Question de contraste
Noir, blanc ; zéro un ; guerre, paix ; pur, impur ; riches, pauvres ; beau, laid ; présent, absent ; bon, méchant… Le manichéisme sert trop souvent de raccourci pour réfléchir le monde.
L’expression du contraste, la mise en scène des différences se substituent parfois à la structuration du geste de l’artiste. Or l’émotion procède rarement du simple face à face entre valeurs opposées.
Rendre les formes perméables. Anticiper le dégradé filtrant l’harmonieuse combinaison des courbes. Fonder le métissage sans préjugé de bâtardise. Tel est le sens de la quête en musiques du monde.
Mari Boine
Le geste artistique de la chanteuse norvégienne s’exécute dans la pleine conscience de son humanité. Son attention est entièrement tournée vers les forces qui l’entourent. Le chant est pour elle le moyen d’entrer en phase avec un univers dont la complexité la dépasse. Elle n’essaye pas de l’expliquer, ni même de le comprendre. Son but est seulement de figurer avec sa voix un point nodal de transmission entre les êtres. Les chamans du pays des Sami, qui peuplent les toundras du cercle polaire de la Norvège à l’extrême nord-ouest de la Russie, lui ont appris les techniques susceptibles d’installer la relation avec les esprits de la nature. Si Mari Boine elle-même n’est pas chaman, elle sait nouer et dénouer les sortilèges, se fondant comme un elfe sur le vert scintillant de l’opulent feuillage. Accords ouverts et rythmes lancinants, ses musiciens tissent la toile d’une féerie contemporaine dans les climats électroniques chers à Peter Gabriel. Quand la chanteuse enjoint le public à danser, la nostalgie du rêve hippie s’empare de chevelures blanches, dans un tourbillon coloré de voiles issus du commerce équitable.
Stabat Mater Dolorosa
Le soir, une autre danse emporte l’adhésion du public de Bab El Makina : celle des derviches tourneurs de Damas. La vision des deux robes blanches déployées, comme des corolles renversées, au pied de la porte monumentale, est grandiose. Impressionnante celle des deux ensembles réunissant sur scène une trentaine d’artistes autour de Julien Weiss. Ambitieux son projet de faire dialoguer le Chœur Byzantin Tropos d’Athènes avec les Munshidin-s de la Grande Mosquée de Damas emmenés par la voix puissante du Sheikh Hamza Shakour. Un rien téméraire la gageure de composer pour son ensemble Al Kindi la trame instrumentale destinée à faire le pont entre les deux traditions vocales.
La beauté des hymnes et “kratimas” — formes savantes byzantines traditionnellement interprétées a cappella en l’honneur de “La Très Sainte Mère de Dieu” dit le programme — interprétés en ouverture par le chœur Tropos est saisissante. De même la succession de taqsim, sourate, salawat, qaçida et muwahshah offerte par les chanteurs de Damas et l’ensemble Al Kindi possède cette même saveur d’élévation à laquelle ces derniers nous ont habitués. Mais la fusion des répertoires est autrement plus délicate… La boulimie de sons nuit aux messages mystique emprunt de frugalité qui inspire cette création. L’attention se disperse comme les pages des partitions emportées par le vent du soir. La fougue des solistes peine à venir à bout d’une impression de pompe. Deux liturgies se confrontent sur scène, mais il leur manque un espace sacré capable de les réunir.
François Bensignor |