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Version complète: Blaise Merlin du Festival Musiques et Jardins (1 au 15 /07/08)
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Interview de Blaise Merlin par Benjamin Minimum pour Mondomix

Comme chaque année dans son numéro d'été Mondomix va consacrer une partie de son éditorial aux festivals de musiques du monde. Ayant conscience que la conjoncture sociale et politique rend l'aboutissement de ces entreprises de plus en plus complexe, nous pensons qu'il est temps de vous donner la parole pour exprimer ces difficultés, mais peut-être aussi celui d'affirmer votre singularité, garant du dynamisme de notre filière.
Au-delà de choix esthétiques, quelles valeurs défendez-vous à travers votre festival ?

La culture et la transmission sont les valeurs par lesquelles la pensée respire, la liberté d'expression prend tout son sens, peut rendre les peuples et les individus plus libres, plus différents et plus heureux. Les musiques que nous programmons (improvisées, écrites, enracinées et inventives, avec ou sans paroles…) en sont la preuve vibrante et incarnée. La musique n'est pas socialiste, communiste, Royal-iste, libérale sarkosiste ou anarchiste. Mais la liberté d'expression, le vivre-en-semble qu'y s'y invitent sont ouvertement libertaires, libérateurs, poétiques… et utopiques.

La liberté d'expression, non dans son existence mais dans son essence, a rarement été aussi menacée qu'elle ne l'est aujourd'hui par le formatage culturel du monde occidental et les discours simplificateurs de tous bords. C'est à cela qu'il faut être vigilant en affirmant haut et fort les valeurs que nous défendons: la liberté entre le sujet et ses moyens d'expressions, l'exigence, le désir de l'autre en tant que dépassement de soi... et non le culte de l'ambition personnelle comme dépassement de l'autre! La résistance et la joie de vivre par le rythme, par le cœur et la pensée, ce n'est pas avant ou après les élections, c'est ici et maintenant, quelque part entre zéro et l'infini, dans les théâtres et les quartiers métissés qui débordent encore de vie, de langues et d'accents créolisés, d'identité toujours à écrire et à réinventer. Nous continuerons longtemps à nous coucher tard, très tard, et à nous lever tôt, parfois très tôt (car il le faut bien), pour défendre ces valeurs là! Si nous avons organisé Jazz Nomades 2007 la veille, le lendemain et le surlendemain des élections présidentielles, c'est parce que notre expérience nous enseigne que les formes d'expression et de rencontre que nous défendons peuvent agir sur la vie en société. Elles y exercent un pouvoir de déghettoïsation, d'ouverture et de désenclavement, d'apaisement, de stimulation de la liberté de penser. Quand les artistes prennent le pouvoir, c'est pour mieux nous en libérer !
Comment cela se traduit concrètement?

La Voix est Libre et Musiques et Jardins offrent des approches complémentaires de cette démarche de programmation engagée. Les deux ont pour objectif de protéger une vision « libre et expressive » de la liberté d'expression, qui n'a jamais autant été menacée, non dans son essence, mais dans son existence : les langues et les cultures sont progressivement rongées et uniformisées par les modes, les images et le mensonge publicitaire à des fins mercantiles. Les espaces de véritable liberté se font rares, peu d'artistes ont encore la place, le courage ou la possibilité de se défaire des formats imposés par l'industrie culturelles ou les institutions. Ces dernières ont tendance à se placer au-dessus de ces problématiques, en restant ancrées dans le traditionnel clivage entre culture de masse (ou culture « jeune », type « musiques actuelles ») et culture élitiste, en cherchant à favoriser l'accès à cette dernière au plus grand nombre, parfois en mélangeant les deux aspects. Mais le jazz, le surréalisme et le nomadisme sont passés par l'art… Et la tradition repassera par l'invention ! Entre la culture « de masse » et la culture institutionnalisée telle qu'on la conçoit habituellement, il existe aujourd'hui un océan de créativité, d'exigence, de liberté et de rencontres potentielles qui dépasse allègrement ces frontières, et c'est dans cette zone de dialogue, d'échange et de liberté culturelle et esthétique que nous nous situons. Aujourd'hui tout le monde dans notre milieu se réclame peu ou prou de ce type de discours (le métissage, l'ouverture, la diversité…), devenu une forme de marketing comme une autre, mais peu de programmateur et de professionnels font l'effort d'inscrire ce type de démarche dans un travail de recherche et de réflexion soutenu en lien avec des artistes et des publics non-initiés. Je constate aisément que ce sont le plus souvent des festivals et des lieux à taille humaine, programmés par des personnes passionnées, qui parviennent réellement à donner corps et âme à ce type de discours… Il s'agit de privilégier le sens à travers-sons, la cohérence dans la multiplicité, l'exigence dans la fragilité sans tomber dans la démagogie du "fourre-tout" politico-démago du "diversifier pour mieux divertir". À-travers Jazz Nomades, La Voix est Libre, nous cassons les formats habituels de temps et de durée en construisant des soirées à multiples facettes, où danse, théâtre, musiques du monde, jazz, science et politique dialoguent au fil de rencontres parfois mûrement réfléchies, parfois réservées à l'élan magique de la spontanéité. Dans Musiques et Jardins, la gratuité permet d'aller au-devant de citoyens qui n'ont pas forcément l'initiative ou les moyens de fréquenter des salles de spectacles, et qui découvre que la culture ne vient pas que de la télé ou des radios… Mais de la rencontre, de la rue, de la richesse sociale et culturelle qui rythme et réinvente la vie dans nos quartiers. Notre but est finalement de montrer que la culture appartient encore à ceux qui la cherchent et qui la vivent dans un rapport direct à la cité (sans pour autant en vivre) et non à ceux qui la fabriquent pour la vendre au plus grand nombre.
Jusqu'à quel point votre public adhère à ces valeurs?

Le plus étonnant, c'est que plus on injecte de sens politique et social à notre démarche, et plus le public jubile ! C'est aussi palpable aux Bouffes du Nord sur Jazz Nomades (dont les dernières éditions ont eu lieu à guichets fermés) que dans les quartiers populaires de Musiques et Jardins. Dans les deux cas c'est le bouche-à-oreille qui fait notre force, car nos moyens de communications ont peu évolués depuis le lancement de ces festivals. Musiques et Jardins accueille plus de 600 spectateurs supplémentaire chaque année, avec un public de provenances très diverses. Pour aller au-devant de populations dites « difficiles » (je pense aux quartiers enclavés entre le périphérique et les maréchaux), nous organisons des ateliers de danse, de slam, d'expression rythmique ou vocale en amont de certains concerts. L'ambiance magique, souvent euphorique de ces deux festivals est beaucoup due au fait que c'est un public que nous avons sensibilisé au fil des ans, sur le long terme, et qui n'était pas forcément « consommateur » d'évènements culturels. C'est en programmant toute l'année des lieux comme l'Olympic (1999-2002) ou les 3 Frères (2004-2006) à la Goutte d'Or que nous avons permis à des artistes porteurs de formes d'expressions nouvelles ou transversales d'aller à la rencontre de spectateurs souvent non-initiés, attirés par des tarifs bas dans un cadre vivant et chaleureux. Je constate que ce qui créé cette attirance et cette fidélité sur le long terme, c'est de sortir des formats habituels (rock, musiques du monde, jazz, pop, slam, musique contemporaine…) pour privilégier l'esprit d'invention, d'exigence et de transversalité. Free-musette, afro-tzigane, slam enjazzé, électro-flamenco… ce qui compte c'est de rester vrai, de défendre des artistes généreux, sincères, à l'écoute du monde qui les entoure… Et la magie opère ! Notre plus grande fierté n'est pas d'êtres suivis par un public de plus en plus nombreux, mais que ce public continue d'être à l'image des musiques que nous défendons : mélangé, curieux et passionné
Au delà de la musique quelle est l'importance des autres formes d'expressions dans votre festival ?

J'invite toujours des gens de parole dans mon festival pour prouver que l'art n'est jamais loin de la pensée, et la pensée de l'humain! Il y a une responsabilité "politique" que je veux assumer pleinement dans chaque édition de mon festival, le but étant que chaque spectateur reparte avec une nouvelle ouverture sur le monde, une émotion agissant durablement sur le désir ET la pensée de chacun. Ce qui fait la force de Jazz Nomades-La Voix est Libre, c'est cette circulation des énergies entre le corps, l'esprit, la fête et la réflexion. Nous organisons nos soirées autour de thèmes où tout le monde peut avoir son "mot" à dire, musiciens, danseurs, slameurs, astrophysiciens, mystiques ou anarchistes… La force de ce programme est dans le cheminement qu'il offre à l'artiste Et au spectateur, avec une grande liberté de circulation entre les formes d'expression. Il s'agit simplement de revenir aux sources de toute forme de création, qui passe par l'oralité, la transmission et l'improvisation. À partir de là, tout est permis, c'est la pertinence et la puissance intrinsèque du créateur qui agit, peu importe qu'il s'agisse de musiques ou d'autres disciplines. On part de ce qui fait la force de la musique (le dialogue entre les cultures, le rythme, le son) pour se jeter vers l'inconnu, pour se projeter vers l'autre. Je ne compte plus le nombre de spectateurs, initiés ou non, qui se disent profondément bouleversés par ce qu'ils ont vécu au sein de nos soirées, déplorant la rareté de ce type de démarches, qui semblent pourtant évidentes.
Quelles idées nouvelles aimeriez-vous développer?

Jazz Nomades – La Voix est Libre est en soi un laboratoire d'idées nouvelles, et permet à un grand nombre d'artistes de réaliser des projets difficiles voir impossible a réaliser dans des cadres plus établis. Ce festival prouve qu'il n'y a pas de séparation aussi simple qu'on le croit entre le monde des « musiques actuelles », axé sur la diffusion, et le monde de la création contemporaine, axé sur la création. Nous défendons des musiques clairement engagées dans la recherche et la création qui se réclament aussi bien de la tradition, de l'urbain ou du populaire que du contemporain ou autre…
Quelles sont les plus fortes difficultés rencontrées dans l'organisation de votre manifestation?

Notre plus grande difficulté est de survivre dans un espace de liberté de plus en plus restrein[/align]t, coincé entre l'institution et l'industrie du disque. Notre démarche s'inscrit clairement dans la sphère de la politique publique (et non du marché), mais cette dernière a parfois du mal à comprendre l'importance et la complexité de nos enjeux. Au lieu de défendre des lieux et des festivals à petite échelle, qui sont souvent les derniers refuges d'une création libre et inventive, ils créent de grosse machines au fonctionnement similaires à des salles de concert classiques ou à des CDN. Ces lieux n'auront plus grand-chose d'intéressant à programmer (c'est aussi valable pour les grands festivals) d'ici une dizaine d'années s'il n'existe plus d'espace de liberté, de création et de rencontre à taille humaine dans notre société. J'ai de plus en plus le sentiment de me battre pour une espèce en voie de disparition, d'autant plus belle et nécessaire à notre écosystème qu'elle se faire rare… Je ne parle pas de l'angoisse générée par le fait que nos subventions, nos manifestations et nos emplois créés au bout de plusieurs années d'efforts peuvent être remis en cause d'une année à l'autre par un changement politique, un nouveau critère de décision au sein d'une commission… Rien n'est jamais acquis, chaque année nous devons faire preuve d'abnégation pour défendre notre travail, montrer en quoi il est nécessaire, sérieux et cohérent… Comme dans beaucoup de domaines, le gouffre est parfois phénoménal entre ceux qui se battent toute l'année sur le terrain et ceux qui décident des politiques culturelles en vigueur… C'est un combat qui, pour être mené à bien, sollicite notre engagement total, physique, moral, politique et financier… sans jamais devoir perdre de vue qu'on se bat avant tout pour des artistes !
Est-il aujourd'hui plus difficile de faire vivre votre projet que lorsque vous avez démarré?

Nous avons la chance d'aller de l'avant dans un contexte qui se détériore, peut-être parce que nous parvenons, grâce à nos années de programmations sur le terrain, à créer des outils de diffusion et de création plus adaptés au monde et aux artistes qui nous entourent… Et le contexte politique à Paris et en Ile-de-France est plutôt sensible à certains aspects de notre démarche (bien que nous nous sentions plus protégés par le succès public, professionnel et médiatique de nos actions que par les convictions qui les sous-tendent….). Mais nous sommes plus que jamais inquiets de l'absence de lieux qui reflètent toute l'année le succès et la pertinence de nos programmations festivalières. La politique actuelle me semble loin d'être convaincante sur ce plan là. Plutôt que de consacrer énormément d'argent à des usines à gaz au fonctionnement coûteux, complexe, et parfois incompréhensible (notamment en terme de programmation), il faudrait aider les lieux et les structures à taille humaine qui créent des rapports d'attirance et de proximité durables entre les artistes et les publics de tous bords. Aujourd'hui j'ai l'impression que le niveau d'exigence, d'invention et de pertinence artistique et de sensibilisation des publics est plus élevé dans ce genre de structures que dans celles subventionnées dix fois plus grosses en termes de taille et de financements… C'est le monde à l'envers ! Heureusement, les gens sont de moins en moins dupes, et attendent en vain une politique à l'écoute des véritables "nécessités" poétiques, artistiques et intellectuelles du monde contemporain.
Quelles pourraient être les alternatives à votre fonctionnement actuel?

Ce qui nous manque le plus, c'est de faire reconnaitre que les artistes que nous défendons sont dans une démarche de création, d'engagement qui a beaucoup à amener au monde dans lequel nous vivons, notamment en zones rurales ou urbaines où les liens sociaux et culturels tendent à disparaitre. Pour nous la meilleure façon d'agir en ce sens serait de pas avoir à passer le plus clair de notre temps à des recherches de partenariats financiers et médiatiques qui impliquent de refaire chaque année les mêmes dossiers, les mêmes lettres de motivation, mais de poursuivre la réalisation de nos objectifs dans un cadre pérenne, dans un rapport de confiance et de réflexion qui ne s'arrête pas à l'année en cours… Notre société, basée avant tout sur la communication (au sens marketing du terme), fait que plus on veut rester honnête et cohérent avec ses convictions, plus on doit batailler ferme pour parvenir à ses fins… Mais la joie de pouvoir se battre pour rendre les gens plus libres et plus heureux est bien trop forte pour se laisser anéantir par les forces d'inertie qui nous entourent. Notre énergie, nous la puisons dans l'émotion et la jubilation exprimée par les milliers de personnes que nous rencontrons à chaque nouvelle édition, à chaque nouveau combat !

Propos de Blaise Merlin du Festival Musiques et Jardins, recueillis par Benjamin MiNiMuM.
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