Issus d'une longue lignée de chanteurs et d'instrumentistes de Bénarès, les inséparables frères Rajan et Sajan Misra représentent l'un des sommets actuels du chant khyal. Une première raison à cela : dans cette ville phare de la philosophie et de la religion hindoue nourrie d'une tradition toujours vivace, des genres vocaux différents sont nés et se sont épanouis du XVème au XIXème. Cette diversité saisissante est la particularité majeure de la musique savante de Bénarès appelée Varanasi Gharana.
Dans ce cadre enrichissant, les petits Raja et Sajan, que six années séparent, étudient le chant avec leur père Hanuman Misra. Leur oncle Gopal Misra, réputé alors comme l'un des meilleurs joueurs de sarangi, les initie à cette sublime et redoutable vièle d'accompagnement du chant khyal.
Ainsi bercés dans le creuset le plus ancien et le plus riche de la musique hindoustani où réside le rayonnant maestro Su Shanaï Bismillah Khan, les jeunes Misra ont l'occasion d'entendre sur place et à maintes reprises les géants du khyal des cinquante dernières années tels Bade Gulam Ali Khan, D.V Palushkar, Ameer Khan, aussi bien que les plus grands instrumentistes apparus dans les années cinquante, dont Ali Akbar Khan, Vilayat Khan, Ravi Shankar ou Panalal Ghosh. Ils rencontrent ces idoles chez eux, avant comme après les concerts, écoutant leurs remarques, anecdotes et commentaires. Ils ont tout le loisir d'étudier et de pratiquer jour après jour dans cette ville moyenâgeuse, si ralentie et brûlante l'été dans les méandres de ses ruelles, où leur seule distraction consiste à jouer au cricket dans la rue entre voisins et amis.
À l'instar des fabuleux frères Nazakat et Salamat Ali Khan du Pakistan (khyal) ou des frères Dagar et Gundecha (dhrupad), Rajan et Sajan Misra se sont toujours produits en duo, chantant d'une même âme dans une dévotion totale à la déesse Saraswati, très savante patronne des arts.
Leur esthétique est de la plus haute exigence, souscrivant au strict respect des raga-s et de leur personnalité intrinsèque - qui n'interdit pas à ces interprètes certaines altérations de notes pour produire des effets expressifs lorsque le sens poétique les y invite. Se conformer à une syntaxe obligée ne serait rien si les frères n'avaient une haute vision d'un art total qu'ils savent si bien faire partager : celui tout d'abord d'un recueillement perceptible dès qu'ils entrent sur l'aire sacrée de la scène, symbole du centre du temple, entonnant la récitation chantée d'un mantra propitiatoire.
Artistes sans concession, ils puisent dans un immense répertoire composé de quelque deux mille compositions d'une haute tenue spirituelle - grâce à la qualité des thèmes abordés provenant de l'hindouisme comme au choix des raga-s les plus enclins à rehausser l'aspect empreint de spiritualité d'un chant par moments emprunté au genre dhrupad, ancêtre direct du khyal.
Leur chant se développe pas à pas au cours du mystérieux et hiératique « bara khyal », composition au tempo ultra lent, discrètement accompagnée par le joueur de tabla dont le rôle se limite à jouer le tekha qui souligne la structure du cycle rythmique utilisé. Le bara khyal sert à développer le raga comme dans l'alap non accompagné de percussion. On peut appréhender cette première partie du raga comme une sorte de barattage d'où vont jaillir deux compositions au tempo plus vif dans lesquelles ils donnent tour à tour la mesure de leurs connaissances et de leur immense savoir-faire. Savantes improvisations mélodiques et rythmiques se succèdent, les oscillations puissantes et répétées surgissent (gamak), les phrasés rapides fusent comme des flèches lumineuses (taan). Le raga se conclut sur un tarana explosif conçu comme un exercice rythmique jubilatoire.
Viennent ensuite d'autres genres tels le thumree romantique ou le bhajan d'inspiration mystique. L'ambitus des basses aux aigus s'étire et s'amplifie, la voix puissante et parfois rugissante de Rajan, soutenue par les pincements des cordes de son swaramandal, est portée au maximum de ses possibilités, atteignant des graves somptueux, tandis que celle de Sajan lui répond avec des gamak resplendissants.
Chantant alternativement, ils apparaissent comme les deux électrons d'un même atome, distillant une énergie commune, chacun avec sa vitesse, ses trajectoires en force ou en douceur et sa force dynamique personnelle. Leur approche est celle d'un équilibre idéal entre l'art mélodique et la science rythmique alors que de bien des gharanas privilégient soit la mélodie (gharana d'Indore représentée par Ameer Khan) soit les rythmes (gharana d'Agra illustrée par Fayaz Khan).
Les frères Misra (qui ne se sont jamais disputés de leur vie !) considèrent leur chant comme une prière. Voilà pourquoi ils déclarent chanter d'abord pour leur satisfaction. Ce faisant, le public est convié à une communion. Ils ont su créer un style à la fois noble et chaleureux, souvent contrasté et haut en couleur, toujours nourri d'un élan vers la spiritualité.
Déjà invités au cours de la 28e saison du Théâtre de la Ville, les frères maintenant sexagénaires ont à leur actif une discographie d'une cinquantaine d'albums et de cassettes et préparent une anthologie de toutes les compositions qu'ils connaissent.
Christian Ledoux
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