Question de ferveur
L’enceinte du spectacle, comme la mosquée, l’église, le temple et autres lieux de dévotion sont des espaces dédiés à la ferveur. Le mystique cherche sa source en lui-même. Le public s’y abreuve dans l’arène.
Les foules qui convergent pour applaudir les dieux de la variété adorent une image d’un moi universel et transcendé. Elles communient dans les rassemblements qui réclament leur ferveur mimétique.
La musique mystique procède de l’intime. La place du mot, de l’accord, de la note ou du rythme, leur agencement dans l’œuvre, voilà ce qui produit l’étincelle de ferveur. Tout peut être ferveur, mais laquelle est “sacrée” ?
Cantus Cölln
Cette question d’adéquation entre spectacles populaires et musique sacrée demeure au cœur des discussions à l’approche du bilan de ce quatorzième festival de Fès des musiques sacrées du monde. Le magnifique concert autour de Jean-Sébastien Bach offert par l’ensemble Cantus Cölln sous la direction de Konrath Junghänel était la manifestation d’une cohérence parfaite entre les œuvres spirituelles, les interprètes dédiés à ce répertoire et le thème marquant l’orientation du festival. Si l’on ajoute que la musique, judicieusement choisie, était servie par des interprètes d’une qualité exceptionnelle, on ne peut que saluer la pertinence de cette programmation.
Majda El Roumi
Certes, la chanteuse libanaise possède une voix superbe de puissance et de justesse sur toute l’étendue du registre couvert par son ample tessiture. Mais si elle porte le nom d’un des plus influents grands maîtres du soufisme, sa musique, sauf à vanter l’amour de la patrie sur des marches guerrières, a peu à voir avec la dimension sacrée. Empruntant ça et là au tango, au disco, à Aznavour et jusqu’à l’adagio d’Albinoni, dont son orchestre assène une version à faire verdir un maître de l’arrangement pompier, la chanteuse use de tous les ressorts de la grande variété. L’indispensable montée à la tierce est notamment exécutée ici au summum de l’emphase.
Le public s’en délecte. Criant le titre des chansons qu’il attend, il déborde des rangs de chaises sur les allées. Les portables sont brandis, le portrait de la star et jusqu’au grand drapeau libanais qu’elle salue… Avant d’entonner, sur un rythme martial, percussions, batterie, cordes et chœurs d’hommes, propulsés par la basse électrique, une ode à Beyrouth. Quand la musique mime la guerre, les mots ont beau parler de paix ou d’harmonie entre les hommes, qui va les écouter ?…
Heureusement, le dédale des ruelles du vieux Fès réserve à ceux qui y aspirent, derrière les portes ouvragées des riads, des moments de rencontre où la mystique secrète des chants et des musiques des confréries illumine le cœur.
François Bensignor |