Comme chaque année dans son numéro d'été Mondomix va consacrer une partie de son éditorial aux festivals de musiques du monde. Ayant conscience que la conjoncture sociale et politique rend l'aboutissement de ces entreprises de plus en plus complexe, nous pensons qu'il est temps de vous donner la parole pour exprimer ces difficultés, mais peut-être aussi celui d'affirmer votre singularité, garant du dynamisme de notre filière
Interview de Patrick Lavaud du Festival de Langon par Benjamin Minimum
Retour à la liste des interviews
Au delà de choix esthétiques, quelles valeurs défendez-vous à travers votre festival ?
On se présente comme un festival citoyen . Notre but est donc de faire une relation entre l’artistique et le politique, l’éthique et l’esthétique. Nous sommes un festival ouvert sur le monde. On défend les valeurs de rencontre, une acceptation des différences, et des altérités. Politiquement notre but est de créer une ouverture vers les autres qui implique le refus du racisme, de la xénophobie, mais aussi une réflexion sur les mécanismes de domination Nord-Sud, au phénomène de mondialisation, et en même temps nous désirons générer une vraie dynamique locale et associative. Festival et activités à l’année sont le creuset d’une expression citoyenne politique qui s’investit dans un tel projet et investit dans l’endroit où il vit. C’est aussi un lieu de formation, d’éducation et d’émancipation.
Comment cela se traduit concrètement?
Nous avons 150 membres, une vraie vie associative, une mobilisation régulière, dont le lieu ici porte témoignage où 80 personnes qui nous ont filé des coups de main, des personnes qui ont à cœur de défendre ce projet qui leur appartient aussi. Et puis ça se traduit par les choix de programmation quand on fait venir une chanteuse mapucha d’argentine, quand on s’intéresse à l’œuvre littéraire de Luis Sepulveda, quand on fait venir quelqu’un comme
Angel Parra. On s’intéresse à la culture populaire portée par sa mère, mais aussi à l’expression artistique qu’elle témoigne en même temps, et aussi à l’histoire du Chili, à Allende, à Pinochet, à la dictature. L’ensemble de la programmation repose sur ces valeurs de solidarité, de justice, le dialogue avec le monde. C’est vrai dans la façon dont on conçoit le festival, ce n’est pas qu’un lieu de programmation : les artistes restent plusieurs jours, ils échangent, ils participent aux débats.
Tout cela participe d’une culture en marche où chacun échange avec l’autre, donne, prend, et ça c’est fondamentalement un projet politique, alternatif. C’est aussi se nourrir du point de vue de l’autre, sur le regard qu’il porte sur nous. Nous nous intéresserons par exemple sur le regard qu’Aminata Traoré, (ancienne ministre malienne de la culture) porte sur l’Afrique, la France, la mondialisation.
Nous sommes à la périphérie, à la marge, mais on est sur un champ qui se cultive tous les jours.
C’est un choix affirmé de dire que on ne peut pas couper l’artistique du sociétal, et qu’il est important d’enchasser l’artistique dans le politique. On ne peut pas s’intéresser strictement à une dimension musicale, car la particularité d’un festival sous-entend un rapport au public que je considère davantage comme des collègues citoyens. Un rapport d’éducation : on participe avec le festival à un projet d’émancipation de soi et des autres. Ce qu’on peut voir sur scène participe à la construction d’une personnalité, d’un individu et d’un animal politique, comment c’est incorporé dans notre être, et comment ces nourritures spirituelles, artistiques, musicales, sont aussi des nourritures philosophiques et politiques, pour agir, réfléchir et se situer dans le monde.
Jusqu'à quel point votre public adhère à ces valeurs?
Nous voulons attirer un public qui adhère à nos valeurs et un public qui n’y adhère pas naturellement. Nous ne sommes pas dans une attitude dogmatique, mais pédagogique. Il n’y a le refus de personne et comment ont peut progresser ensemble, échanger pour se changer. Fidélité à des idées, mais pas forcément l’habitude de revenir ici tous les ans. On essaie de construire une communauté d’idée. Une mobilisation du Grand Langonais, lorsque Le Pen est passé au second tour et lorsque ils ont dit non au projet constitutionnel, les gens sont très intégrés et très actifs dans la vie politique, en partie lié au festival et au fait que nous ayons cultivé un terrain et un terreau. Nous avons une longue habitude d’ouverture au monde, de débat, de rencontre avec des gens, on a participé à la création d’une pensée en marche
Votre public est il composé de communautés distinctes si oui, lesquelles et comment en tenez vous compte?
Non dans la région il y a très peu de communautés, nous n’avons pas ici en milieu rural, le même phénomène et du coup la même approche qu’en milieu urbain. Nous intégrons dans nos stratégie de communication le fait que certains groupes ou thématiques s’adressent plus à des communautés, mais pas nécessairement une communauté ethnique, mais des communautés qui s’intéressent à la question palestinienne, au Chili, à l’Amérique Latine.... Nous essayons aussi de bousculer ces logiques de communauté, c'est-à-dire mettre en relation des gens de communautés différentes. Nous mettons en relation des artistes avec des intellectuelles, des philosophes, des cinéastes et de bousculer un peu ça. Nous sommes dans des logiques d’éducation populaire, mais dans les deux sens. Ouvrir les intellectuels à des contextes non universitaires et ouvrir le public à des discours intellectuels. Nous sommes vraiment sur des logiques d’échange, où l’échange change.
Quelle importance accordez-vous à la présentation de ces musiques?
La musique pour plein de raisons, anthropologique a toujours été au cœur de la vie des gens, de la société. La musique accompagne l’homme de la vie à la mort, même dans une société déritualisée. La musique a un côté populaire pas élitiste que peut avoir d’autres arts, en prise avec les gens. Elle est en prise avec le sensible, le corps, la danse, le chant. On ne peut pas écouter des musiques du monde sans s’interroger sur le pays. Le Vaudou. C’est ce qui m’intéresse : approcher le monde par la musique.
Au delà de la musique quelle est l'importance des autres formes d'expressions dans votre festival?
Dès le début nous allons du local au global. Pour moi les musiques du monde ne sont pas seulement les musiques d’ailleurs, et exotiques, il y a aussi la musique d’ici. L’identité et l’altérité ne s’opposent pas, elles sont complémentaires. Il y a toujours eu des relations entre l’ici et l’ailleurs. Toutes les musiques sont des produits de métissage, « traditions » remontent à une ou deux générations. La modernité s’inscrit dans la continuation de la tradition. Remuer tout ça. Depuis le début je m’intéresse à la musique du monde d’un point de vue occitan, et antijacobin. Un état centralisé qui fait fi de toutes les différences culturelles régionales Pour moi, le processus de colonisation intérieure équivaut au processus de colonisation extérieure. Jacobinisme : ethnocentrisme parisien. Au centre mais en articulation avec reste : chant, danse, voix parlée, conte, poésie, littérature, cinéma. Je résonne en terme de problématique plus générale. Si à un moment donné il faut passer par la littérature ou le cinéma pour mieux cerner un phénomène, ça m’intéresse. Comment cultiver tout ça.
Nous avons cette liberté d’ouvrir sur d’autres arts, de ne pas savoir ce que ça va être l’an prochain : les rencontres, des projets artistiques qui nous entraînent dans d’autres directions. J’essaie de rester en synergie avec le cœur du festival. En même temps, très large, si je m’intéresse aux sociétés qui produisent ces musiques. Quelle cohérence ça peut introduire ? La peinture haïtienne à sa place ici aux côtés de la musique d’Haïti. Je tire un fil. Je suis plus dans une logique d’éducateur que de programmateur. Voyage : manger, boire, rencontrer des gens sont les évènements qui amènent la programmation
Quelles sont les plus fortes difficultés rencontrées dans l'organisation de votre manifestation?
Les difficultés sont quotidiennes, nous avons développer l’art de jongler avec ces difficultés. Nécessité fait loi et on fait avec. Des difficultés financières obligent à repenser complètement le festival de manière différente et on s’aperçoit que c’est pas plus mal, ça permet de générer d’autres projets. Je ne regrette pas quelques très gros concerts avec des artistes très connus, et en même temps très intéressants d’il y a quelques années. Je l’assume. 2001 :
Manu Chao (18000 personnes),
Goran Bregovic (trois heures de spectacle à 45 sur scène). Penser les choses différemment, à construire différemment relations sociales, artistiques. La circulation des artistes est difficile ça pose question ouverture des frontières.
Est-il aujourd'hui plus difficile de faire vivre votre projet que lorsque vous avez démarré? Et si oui en quoi?
On a connu une époque où les recettes constituaient 70-80% du festival. Nous avions une prise de risque énorme : d’où la nécessité de faire venir de grosses têtes d’affiche. Cette logique nous a conduit à un échec. Il a fallu repenser les choses, aujourd’hui les recettes représentent 20-30%.
Cette logique de la croissance où les festivals veulent d’une année sur l’autre plus de budget, plus de monde, plus de presse est devenue insuportable. Je rejoins Serge Latouche, qui prône la décroissance : il faut retrouver des lieux locaux qui prônent la convivialité. Nous ne sommes pas un supermarché, nous sommes un petit producteur bio sans OGM.
Nous avons atteint un équilibre, financièrement, mais aussi musicalement, intellectuellement, politiquement et éthiquement. Nous nous sommes redéployés différemment. Nous sommes plus enraciné, non pas sur un projet démesuré mais adapté à notre environnement.
Quelles pourraient être les alternatives à votre fonctionnement actuel?
On va conserver cette taille et cette logique de festival. La taille permet des choses plus logiques par rapport à ce que l’on défend. On va continuer le label de disque, de manière à constituer une médiathèque universelle, à engendrer des projets, donner du sens, le disque ce n’est pas qu’une galette, c’est un contenu. Nous allons continuer à travailleur sur l’Estanquet qui est un lieu de résidence alternatif, c’est le café musique des Nuits Atypiques, mais aussi un café art et essai, une guinguette, le lieu où on se trouve, réunit, mange ensemble. On continue à creuser le territoire, nos pistes.
Retour à la liste des interviews