|
|||||||
PUBLICITÉ
![]() Crédits : Production : Catherine Zbinden Réalisation : Elsa Dahmani Montage : Niko Sardjvéladzé Journaliste : Anne-Laure Lemancel Le festival de Rio Loco Mairie de Toulouse "Le feu dans le sang" : Reportage au festival Rio Loco
Saban…Adolescent sous la Yougoslavie titiste, il est enfermé pour désertion et séjourne sur l’île de Goli Otok, un caillou brûlant l’été, glacial l’hiver, où il joue au football, plonge dans les livres et forme son premier orchestre. Il écume ensuite les kafanas, les cafés et restaurants de Serbie où il devient un crooner incontournable avec son orchestre Black Mamba. Sa carrière décolle dans les années 1960 et il décroche des hits mémorables parmi les centaines de chansons qu’il écrit, jusqu’à son couronnement comme roi de la gypsy music en 1971, au côté de la reine macédonienne Esma Redzepova. Puis c’est le déclin. Saban disparaît au profit des synthétiseurs et du turbo-folk. Mais un jeune réalisateur punk se souvient du personnage. Emir Kusturica, et son complice musicien d’alors, Goran Bregovic, relancent sa carrière. Par les films primés du cinéaste, l’Occident d’alors, en cette fin des années 1980, découvre autre chose que la flûte de pan de Gheorghe Zamfir. La chute des régimes communistes d’Europe orientale accélère le mouvement. Des trentenaires passionnés redécouvrent les trésors cachés de la musique tzigane roumaine, bulgare, macédonienne. Les fanfares de la Péninsule, les airs déchirants du sevdah bosniaque, les rythmes endiablés du Taraf de Haïdouks conquièrent les scènes de l’Ouest. Saban revient, remixé par un DJ belgradois, réédité par un label américain, avant d’être acclamé par cent mille personnes à Novi Sad, en Voïvodine. C’était l’année dernière, quelques mois avant sa mort. Saban est absent, mais qu’importe après tout. Son ombre veille. Et d’autres étaient là, à Rio Loco, témoins vivants de ces parcours de cinglés. Ljiljana Buttler, par exemple. Autre reine de l’âme tzigane, née Petrovic, chanteuse bosniaque à la voix rauque inoubliable. C’est une grande dame, qui vous accueille en tongs et robe fleurie, son corps imposant campé dans un fauteuil, et vous raconte son statut de star des sixties, son silence pendant quinze ans, son retour sur scène sous l’insistance d’un jeune producteur bosniaque installé à Amsterdam, Dragi Sestic. A la fin des années 1980, exilée en Allemagne, Ljiljana a tiré un trait sur sa vie d’artiste pour élever ses deux filles. C’était avant les guerres de la fin du siècle. Ljiljana Buttler ne pouvait plus, ne voulait plus rivaliser avec le folk synthétique, repris à leur compte par les nationalistes qui allaient enflammer son pays. Elle maîtrise un art ancestral, le sevdah, apparu en Bosnie ottomane au Moyen Âge, qu’elle ne songerait à dénaturer pour rien au monde. Un mélange d’extase et de mélancolie, un blues où l’amour se conjugue à l’échec, à l’impossible. La flamme du sevdah est entretenue aujourd’hui par un groupe emblématique, une sorte de all stars band, le Mostar Sevdah Reunion, qui accompagne Ljiljana sur disque ou en concert avec une facilité déconcertante. Ivo Papasov. Encore un roi à la carrière en forme de montagne slave. Né en 1952 à Kurdzali, à la frontière entre la Bulgarie, la Turquie et la Grèce, il s’initie à la clarinette à l’âge de neuf ans, et à 16 ans, monte son propre orchestre de mariage. D’origine rom turque, il se distingue rapidement et sort du lot définitivement avec son groupe Trakiya en 1974. La musique de mariage, en s’amplifiant, électrise alors les foules bien plus sûrement que les mystérieuses voix bulgares de Filip Koutev. Au début des années 1980, en pleine campagne de bulgarisation, les autorités voient d’un mauvais œil cette forme “impure” de musique attirer les étudiants et la jeunesse, ce qui vaut des tracas au King de la clarinette. Mais l’offre académique du régime communiste ne suffit pas à épancher la soif de changement. En 1989, l’année où Todor Jivkov abandonne le pouvoir, Ivo Papasov sort son premier disque international chez Hannibal Records, dont le patron Joe Boyd, ancien producteur de REM ou des Pink Floyd, l’a repéré lors d’un mariage. Papasov, c’est le fantasme incarné de la virtuosité balkanique, capable d’improviser des heures sur des rythmes improbables à sept, onze, ou treize temps, une musique d’abord destinée aux mariages qu’il pousse jusqu’aux franges frissonnantes de la transe. Mais la même définition pourrait s’appliquer au Taraf de Haïdouks. Dans une tradition bien différente, celle d’un petit village rom niché à une cinquantaine de kilomètres au sud de Bucarest. Maîtres du violon, du cymbalum ou de la flûte, les musiciens de l’orchestre de Clejani, forment le plus attachant des collectifs, une espèce de grande famille époustouflante de vie, dont la saga remplirait des milliers de pages. Ce fut longtemps un personnage charismatique, Nicolae Neacsu, le patriarche, violoniste et troubadour au chapeau éternellement vissé sur le crâne. Il est mort en décembre 2002, mais le Taraf est loin d’avoir dit son dernier mot. C’est un petit miracle, d’ailleurs, car sans leur rencontre avec des producteurs belges au début des années 90, les lautari de Clejani auraient eu du mal à faire perdurer leur formule acoustique face aux coups de boutoir des synthétiseurs qui fourmillaient dans les mariages locaux. C’est un peu comme les fanfares. En quelques décennies, elles ont exporté leur savoir-faire hautement festif des salles de bal aux salles de concert. Qu’ils soient serbes, moldaves ou macédoniennes, leurs cuivres héritiers des orchestres militaires turcs du XIXe siècles métamorphosent toutes les danses locales, horo, cocek, kolo, en de redoutables machines à s’enivrer. Le sud de la Serbie, avec son festival emblématique de Guca tous les mois d’août, est un énorme vivier. Le trompettiste Boban Markovic y a fait ses preuves, maintes fois couronné champion, avant de débarquer à l’Ouest via de farouches embardées dans les films de Kusturica. Son fils Marko reprend aujourd’hui l’orchestre en main et se révèle en compositeur mariant tous les styles, jazz, funk ou rock. Les Roumains de la fanfare Ciocarlia, lancés à l’international par une poignée de producteurs allemands, sont également ouverts à toutes les influences, qu’ils malaxent avec ferveur. Capable de reprendre le thème de James Bond ou de pondre des tubes imparables comme "Iag Bari", la Ciocarlia a signé l’album "Queens and Kings", remarquable hommage aux grandes voix tziganes qu’elle donne aussi à entendre sur scène. Saban y figurait d’ailleurs, tout comme y participe toujours la fabuleuse Esma, qu’il faut voir se déhancher dans les scopitones yougoslaves des années 60. Depuis une dizaine d’années, des DJ ont pris la mesure de cette incroyable énergie des anciens capable de faire chavirer un dancefloor. Stefan Hantel, un producteur allemand, a replongé dans ses racines, en Bucovine, à la frontière entre la Roumanie et l’Ukraine, pour collecter des vinyles et façonner un balkan sound roboratif. Les nuits Bucovina Club qu’il organise à Francfort attirent des centaines d’aficionados, ses remixes posent les jalons d’une variante technoïde des bands balkaniques. Shantel s’est même affranchi récemment en livrant sa propre vision convaincante de la balkan pop avec son album "Disko Partizani". D’autres DJ, Click, Tagada, ou Gaetano Fabri pilotent avec brio des soirées renversantes. Les Balkan Hotsteppers, deux DJ originaires de Louvain en Belgique, poussent encore plus loin le mélange des genres, en posant leur flow de MC déjantés. Imam Baildi, duo de frères athéniens, explorent dans un concept magique les vieux airs grecs des années 40 ou 50. Formé à New York par deux musiciens israéliens, Balkan Beat Box est le pari réussi d’une alliance sauvage entre les sons d’un Orient pris au sens large, Balkans, Maghreb, musique klezmer, et la technologie de l’editing et de l’échantillonnage. Une mixture irrésistible. La relecture du patrimoine balkanique n’est pourtant pas l’apanage des DJ. Le rock s’y alimente aussi. Le No Smoking Orchestra, avec Emir Kusturica à la guitare rythmique, pimente ses chansons punk de poussées de fièvre balkaniques, démonstrations scéniques à l’appui, le violon entre les dents. Besh o Drom, grande figure du rock alternatif hongrois à l’instar de la Mano Negra en France, intègre des canevas orientaux impressionnants de puissance. Kal, groupe serbe emmené par le guitariste Dragan Ristic, revisite le balkan blues des faubourgs de Belgrade. Rambo Amadeus livre un techno rock déjanté, façon Zappa. On pourrait en citer des dizaines d’autres, de Lajko Felix à Boris Kovac, d’Earth Wheel Sky Band à Jony Iliev, tous inspirés, modelés par cette force d’expression locale alliée à un patrimoine régional à la richesse inépuisable. La musique balkanique est un souffle qui balaie tout et ne se heurte à aucune limite. Elle peut expérimenter dans le moindre recoin, comme l’a montré avec pertinence Rio Loco, en associant le pianiste Bojan Z au rappeur Napoleon Solo, en mariant l’accordéon du Bulgare Martin Lubenov à celui de Richard Galliano, en confrontant les clarinettes extraterrestres de Papasov et David Krakauer, venu en complice et expert du renouveau klezmer. Elle a été portée, transmise par des personnages exceptionnels, dont bon nombre de musiciens roms qui voient leur talent reconnu à sa juste mesure par tous les publics du monde. La situation du peuple tzigane des Balkans, installé par milliers depuis des siècles dans la région, n’est pourtant guère reluisante. C’est un de ces paradoxes que l’histoire de la musique adore entretenir. Une musique de laissés pour compte, qui éclate soudainement sous les feux de la rampe. Un peuple maintes fois rejeté qui entretient la flamme musicale d’un pan entier de l’Europe. La situation quotidienne des musiciens s’est améliorée mais la musique ne crée pas de miracles. Elle se contente de prouver que la vie naît, explose et se ressource dans le va-et-vient, l’aller-retour et le métissage. Bref, une indispensable piqûre de rappel. Jean Stéphane Brosse
|
|||||||
|
|||||||
Musiques et cultures dans le Monde. Magazine, actualités, artistes, mp3, agenda, forum || Le Grand Mix de la Planète |
|||||||
| All rights reserved. Copy prohibited © 1998 - 2009 Mondomix Media | |||||||