Question de grâce
Il est de ces instants qui transfigurent les espaces. Passages rares dans lesquels chaque élément d’une situation vécue contribue à construire une bulle d’harmonie suspendue dans le temps relatif.
Sans cette vocation à faire surgir une autre dimension, l’art du spectacle n’aurait aucune raison d’être. Tout artiste de scène aspire à ce moment de grâce. Pourtant aucun n’a le pouvoir de le commander.
La science de l’artifice peut beaucoup, mais la grâce est ailleurs qui se répand soudain telle une bénédiction. Seul un travail sur soi assidu et constant permet d’en déceler les signes afin de l’accueillir.
Huong Thanh
Dans la douce chaleur de cet après-midi au pied de l’arbre vénérable, la grâce a résolu d’irriguer l’assemblée. Resplendissante de sourire dans son fourreau blanc, l’auréole immaculée du chapeau traditionnel ceignant ses cheveux noirs, la chanteuse vietnamienne convoque les bienveillants esprits de ce jardin. L’un d’eux emprunte le chant du merle, harmonisant ses trilles aux notes évanescentes du monocorde et de la cithare dàn tranh. Le cristal de la voix fait voguer nos pensées sur les flots apaisés de la Rivière des Parfums, nous livrant le secret des “Dix raisons d’aimer”. Au moment –même où le chant des muezzins enveloppe la rumeur de la ville, Huong Thanh porte l’encens au centre de la scène. La vibration du gong se substitue au nasillement des haut-parleurs et la prière bouddhique embrasse le patio. Dans l’harmonie de ce moment unique, l’auditoire savoure l’essence de la délicatesse.
Belen Maya
Avec la fougue de son inspiration contemporaine, Belen Maya ouvre la voie de la danse au sein du festival des musiques sacrées. Une danse habitée, ouverte, communicative. Solaire et tout sourire, l’artiste rompt avec le côté sombre, torturé, morbide d’une tradition forgée dans le secret des familles gitanes au temps des persécutions. Belen Maya intègre au geste flamenco des notions d’abstraction empruntées au vocabulaire de la danse contemporaine. Mais elle reste attachée à l’art de la rue, puisant aussi dans le langage décomplexé du hip-hop. Jeux d’épaules, freeze, mouvements à terre, autant d’éléments qui participent à la nouvelle cohérence d’une danse flamenca libérée d’un destin voué à la seule tragédie.
Le spectacle est servi par la guitare splendide de José Luis Rodriguez, dont la touche arrondie, aux profondeurs de pourpre, prend tout le temps de développer l’inspiration sur deux pièces en solo. Rosario Guerrero Hernandez et Jesus Corbacho Vazquez apportent les couleurs originales de leurs chants respectifs sans se départir d’un respect appréciable des formes traditionnelles. La base musicale élaborée par un ensemble irréprochable met au mieux en valeur la créativité d’une danseuse qui sait capter la grâce par l’articulation coordonnée de tous ses mouvements.
François Bensignor |