Comme chaque année dans son numéro d'été Mondomix va consacrer une partie de son éditorial aux festivals de musiques du monde. Ayant conscience que la conjoncture sociale et politique rend l'aboutissement de ces entreprises de plus en plus complexe, nous pensons qu'il est temps de vous donner la parole pour exprimer ces difficultés, mais peut-être aussi celui d'affirmer votre singularité, garant du dynamisme de notre filière.
Interview de Pascal Butling, Les escales de Saint Nazaire (8 et 9 août 2008), par Benjamin Minimum pour Mondomix.
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Au delà de choix esthétiques, quelles valeurs défendez-vous à travers votre festival ?
Le festival épouse des valeurs dont certaines sont propres à l’identité des grandes villes portuaires : l’ouverture sur le monde, l’altérité, la culture de l’autre, l’échange, la tolérance, le brouhaha, la multitude, la curiosité, la vie en effervescence !
Au-delà de ces valeurs humanistes, à l’heure de la libre circulation des marchandises et d’une "mondialisation amalgamant", le Festival attache une importance capitale à la libre circulation des personnes et des artistes qu’ils soient du sud ou du nord de chacun des continents...Cela s'appelle la diversité culturelle.
La valeur de rencontres et d’échange sont essentielles. Le rapport sud nord est le damier initial des musiques blanches et des musiques noires, parents des multiples familles musicales dont les métissages sont nombreux.
Nous pensons que les identités culturelles sont riches de leur différence, qu’elles ne doivent pas séparer mais rapprocher et partager en conscience et pourquoi pas jouer en addition pour un monde meilleur.
En outre, nous défendons l’esprit des valeurs liés au mutualisme (né dans notre région), au partage et au sens collectif, ainsi nous pensons qu’un projet artistique doit être partagée et être accessible au plus grand nombre. Nous pensons que le fait associatif est une valeur réelle et forte et l’éducation populaire une vertu. Nous ne croyons pas à la gratuité mais nous pensons que l’accessibilité à tous des œuvres de l’esprit est une notion essentielle. Nous croyons au vivre ensemble et que l’intergénérationnel peut constituer le public de notre festival.
Nous pensons également que nous devons participer du devenir de notre planète, comme nous estimons que nous portons là une responsabilité devant les générations à venir il importe que nous puissions respecter et protéger notre environnement en évitant une communication déplacée.
Comment cela se traduit concrètement?
La diversité culturelle que nous revendiquons est traduite par la présence de nombreux artistes que nous invitons à la suite de prospection étrangère in situ, nous montons toutes les procédures afin d’obtenir leur sortie de leur territoire et leur entrée sur le nôtre y compris pour des artistes « découverte » qui n’ont jamais voyagé, n’ayant pas d’agent ni de relais institutionnels.
Le secteur marchand est absent de notre festival, l’ensemble des emplacements pour des services au public (restauration, cafés etc.…) sont réservés à des associations de la ville. C’est un choix et une volonté politique du festival. Les associations qui participent (de l’Amicale des Sénégalais, les Réunionnais, le secours populaire…) mobilisent tous leurs bénévoles et les bénéfices qu’ils encaissent viennent servir un projet associatif. Le Festival est accompagné par plus de 800 bénévoles qui s’engagent au vu des valeurs et du projet artistique du festival. Ils se retrouvent aussi durant l’hiver pour travailler à l’édition suivante. La solidarité autour du Festival et ce qu’il défend est soutenu par les « portuaires » et de nombreuses entreprises du port autonome.
L’accessibilité à une traduction : la tarification, la notre est extrêmement basse avec un forfait de 20 euros permet d’accéder aux 2 jours du Festival sur tous les concerts. Les enfants ont un accès gratuit jusqu’à 12 ans et bénéficient gracieusement d’espaces dédiés ludiques et de concert.
Jusqu'à quel point votre public adhère à ces valeurs?
Nous mesurons l’adhésion et l’ancrage du public aux valeurs du festival par une fidélisation extrêmement importantes du public sur la zone d’attractivité du Festival (Nantes-Rennes-Vannes-Lorient-Pornic). L’esprit développé par le festival et ses valeurs sont aussi déterminantes que le programme proposé pour la motivation du public.
Ce public est complété par les festivaliers qui viennent spécifiquement de toute la France pour le programme mais aussi la singularité développé et la convivialité. Je rappelle que nous fidélisons entre 18 000 et 25 000 personnes à chaque édition.
Votre public est il composé de communautés distinctes si oui, lesquelles et comment en tenez vous compte?
Notre public est intergénérationnel et de toutes conditions sociales et nous y tenons beaucoup, l’offre artistique tient compte de ce critère.
Cela dépend des éditions et du thème proposé naturellement, mais l’ensemble des communautés fréquentent le festival et souhaitent en être acteurs. Nous les associons en amont du festival au partage de notre projet.
Quelle importance accordez-vous à la présentation de ces musiques?
Les rencontres entre artistes et public sont passionnées mais exigeantes car l'invitation lancée aux artistes dépasse la seule notion de diffusion. En effet les Escales défendent une conception particulière où la notion de proximité entre l'artiste et le public est essentielle. Le montage du programme, les lieux choisis, le format de passage et les conditions offertes sont autant d'atouts pour préserver l'esprit du festival afin que la rencontre prenne tout son sens. Un tango ou un fado ne se transpose pas d'un pays l'autre sans quelques garanties essentielles et sur lesquelles on ne doit pas se tromper. Il en est ainsi de nos relations avec les artistes : ici une escale ne constitue pas un passage mais bien une rencontre attendue et un bonheur partagé.
Il est préférable selon nous d’avoir vu les musiques en représentation dans leur contexte d’origine afin de les restituer dans la forme la plus approchante. Le Festival est habitué à ré-interroger la formule, c'est même sa singularité que d'aller sur un thème différent chaque année et de jouer avec les formes que constitue notre site, ainsi les scènes peuvent être situées différemment d’une année sur l’autre si une modification de l’espace vient servir le projet artistique.
Au delà de la musique quelle est l'importance des autres formes d'expressions dans votre festival?
Très importantes : 3 scénographes interviennent dont deux avec un principe de carte blanche sur la scéno et mise en espace en relation avec le thème. Un autre intervient en scénographie de lumière. Les arts graphiques sont également sollicités sous différentes formes. La photographie est souvent présente soit afin de présenter le contexte lié aux musiques soit par l’invitation de photographes posant un regard particulier sur les artistes invités. Les représentations théâtrales urbaines trouvent leur place si elles proviennent des destinations invités.
Quelles idées nouvelles aimeriez-vous développer?
Nous développons à l’heure actuelle le documentaire musical et nous aimerions aller plus loin dans ce domaine. Je travaille également à l’heure actuelle à de nouvelles concrétisations d’idées dans le laboratoire du Festival, trop tôt pour en parler !
Recherche de subventions, bouclage des budgets, obtention de visas pour les artistes programmés, quelles sont les plus fortes difficultés rencontrées dans l'organisation de votre manifestation?
Le problème des visas est devenu une bataille de plus en plus rude dont la règle du jeu est de moins en moins claire. Nous devons la mener si nous voulons apporter la diversité culturelle. J’ai intégré cette difficulté depuis des années dans le montage de mon projet, c’est un enfer que nous devons traverser pour retrouver la lumière ! Je trouve beaucoup d’élus plutôt frileux sur cette question et cela me désole. Je souhaiterais que tous les Présidents de Région (ils sont tous à gauche sauf une) se mobilisent très clairement sur cette question. Un peu de courage politique sur les fondamentaux ne nuirait pas !
Mais bien d’autres difficultés apparaissent dont celles liées au juridisme liés a l’organisation d’évènement n’est pas le moindre. Je ne compte plus les assurances, les contrôles techniques et sanitaires auxquels nous devons nous livrer et prendre en charge financièrement.
Le métier devient particulièrement complexe, l’accroissement des charges financières liés à l’organisation artistique et celles liées à la sécurité liée à l’organisation de grandes manifestations publiques sont difficilement compensées par les diverses recettes. Il faut aller chercher l’argent, les subventions publiques stagnent et nous sommes menacés par ce que je nomme la « double peine », retrait des aides de l’état qui du coup nous priverait d’un label essentiel pour l’invitation d’artistes étrangers.
Le mécénat ne fonctionne pas comme dans les pays anglo-saxons ou du nord de l’Europe, en France c’est le sponsoring qui prédomine et celui-ci fragilise les économies par des soutiens d’opportunité qui ne sont pas pérennes. Nous devons aussi prendre en compte la multiplication du nombre de Festivals sur un même territoire en période estivale, en Bretagne et Pays de la Loire c’est fort, le pouvoir d’achat lui est en baisse d’où des choix opérés par le public. Quand j’ai commencé le métier je pratiquais 70% d’artistique et 30% d’administration, la proportion s’est considérablement réduite pour l’artistique!
Mais j’y crois et les musiques du monde méritent l’effort chaque année recommencé. Cela se fait car l’énergie que suscite un projet artistique auquel on croît est un formidable carburant, la passion excite l’ensemble, si l’on ne ressent plus cela, mieux vaut changer de métier et travailler dans le prêt-à-porter culturel d’autres structures franchisés. Merci pas pour moi !
Quelles pourraient être les alternatives à votre fonctionnement actuel?
Question difficile ! D’abord ne pas baisser les bras, ce n’est qu’un combat, continuons ! Une meilleure reconnaissance du Ministère de la Culture et un sérieux rééquilibrage des budgets alloués dans le secteur Musical en direction des Musiques du Monde est un vœu.
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