Question de souffle
L’aspiration est une attente active qui nécessite, physiquement, le travail du poumon. Dans son sens symbolique, elle induit un effort concentré dans un temps élastique : la projection d’une pensée afin qu’advienne un devenir.
L’inspiration relève plutôt de cet état contemplatif qui laisse le passage au flux d’un souffle qui dépasse. In, ex : le poumon se limite à sa fonction réflexe. Et les pensées circulent en toute liberté.
Par son travail, l’artiste — toujours en devenir car l’art ne peut jamais revenir sur ses pas — tente de maîtriser l’inspiration qui le traverse, de la canaliser vers l’objet de son œuvre en phase avec le but de son aspiration.
La Roza Enflorese
Inspirés par le travail de Jordi Saval, les cinq artistes belges réunis dans La Roza Enflorese ont abordé le répertoire judéo-espagnol à travers leurs recherches sur les chants médiévaux des troubadours. Aucune aspiration mystique ou religieuse n’est à chercher dans leur démarche artistique. Ils servent ce répertoire, traditionnellement a cappella, féminin et domestique au mieux de leurs compétences, laissant à leur inspiration le loisir de créer l’environnement instrumental approprié. De par sa formation classique, Edith Saint-Mard, fondatrice de l’ensemble avec Bernard Mouton, propose une interprétation plutôt lyrique des chants. Sa manière d’aborder les mélodies, enjouée mais sans affectation, sied parfaitement au répertoire. Le vent léger du charme souffle sur le jardin, bercé par la torpeur de cet après-midi, au gré de la musique aspirant à faire naître un moment de plaisir.
Abdelwahab Doukkali
Toute autre est l’ambition du concert de ce soir. Figure de la musique populaire, honoré en 2001 comme “Doyen de la chanson marocaine” avec la remise d’un rebab d’or saluant l’œuvre d’une vie, Abdelwahab Doukkali réserve à Fès, sa ville natale, la primeur d’une création d’inspiration mystique. C’est une occasion telle que la Princesse Lalla Salma, “incognito” cette fois, honore de sa présence le premier rang d’orchestre. « Depuis plus d’un mois, je travaille à la composition et à l’écriture des douze pièces de ce concert. Chacune est inspirée d’un des grands imams qui ont marqué la mystique soufie, » explique Abdelwahab Doukkali. Entouré de trente-sept musiciens et choristes sous la direction de Rachid Regragui, le patriarche délivre ses paroles avec satisfaction, confortant la ferveur d’un auditoire conquis. Mais si les vers d’Omar Khayyam sont sans doute chargés d’inspiration profonde, l’artiste qui les porte n’a plus son souffle de vingt ans. Les mots inaccessibles à l’auditoire non arabophone s’essoufflent avec la pompe de l’orchestre. L’aspiration à s’émouvoir se noie dans les absences de la respiration.
François Bensignor |