion, j’ai rencontré une femme qui a perdu son ami… Je lui dédie cette chanson. » Le silence, si rare ici, installe une impression d’intimité. Les deux choriste rejoignent le chanteur pour “Bobo”, qui finit dans un souffle, tout doux, tout doux : « Chéri tu me fais bobo… » Les musiciens reviennent et l’ambiance redémarre de plus belle. Des petites filles sont invitées à monter sur la scène. Le public acclame les artistes qui saluent. Il ne veut pas laisser partir Salif, qui revient seul, ébauche le refrain de son superbe duo avec Cesaria Evora : « Je t’aime, mi amor… », puis disparaît. Quel beau concert !

Commande
“Cantate Mare Nostrum” est l’aboutissement d’un travail organisé sous le label “Mômeludies”, qui dans un cadre pédagogique permet à des enfants d’être acteurs d’un spectacle musical. Composée et interprétée par Romain Didier, écrite par Allain Leprest, chantée par Enzo Enzo avec un chœur d’adolescents de Fès et de Savoie sous la direction de Gérard Authelain, cette création rassemblait aussi un grand orchestre de jeunes instrumentistes des deux pays. Le projet, coproduit par l’Ambassade de France au Maroc, l’Institut français de Fès et le Festival de Fès s’est construit sur deux ans. La création bénéficiait du savoir faire de professionnels de la chanson confrontés à la passion de jeunes amateurs. C’est sur cette ode à la fraternité entre les peuples des deux rives, fruit d’un échange entre jeunes Français et Marocains, que s’achevait la 12e édition du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde.

François Bensignor

			
			
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