Édito 8 juin 2007
La révolution du monde se passera de nous. Juste s’asseoir et le regarder tourner seconde à seconde, dans une contemplation assoupie, idées évaporées. Compter les gens qui défilent, s’attacher aux visages, qui changent de couleur selon l’heure du jour, répondre distraitement aux “soyez le bienvenu” devenus rituels. Aiguiser l’acuité du regard : l’œil s’attarde sur une moustache, un sourire, des bribes de vie, une carriole d’âne, un panneau de signalisation. Jouir du bien-être de regarder le monde sur grand écran, savourer le bonheur d’en être retiré, ne serait-ce qu’un moment. Loin de son centre de gravité, le retrouver. Accomplir sa propre révolution. Au loin, les minarets, les riyads, le grouillement de la Médina, la montagne découpée sur un ciel aujourd’hui capricieux, les milliers d’oiseaux : autant d’ ”amis” devenus familiers, qui aident à un second degré de perception de la ville. Intégrer, peu à peu, le paysage.
Au musée Batha, éternelle première étape musicale de la journée, le chant de Vasumathi Badrinathan reflète cette quiétude de l’âme, ces circonvolutions de l’esprit, qui, de ses escapades, revient toujours au point de départ. Pour des oreilles occidentales non avisées, la musique carnatique -art sacré de l’Inde du Sud- paraît répétitive. Difficile, en effet, de discerner à première écoute l’humeur et la couleur des morceaux successifs. En revanche, l’osmose parfaite entre les quatre musiciens s’affirme. Après des improvisations de haut vol, le violon et la voix se retrouvent sur des notes tenues, paliers d’atterrissage, retour à terre, matérialisée par le bourdon, omniprésent. Regard et oreilles alertes, Vasumathi Badrinathan aligne son chant sur les évolutions de la percussion et de la guimbarde. Le groupe devient alors une entité ronde, douée de la sécurité du déterminisme et du charme de l’imprévu. À l’inverse du flamenco, à l’expressivité sauvage tournée vers l’extérieur, le chant carnatique se replie sur lui-même, mais se colore de mille nuances : un peu de vent dans les brins d’herbe, des reflets irisés sur l’eau. Un beau moment d’harmonie !
Bab Makina accueille ce soir deux stars du Moyen-Orient : la Libanaise Jahida Wehbé et le Syrien Elias Karam. La comédienne, poète et chanteuse, interprète son répertoire, issu de poèmes dont elle a composé la musique. Pour le festival, elle chante Roumi, auquel elle voue un attachement profond. Jahida Wehbé cherche à sortir la musique arabe de la tradition. Le piano et la flûte traversière côtoient le oud. Le velouté de sa voix et la justesse de son interprétation n’y changent rien : l’ensemble tend dangereusement vers la variété. À sa suite, Elias Karam donne vie à des chansons de tarab et des chants de poète mystique.
Depuis le début, le festival place la voix et le chant à l’honneur. Divas et chanteurs à l’organe puissant se succèdent sur scène. À croire que Dieu ne prêterait que peu d’oreilles à l’art instrumental ! Mais comme le disait Angélique Kidjo : “La voix est un don de Dieu. Elle nous sert à lui parler. À condition, toutefois, de savoir s’en servir.”
Anne-Laure Lemancel
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