Kirina, opéra mandingue

Le Baobab de Kirina dresse sa majesté mystérieuse. Couleurs diaprées, images mouvantes lui donnent la parole dans l’espace magique. C’est l’opéra !

Par sa musique, le griot entame la palabre avec l’arbre prodige. Habib Koité connaît le secret langage des esprits. Voilà pourquoi Yaya Coulibaly, maître des marionnettes et de cérémonie, l’a convié ici. Autour de lui, singes, gazelles et coccinelles chantent ou raisonnent : « Fade est le riz sans sauce - Plat est le récit sans mensonge - Ennuyeux est le monde sans griot ! » C’est l’opéra !

L’arbre s’embrase de splendeur puis crache son courroux, se drape de pensées sombres ou se font aux couleurs des bêtes de la jungle : les acrobates du Circus Baobab et les danseuses de l’Off Jazz. Son tronc haut de dix mètres accueille les génies de la brousse. Sa ramure, qui brandit quatorze écrans géants, abrite les djinns de “woulaba” : 2500 petits esprits venus de 18 villes et villages des Alpes Maritime. C’est l’opéra !

Car c’est le jour où le grand baobab prend des nouvelles du monde. Leurs parents et amis, bien plus nombreux encore, ne voudraient pas manquer une miette de cet instant exceptionnel. Cadeau inestimable offert par Orfeo aux élèves du primaire, qui ont eu le bonheur de travailler toute l’année sur Kirina. Pour certain, ce sera le déclic d’une vocation, pour d’autre une expérience unique qui marquera leur vie entière. C’est l’opéra !

• Au commencement était Désert Blues
Kirina est la dernière étape d’une aventure qui ne voit pas encore sa fin. Cet opéra mandingue est la métamorphose de “Désert Blues”, film, livre et spectacle dont l’origine remonte à la série des prestigieux coffrets double CD publiés par le label allemand Network. « Un premier projet visait à transposer pour la scène l’esprit qui préside à la série, explique Habib Koité. Comme il était difficile de rassembler tous les artistes figurant sur les disques, j’ai proposé de réunir des groupes qui pouvaient présenter la diversité culturelle du Mali. » Michel De Bock, producteur du chanteur et responsable de Contre Jour, élabore un plateau avec les Bambaras d’Habib Koité & Bamada, les Peuls d’Afel Bocum et les Tamasheks de Tartit.

Leur passage au festival de Nouakchott 2005 suscite l’enthousiasme de Marc Benaïche, qui lance le projet du film produit par Mondomix pour Arte et réalisé par Michel Jaffrennou. « Quand je suis allé en repérage au Mali, c’était mon premier voyage en Afrique, explique ce dernier. Je ne savais pas encore quel film j’allais faire. J’étais ouvert à tout. » Habib Koité lui ouvre alors la voie : « Michel a une imagination fertile. Quand il est venu à Bamako, nous avons passé tous les jours deux bonnes heures ensemble à discuter. Je lui expliquais le sens profond de chaque chanson. C’est ainsi qu’il a pu pénétrer la sensibilité mandingue. »

• La voie de Kirina
La machine à rêver du peintre vidéaste et scénographe se déclenche lors d’un vol de Bamako à Tombouctou. « Un voyage  halluciné autour du grand serpent du Niger, qui s’assèche et fuit vers le désert, raconte-t-il. J’ai pris 500 photos, suis revenu filmer. Puis le hasard a fait que l’on m’a présenté, au Centre Culturel Français de Bamako, le marionnettiste de renommée internationale Yaya Coulibaly. » Chez lui, Michel découvre un trésor de 8000 marionnettes. Sur le toit de sa maison Yaya explique : « Tu vois, d’ici je parle jusqu’au Pérou ! » Et Michel rétorque : « Alors tu seras le maître de cérémonie avec tes marionnettes ! »

Kirina est un village mythique de l’empire mandingue, connu selon la légende comme le dernier champ de bataille entre les deux empereurs, Soumaoro Kanté et Soundiata Keïta. La bataille de Kirina est celle qui permit à Soundiata de prendre le pouvoir. Soumaoro, battu, s’enfuit vers les collines de Koulikoro. Cet événement est ancré dans la mémoire des griots. Or c’est à Kirina que le film a trouvé les clés de l’aventure.

Mali, 2006. Alerté par son chef opérateur, Michel Jaffrennou se rend à Kirina, 50km au sud de Bamako. Il est impressionné :  « Nous sommes reçus dans la grande case des chefs. Nous parlons par l’intermédiaire de notre traducteur Modibo. Et je lance l’idée de venir passer une journée à Kirina avec tous les acteurs et toute l’équipe de Désert Blues. » Au retour, paniqué par sa propre audace, il repense au passé encore chaud des razzias des Touaregs dans le pays Mandingue.

• Les clés de l’aventure
Lorsque l’équipe arrive pour le tournage à Kirina, Habib Koité marche en tête. « Pour moi, le fait de nous retrouver ensemble, Tamasheks à la peau claire habillés en bleu, Peuls, Bambaras et Malinkés, sur la place du village pour une grande fête, était de la pure fiction, raconte-t-il. Pour quelqu’un qui connaît le Mali, il est difficilement concevable de voir ces gens jouer ensemble et accompagner la musique des autres. Les hommes de Kirina, de vrais Malinkés, dansent avec leurs fusils, les femmes dansent sur la musique tamashek et les Peuls sur la musique bambara. Tout cela s’est passé dans une sorte de magie sans paroles. »

Le griot chante : “Habib est venu, c’est un grand honneur pour nous…” Habib se sent gêné. Il n’avait pas envisagé la portée de sa venue et n’avait pas prévu que les choses tourneraient autour de lui. « Surtout lorsque le griot a dit que je devais me lever pour dire ce que j’avais “entre ma tête et mon cou ainsi que tout au fond de moi”, précise-t-il. J’ai répondu : “Tu sais, je suis un griot qui ne parle pas beaucoup”. Il a dit : “Ça, nous le savons”. Alors, j’ai réussi à placer les mots de tolérance, de rencontre et d’échange et j’ai remercié chaque élément de leur société : les femmes, le chef du village et ses frères, les jeunes… Heureusement j’ai pu dire les paroles essentielles, trouver les bonnes choses à dire. »

Également du voyage, Yaya Coulibaly a apporté la marionnette représentant la Grande Mère Originelle, que les grands chefs saluent plein d’émotion. Leurs “divas” chantent et dansent… Tous les participants s’accordent au souvenir d’un événement extraordinaire. « Voilà pourquoi, j’ai voulu que le spectacle s’intitule “Kirina, opéra mandingue”, » conclue Michel Jaffrennou.

• À l’école d’Orfeo
Lors de la projection de Désert Blues en 2007, Gérard Kurdjian, Niçois ami de Mondomix, y voit « un imaginaire, une beauté plastique, mais aussi un intérêt culturel, documentaire et musical s’adressant aux enfants autant qu’aux adultes, dignes de donner matière à un opéra pour enfants, dans le cadre d’Orfeo. » Sous ce sigle — signifiant Organisation Rencontre Formation d’Elèves (et Enseignants) par l’Opéra — se dessine une opération unique en son genre, développée depuis plus de vingt ans par la Délégation départementale à la musique et à la danse dans le département des Alpes-Maritimes (Adem06). Depuis 1990, Hubert Tassy, son directeur, et Alain Joutard, son responsable des chœurs, commandent et montent de formidables opéras auxquels participent les enfants d’une centaine de classes de CM1 et CM2 dans le département.

« Tous les éléments créatifs et poétiques du film Désert Blues cadraient avec le projet Orfeo, explique Alain Joutard. Et la rencontre avec le réalisateur et le producteur nous a convaincue. » Dès le mois de juin 2007, Habib Koité présente une douzaine de chansons tirées de son répertoire. Elles constituent la trame du spectacle. Il s’agit alors d’y insérer des voix d’enfants. Un important travail de transcription musicale commence, afin de préparer des partitions. Elles serviront aux musiciens intervenants en milieu scolaire, chargés de transmettre la musique et les chants aux enfants et aux enseignants qui participeront au spectacle final, dans le cadre prestigieux de l’Acropolis de Nice.

En un jeu d’aller-retour de fichiers mp3 sur Internet avec Habib Koité, des arrangements sont établis, jusqu’à l’obtention d’une partition originale, sur laquelle apparaissent les voix d’enfants : une première dans sa musique. L’Adem06 édite un CD pédagogique contenant toutes les parties de chants, avec les voix séparées, les voix en tutti et les play-back. « Pour Kirina, il a fallu apprendre aux intervenants en milieu scolaire à prononcer le bambara et à jouer les rythmes maliens, précise Hubert Tassy. Dans les classes participantes est institué un mi-temps pédagogique. Chaque matinée est consacrée au travail musical. Avec l’intervenant pendant une semaine, l’enseignant prenant le relais la semaine suivante. » Chacun complète le travail de l’autre et les instituteurs ont tout loisir d’aborder les matières transversales qui viendront enrichir le projet, afin de donner plus encore aux enfants l’envie d’y participer.

• C’est l’opéra !
“Kirina, opéra mandingue” a été joué cinq fois à l’Acropolis devant plus de 10 000 spectateurs débordants d’enthousiasme. Pour que ces représentations existent, Orfeo a reçu aux environs de 500 000€ du Conseil général des Alpes-Maritimes et de ses partenaires. Mais au-delà des chiffres, c’est toute une politique autour de la culture musicale des enfants et des maîtres qu’il faut saluer, dans un département trop peu connu pour l’action d’envergure qu’il poursuit depuis plus de 20 ans. Orfeo, et si c’était cela, l’opéra ?

François Bensignor